Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 10

Chapter 103,693 wordsPublic domain

C'est égal, si l'on nous avait demandé quelle a dû être la femme que Flaubert a le plus aimée dans sa vie, nous aurions répondu: C'était peut-être une duchesse, peut-être une bourgeoise, ou une vachère normande, ou une religieuse, mais jamais, au grand jamais, il ne nous serait venu en pensée que ce fût un bas-bleu, et de la pire espèce: à savoir Mme Louise Collet, née Révoil, aimée aussi de Villemain, et lauréate de l'Académie française pour des vers classico-romantiques, nuance Casimir Delavigne. La très longue liaison de Flaubert avec cette personne me paraît être une des meilleures facéties de l'ironique Providence qui nous gouverne. Mme Collet envoyait à l'auteur de _Salammbô_ des petits contes gaulois, en vers de dix syllabes, dans la manière d'Andrieux. Et Flaubert les lisait, et il lui soumettait des corrections. Au lieu de ce vers:

Et chaque année il avait un enfant,

il lui propose celui-ci:

Et chaque année lui donnait un enfant,

sans s'apercevoir qu'il fait un vers faux.

Au commencement de chacune de ses lettres, Flaubert raconte qu'il vient d'écrire en huit jours deux pages de la _Bovary_, et cela, en passant les nuits, et avec des efforts de damné, suant, geignant, se décarcassant, et parfois «tombant de fatigue sur son divan, y restant hébété dans un marais intérieur d'ennui».

Cette façon de travailler est bien étrange. Avouerai-je ma naïveté? J'ai beaucoup de peine à comprendre qu'on puisse mettre réellement huit jours et huit nuits à écrire cinquante ou soixante lignes. Ce degré de difficulté dans le travail me paraît inconcevable, surnaturel, fantastique. Bref, j'ai de la méfiance. J'en ai surtout quand je considère avec quelle aisance Flaubert écrivait à ses amis, en une matinée, des lettres de vingt pages, qui sont déjà vraiment d'un style très poussé.

Je me méfie d'autant plus que j'ai un peu connu, dans ses dernières années, cet homme excellent, d'une candide et délicieuse bonté. Plusieurs fois j'ai passé à Croisset une après-midi tout entière: car, pour peu qu'on lui plût, il vous gardait, il ne vous laissait plus partir. On causait littérature. Il avait, en ces matières, des sentiments tranchés et des idées confuses. Il affirmait posséder à fond son Rabelais et son Chateaubriand. Mais je m'aperçus que, chaque fois, il en citait les mêmes phrases. J'ai des raisons de croire qu'il ne connaissait que celles-là. Il était théâtral et plein d'illusions.

Avec cela, je le soupçonne d'avoir été très flâneur, très paresseux, quoi qu'il dise. Bouquiner au hasard à travers sa bibliothèque, s'étendre sur son divan et y fumer d'innombrables petites pipes, en songeant vaguement à la page commencée et en ruminant des épithètes, c'est là ce qu'il appelait «travailler comme un nègre».

Il a donc pu lui arriver, d'une part, d'exagérer ses angoisses, son acharnement douloureux sur les mots et les syllabes; car il y avait du Tartarin chez lui, comme chez beaucoup de Normands. Et, d'un autre côté, je suis persuadé qu'il prenait souvent le rêve, la vague poursuite d'une idée parmi la fumée du tabac, pour un travail réel. Ainsi s'explique que, n'ayant pas autre chose à faire et vivant dans une solitude presque complète, il ait pu passer cinq ou six ans sur chacun de ses livres. Il est très vrai qu'ils n'en valent que mieux. Et c'est bien pour avoir été faits lentement, mais non, comme il le croyait, sur un chevalet de torture et parmi des sueurs d'agonie.

* * * * *

Paris, 5 mai.

On est très bien à Paris en ce moment, ma chère cousine. Il n'y a jamais eu, je crois, tant de frissons délicieux dans l'air, ni, partout répandue, une telle joie de vivre. C'est que nous jouissons à la fois de l'éclosion de deux printemps.

Le premier, c'est le printemps de Dieu, le printemps annuel (ou à peu près). Il ne nous a pas oubliés cette fois, et vous savez que le printemps, quand d'aventure il y en a un, est charmant à Paris. La végétation y est en avance de huit jours sur celle des bords de la Loire, je l'ai souvent constaté. Joignez qu'il y a beaucoup plus d'arbres sur nos boulevards qu'à la campagne. Et nous avons le bois de Boulogne, où je sais des coins exquis, même un cimetière rustique, l'ancien cimetière de Boulogne, touffu et désordonné comme une petite forêt vierge, et qui ressemble à un cimetière de lakiste. Et je ne parle pas du noble et glorieux paysage des Champs-Élysées, le soir, quand le ciel est d'or derrière l'Arc de Triomphe.

L'autre printemps, l'autre éclosion vivante est au Champ de Mars. Car ç'a été, dans ces derniers temps, comme une poussée et comme un épanouissement rapide et vertigineux des merveilles du travail humain. La tour Eiffel, tant calomniée à l'origine, condamnée par des membres de l'Institut au nom du spiritualisme et de la croyance à l'immortalité de l'âme, n'a eu qu'à grandir pour faire taire ses illustres blasphémateurs. À mesure qu'elle montait, elle devenait belle; et comment ne l'aurait-elle pas été, puisque la forme et les proportions en étaient commandées par des lois nécessaires et éternelles? Et la galerie des machines, égale en majesté aux cathédrales gothiques (car elle réalise absolument l'autre type extrême de la beauté architecturale)! Et les squares et les jardins, surgis, on le dirait, dans l'espace d'une nuit! Et partout, cette fantastique activité de ruche joyeuse!

Pourtant, vous vous en souvenez, elle n'a guère été encouragée, cette pauvre Exposition. Elle avait contre elle l'Europe, et elle n'avait pas toute la France pour elle... Eh bien, ils verront!... Ah! le brave peuple, si gentil, si courageux, si ingénieux, si plein de ressources imprévues et inépuisables, si digne de n'être pas malheureux!...

Je suis aujourd'hui fertile en exclamations, ma chère cousine. Je vous le disais bien: le floréal des arbres et du soleil, et cet autre floréal, un peu fiévreux, de l'industrie des hommes, nous font une double griserie, légère et douce, et qui nous rend extrêmement aimables et expansifs...

* * * * *

_À Monsieur Ernest Renan._

Paris, 7 mai.

CHER MAÎTRE,

L'examen de conscience, très recommandé par les philosophes, et excellent pour les individus, doit l'être aussi pour les peuples. Pourquoi ne feriez-vous pas, à l'occasion du Centenaire de la révolution française, l'examen de conscience du dix-neuvième siècle? Vous seul peut-être avez un génie assez souple, une science assez vaste, assez d'aisance à manier les idées générales pour tenter d'établir le bilan de nos gains et de nos pertes pendant cette période si intéressante de l'histoire du monde, et pour dire ce que nous avons fait et où nous en sommes. Et nous vous écouterions, je vous assure, avec la plus ardente et la plus respectueuse curiosité.

Je sais bien que cet examen de conscience, vous l'avez fait dernièrement dans votre réponse à M. Jules Claretie. Mais vous fûtes ce jour-là étrangement mélancolique et sombre. Nous en appelons! Les choses ont au moins deux faces: vous nous l'avez souvent enseigné. Après nous avoir dit ce que nous devons regretter et ce que nous devons craindre, dites-nous, de grâce, ce dont nous pouvons nous réjouir et ce que nous pouvons espérer.

Mais auparavant, allez voir la nouvelle Exposition. Elle est grande et belle; elle impose par son immensité, elle éblouit par sa splendeur: c'est un des plus prestigieux efforts du travail humain qu'on ait vus depuis fort longtemps. Et, en outre, elle est charmante. Celle de 1878 était un peu sévère, ennuyeuse et guindée, ainsi qu'il convenait, si peu d'années après la défaite. Mais celle-ci a un caractère de gentillesse et d'élégance, quelque chose d'hospitalier, de joyeux et, si vous voulez, de très agréablement forain.

Or cette fête, qui reste aimable et gracieuse dans son énormité, c'est pourtant bien la fête de cette démocratie industrielle pour laquelle vous n'avez jamais manifesté beaucoup de tendresse. Ne pourriez-vous vous demander à ce propos si vos inquiétudes avaient raison et s'il n'y aurait pas une beauté et une noblesse de vie compatibles avec l'état social qui vous a, plus d'une fois, inspiré tant de méfiance?

Puis vous considérerez ceci, qu'on s'amuse encore chez nous plus que partout ailleurs, et que c'est bien quelque chose. Les étrangers continuent de venir à Paris, depuis que Paris est la capitale d'une vaste république démocratique. Je ne dis point que cela nous empêche d'être malades. À coup sûr, un peu plus d'union, de modération, de bon sens, un plus vif sentiment de la nécessité du respect et de la discipline nous vaudrait mieux que notre talent d'amuseurs. Mais enfin ce talent est-il si méprisable? Notre gaieté et notre belle humeur ne supposent-elles pas des qualités excellentes: le don de sympathie, l'activité et la souplesse de l'esprit, et peut-être même une singulière énergie secrète?

Et cette gaieté n'a-t-elle pas ses bons côtés? N'est-ce pas elle qui, depuis tantôt vingt ans, nous a presque entièrement épargné les violences de la rue, les brutalités des mouvements populaires? Ne trouvez-vous pas qu'une certaine ironie très salutaire, un certain détachement philosophique a gagné jusqu'à la foule et qu'il y a déjà chez elle un tout petit commencement de renanisme?

Enfin, notre prétendue frivolité peut ici merveilleusement servir nos intérêts. Faisons de l'Exposition un immense Éden et des Folies-Bergères démesurées. Rendons-la si amusante, si amusante, que les étrangers s'en retournent épuisés, comme après une orgie. Amollissons les autres peuples, nos hôtes, et gorgeons-les de délices. Ne serait-il pas piquant, et de bonne guerre, de leur donner les vices qu'ils croient que nous avons?...

Si vous vouliez nous éclairer sur ces points, mon cher maître, nous vous en serions bien reconnaissants. Et si votre diagnostic n'était pas trop défavorable, nous reprendrions courage, et cela même nous aiderait à guérir.

* * * * *

Paris, 8 mai.

Je vais vous rapporter, aussi exactement que possible, une histoire que M. Renan conta l'autre jour. Mais ce que je ne saurais vous rendre, c'est l'accent, le geste, l'onction, la bonhomie du conteur.

«C'était, nous dit-il, pendant un voyage en Syrie. J'appris qu'il y avait, dans un couvent, une religieuse qui faisait des miracles. Elle avait surtout un talent extraordinaire pour les exorcismes. Je voulus la voir, car la thaumaturgie m'intéressait alors au plus haut point.

«On me présenta à cette pieuse femme comme un malade possédé de très méchants esprits. Les choses marchèrent à merveille; elle m'exorcisa avec le plus grand succès; mais peut-être fûmes-nous dupes l'un et l'autre de notre bonne volonté.

«Elle était assez belle, et elle avait l'air d'une personne tout à fait sainte. Je ne sais jusqu'où s'étendait réellement sa puissance, mais je remarquai que, dans les salles où elle entrait, un parfum délicieux, une odeur d'encens se répandait aussitôt autour d'elle, et toute l'atmosphère en était imprégnée, quoiqu'on ne vit ni encensoir, ni brûle-parfums. Cette particularité, dont je me gardai bien de chercher les causes, me charma. Je me rappelai Élisabeth de Hongrie et les corps, tout embaumés d'innocence, des vierges de la Légende dorée.

«Or, quelques années après, je ne sais comment ni à la suite de quels événements, le couvent fut démoli, et l'on découvrit, dans l'épaisseur des murs, tout un système de conduits pareils à ceux de nos calorifères. Les parfums préparés dans les sous-sols du monastère étaient ainsi amenés dans les salles où se montrait l'exquise thaumaturge.

«Je fus désolé de cette découverte.»

Et le grand idéaliste ajouta: «Ne démolissons jamais! Les démolitions mettent à nu les tuyaux qui amènent l'encens.»

N'est-ce pas un joli conte symbolique? Et que d'applications on en pourrait faire!

* * * * *

Paris, 10 mai.

M. Ernest Renan m'a fait le grand honneur de m'écrire la lettre suivante.

Paris, 9 mai.

CHER AMI,

Certes, j'aurais voulu répondre à l'invitation de votre billet du matin d'avant-hier. Mais c'est vraiment pour moi que le Christ a dit: _Spiritus quidem promptus est, caro vero infirma._ Un retour de mes misères habituelles m'a jusqu'ici empêché de voir cette chère Exposition, que je bénis puisqu'elle semble amener dans les choses humaines un peu de joie, d'oubli, de cordialité, de sympathie. J'en vis la préparation, il y a quelques semaines, des hauteurs du Trocadéro; cela me fit l'effet de la _Villa Adriana_, d'une de ces fêtes du temps d'Adrien, brillantes, un peu composites, éclectiques à l'excès, mais que nous aimons comme les derniers sourires d'un monde finissant. Même en supposant que l'Exposition de 1889 doive être la dernière occasion qu'auront les hommes de se réunir pour se livrer à la gaieté et s'amuser d'enfantillages, cette pensée mélancolique ne serait pas de nature à nous la rendre moins poétique et moins suggestive.

Et puis, après tout, qui sait l'avenir? Vous me supposez plus pessimiste que je ne le suis. Oui, je suis effrayé de voir une tradition aussi grandiose que celle de la royauté française remise à un souverain aussi borné, aussi étourdi, aussi accessible à la calomnie, aussi facile à surprendre que le peuple représenté par le suffrage universel. Mais je ne nie pas que l'heure présente n'ait ses avantages et ses douceurs. La liberté est plus grande qu'elle ne l'a jamais été dans notre pays, peut-être dans aucun pays du monde. Les critiques exagérées qu'on adresse au régime actuel viennent d'esprits qui ne connaissent pas le passé et ne se doutent pas de ce qu'amènerait l'avenir qu'ils appellent. Pourvu que cela dure!... Voilà la seule réserve que nous mettons à notre contentement. S'il ne s'agissait que de nos chétives personnes, nous aurions le droit d'être imprévoyants, hasardeux, téméraires. Mais il s'agit de la France, de son existence, de ses destinées. Au verso de la page du _Temps_, où je voyais ces consolantes descriptions de fêtes, ce beau discours de M. Carnot, je lisais, sous la rubrique Saint-Ouen:

MM. le général Boulanger. . . 1.043 Élu Naquet, boulangiste. . . 981 Élu Laguerre, boulangiste. . . 981 Élu Déroulède, boulangiste. . 979 Élu

Quelques personnes à qui j'en ai fait la remarque m'ont dit que Saint-Ouen n'est pas un point très éclairé. C'est possible, mais je crains qu'il n'y ait en France une foule de cantons qui, du moins en politique, ne soient pas beaucoup plus éclairés que Saint-Ouen.

Voilà pourquoi, par moments, je ne peux m'empêcher de voir, entre les rayons de ce beau soleil couchant, un nuage sombre frangé d'or d'où pourrait bien sortir un _rokh_ qui emporterait tout. Enfin, continuons d'espérer en la raison, et croyez à ma vive amitié.

ERNEST RENAN.

* * * * *

Paris, 13 mai.

Hélas! ma chère cousine, j'allais l'oublier: voilà déjà cinq jours qu'on a célébré dans notre bonne ville d'Orléans la fête de la Pucelle. Cette procession du 8 mai est un de mes plus somptueux souvenirs d'enfance. Les tours de Sainte-Croix, éclairées au feu de Bengale, le feu d'artifice sur le fleuve, la veille au soir; puis ces interminables panathénées orléanaises, avec des gendarmes, des soldats, des magistrats rouges, des robes blanches, et des bannières! des bannières! cela me semblait d'une extrême magnificence. On disait chaque année: «La procession a eu tant de mètres de plus que celle de l'an dernier!» Et, comme les habitants mettaient leur amour-propre à ce qu'elle fût aussi longue que possible, tout ce qui portait un képi, un galon, le plus vague semblant d'uniforme, se joignait au cortège, en sorte qu'une bonne moitié de la ville défilait devant l'autre. Et puis, à cette époque lointaine, il y avait un printemps tous les ans, et il faisait toujours beau ce jour-là... Y étiez-vous mercredi dernier, ma cousine? Avez-vous eu l'heureuse candeur de faire le voyage? Et est-ce aussi beau que quand nous étions petits?

Je crois bien que l'histoire de Jeanne d'Arc est la première qui m'ait été contée (même avant les contes de Perrault), comme la _Mort de Jeanne d'Arc_, de Casimir Delavigne, est la première «fable» que j'aie apprise, et comme la Jeanne d'Arc équestre de la place du Martroi est peut-être la plus ancienne vision que j'aie gardée dans ma mémoire. Cette Jeanne d'Arc-là est absurde, j'en ai peur: elle a le profil grec, une manière de casque en pointe, et son cheval n'est pas un cheval: c'est un coursier. Mais je la trouvais tout à fait noble et imposante.

Il y avait aussi la Jeanne de la princesse Marie, dans la cour de l'Hôtel-de-Ville: une petite Pucelle bien douce et bien pieuse, qui serre contre son coeur la garde de son épée en guise de crucifix. Et il y avait enfin, au bout du pont de la Loire, sur une place qui s'appelle, je crois, la place des Tourelles, une Jeanne d'Arc guerrière, tumultueuse, les draperies envolées, fouettées, tordues et tirebouchonnées comme dans un tableau de Jouvenet. Le souvenir de cette Pucelle en spirale et de ces violentes draperies reste encore lié, pour moi, à l'image d'une place nue, balayée par un grand vent d'arrière-automne, et d'où l'on voit, de l'autre côté d'un large fleuve clapotant et froid, deux tours dominant, sous le ciel blême, l'allongement d'une ville toute grise.

Je me suis rappelé toutes ces statues de notre bonne libératrice en voyant, au Salon, la Jeanne d'Arc de Dubois et la Jeanne d'Arc de Frémiet (qui est celle de la place des Pyramides, un peu retouchée). Et j'ai songé à un vers de Hugo sur les deux statuaires du temple de Jérusalem (cela est, je crois, dans la _Légende des siècles_):

L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel.

Car, sur un vigoureux cheval de ferme, M. Frémiet a mis une fille d'un type populaire et rustique, le front dur et serré, l'air profondément sérieux et convaincu, raide dans son armure et dans sa foi: tout simplement une paysanne de grand coeur, telle qu'a dû être la vraie Jeanne. M. Paul Dubois, lui, a délicatement posé à califourchon, sur un grand diable de cheval trop large pour elle, une fillette de douze ans, une communiante au visage angélique qui, dans sa main trop petite, tient son épée droite comme elle tiendrait un lis. Tel, cet Aymerillot, qui avait de longs cheveux blonds et l'air d'une petite fille et qui, on ne sait comment, «prit la ville.»

Elles sont très belles, ces deux statues, et je ne sais plus laquelle je préfère. Et avec tout cela, ce n'est point encore la Jeanne d'Arc que je voudrais. Pour que son effigie répondît entièrement à l'idée que nous nous faisons de la sainte bergère, il me semble qu'il faudrait façonner quelque figure franchement irréelle et hiératique, imiter, avec le plus de sincérité possible, les bons imaginiers du moyen âge. L'écueil, c'est que cette ingénuité retrouvée paraîtrait sans doute pleine d'affectation... (Je songe avec horreur à la «moyenâgerie» des tapisseries au petit point pour les fauteuils et les poufs...) Nous venons sans doute trop tard pour bien sculpter les saintes, car pour cela il faut être naïf; et quand nous le sommes, on ne nous croit plus.

* * * * *

Paris, 14 mai.

J'étais hier, ma chère cousine, à la répétition générale d'_Esclarmonde_, qui se donnait secrètement, en très petit comité et devant les seuls amis intimes de l'auteur, c'est-à-dire devant deux mille personnes.

Je suis si peu musicien que, si je m'avisais d'avoir une opinion sur l'oeuvre nouvelle de Massenet, vous me ririez au nez et vous me diriez, comme Loulou à Stendhal: «Ta parole?» Oui, c'est vrai, j'ai l'ouïe grossière et peu exercée. Il me faut, pour que je sois content ou seulement pour que je comprenne, des mélodies très claires, des harmonies peu compliquées et un rythme loyalement marqué. (J'ai un faible pour la musique militaire et je ne déteste pas l'orgue de Barbarie.) Mais, dès que les rapports entre les sons successifs ou entre les sons simultanés cessent d'être très simples, très unis, très faciles à saisir, je n'y suis plus, je n'entends plus que du bruit.

Cela encore ne serait rien. Les plaisirs que l'on conçoit à peine, on souffre peu d'en être privé. Mais il y a une chose horrible que je vais vous confesser. Ce que je supporte le mieux en musique, ou même ce que j'aime, ce sont, j'en ai peur, les poncifs les plus misérables et les plus plates banalités. Il n'y a pas à dire, j'aime la romance, la romance roucouleuse et geignarde, chère aux peintres en bâtiments. _Je me mis à pleurer comme on pleure à vingt ans..., Oiseaux légers, messagers des zéphyrs..., Pauvres feuilles, valsez...,_ voilà ce qui me ravit et me met du vague à l'âme. Je suis sûr qu'il y a des gens que je considère comme des imbéciles, précisément parce qu'ils ont en littérature les goûts que j'ai en musique. Et cette pensée est bien mortifiante.

Ce qui me console, c'est que, très évidemment, beaucoup de prétendus amateurs sont dans mon cas, qui ne l'avouent point.

Au moins, ma cousine, puis-je vous apprendre que le livret d'_Esclarmonde_ est tout à fait poétique et gracieux. C'est encore un peu l'histoire de Lohengrin, de Sigurd et, par delà, de Psyché et d'Éros. Nous ne sommes heureux qu'à la condition d'ignorer, de n'être point curieux, de respecter le mystère des joies qui nous sont offertes. Cette idée mélancolique (et qui se retrouve dans l'histoire même d'Adam et d'Ève) est familière à tous les poètes des civilisations primitives. Dans _Esclarmonde_, il y a plus. Le chevalier Roland est puni, non pour avoir voulu connaître sa nocturne et fuyante amie, non pour avoir dit sa joie aux hommes, mais pour l'avoir révélée à un prêtre, en confession.

Moralité.--Le bonheur est si fragile (étant chose exceptionnelle, invraisemblable, inouïe), qu'on risque de le perdre rien qu'en en parlant. Si donc tu es heureux, ne le dis à personne, pas même à Dieu!

Voilà ce que m'ont appris les souples mélodies de Massenet, longues et caressantes comme des vagues ou comme des femmes...

* * * * *

Paris, 15 mai.

Elle est exquise, cette Exposition!

J'ai dîné, l'autre soir, sur une terrasse, au bord d'un étang où nagent des canards, au pied de la tour Eiffel et presque sous l'arc, démesuré que dessine un cordon lumineux. Plus haut, d'autres lumières entourent la première plate-forme, puis la seconde; et, plus haut encore, très haut, luit une couronne de feu qu'on dirait suspendue dans l'air. Si l'on se retourne un peu, on voit le dôme central, ce merveilleux dôme de faïence et d'or, d'un or roux, somptueux et chaud, encerclé, lui aussi, de lignes lumineuses. Et, de tous les côtés, on entrevoit d'autres architectures, bizarres et jolies, dômes, galeries et tourelles du pays bleu; et là-bas, sous l'écartement des jambes colossales de la tour, les minarets du Trocadéro dressés sur le ciel rose du couchant...

C'est fantastique et délicieux. Et l'impression est d'autant plus voluptueuse qu'il s'y mêle un rien de mélancolie, l'idée que cette féerie est éphémère, que ce paradis ne sera plus, l'an prochain, qu'un champ de manoeuvres, et que nous croirons avoir rêvé...

Et les fontaines lumineuses!