Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 6

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Je pense qu'il faut voir une simple négligence, non une recherche harmonique qui dérogerait à leurs habitudes, dans cette première phrase de _Soeur Philomène_: «La salle est haute et vaste. Elle est _lon_gue et se pro_lon_ge dans une _om_bre où elle s'en_fon_ce sans finir.» Ils écrivent tranquillement: «_En peinture_, il ne voyait _qu'une peinture_...[49]»--Beaucoup de leurs périodes, si on les juge d'après les règles les moins contestables de la rhétorique classique, sont assez mal faites, n'ont ni harmonie ni dessin. J'en prends une au hasard, qui n'est pas une des pires. «La _joie_ de midi glissait et _jouait_ sur le luisant des feuilles, le brillant des _fleurs_, bourdonnait dans le silence et la _chaleur_; et des _vols_ de mouches, tour à tour blanches sur le vert et noires sur le blanc, s'embrouillaient _dans l'air_ ou bien y planaient, _les ailes_ imperceptiblement frémissantes, _ainsi que_ des atomes de bonheur suspendus _dans l'atmosphère_[50].» Les défauts sautent aux yeux d'un professeur de rhétorique: l'assonance de _joie_ et de _jouait_, de _fleurs_ et de _chaleur_; _ailes_ se rapportant grammaticalement à _vols_, si bien que les vols ont des ailes; _dans l'atmosphère_ faisait double emploi avec _dans l'air_: l'ambiguïté de la construction qui fait douter si ce sont les _vols_ ou les _ailes_ qui ressemblent à des _atomes de bonheur_, _ainsi que_ pouvant se rattacher également à l'un ou à l'autre de ces deux mots. Et il me semble bien que, dans la pensée de l'écrivain _ainsi que_ ne se rattache ni à l'un ni à l'autre, mais à _mouches_, au mépris de la syntaxe. Les amis de MM. de Goncourt diront: Qu'importe si, en dépit des négligences et des incorrections, peut-être même avec leur aide, ils nous ont donné la sensation qu'ils voulaient?

[Note 49: _Manette Salomon_, p. 51.]

[Note 50: _Madame Gervaisais_, p. 16.]

Mais cela justement fait question. Les incorrections, je crois, ne sont jamais nécessaires, et, quant aux autres nouveautés, il faudrait voir. Les phrases ou fragments de phrases que j'ai cités ont sans doute paru détestables à plus d'un lecteur, et c'est un sentiment qui peut se défendre. Je dois pourtant avertir que l'excentricité de ces locutions choquerait moins si on les rencontrait dans le texte, à leur place, surtout si on lisait tout un livre écrit dans ce goût (à moins qu'au contraire l'exaspération n'aille croissant). _Madame Gervaisais_, avec son style forcené, ne nous en offre pas moins, de la Rome catholique, une image extrêmement frappante et qu'on n'oublie pas. Allons plus loin: dans presque tous les cas, si l'on essaye de substituer à la locution extraordinaire inventée par MM. de Goncourt une locution conforme aux habitudes de la langue, on reconnaîtra que celle qu'ils ont préférée est réellement plus expressive, contient _quelque chose de plus_. Seulement, on fait deux réflexions. On se demande si l'effet de ces mots nouveaux ou de ces tournures inusitées n'est pas tout entier dans leur nouveauté même, et si, la nouveauté passant, l'effet ne disparaîtrait pas du même coup. En ce cas, les stylistes seraient dans l'obligation de renchérir toujours sur leurs hardiesses et d'innover au moins tous les vingt ans. Puis on se rappelle ce que Joubert disait déjà de Bernardin de Saint-Pierre, dont la couleur est pourtant fort tempérée auprès de celle de MM. de Goncourt: «Il y a dans son style _un prisme qui lasse les yeux_. Quand on l'a lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés dans la campagne que dans ses écrits.» Que dirons-nous des auteurs de _Manette Salomon_ et de _Madame Gervaisais_? Il faudrait avoir exactement leurs yeux et leurs nerfs pour n'être jamais démonté par les étrangetés de leur peinture écrite. De bons esprits, même d'assez fins lettrés trouvent cela insensé, et le disent. D'autres trouvent cela fort curieux. J'ai peine, parfois, à aller au delà de ce sentiment, et j'ai peur que l'oeuvre de MM. de Goncourt, dans ses parties excessives, ne soit une brillante erreur littéraire, une méprise fort distinguée sur les limites nécessaires où doit s'arrêter l'effort des mots, sur la nature et la portée de leur puissance expressive.

VI

Avec tout cela, les romans de MM. de Goncourt sont considérables dans la littérature contemporaine. Ceux qui les aiment, les aiment chèrement et peut-être, comme il arrive, pour ce qu'ils ont de contestable et d'inquiétant. Ce goût malsain s'explique si l'on considère que ce qui nous attache à un grand artiste, c'est ce qu'il a de particulier, ce sont ses qualités propres et vraiment originales, c'est-à-dire précisément celles qui, développées à outrance et sans contrepoids, deviendront des défauts aux yeux des critiques non prévenus et des esprits amis de la mesure; mais les initiés ne s'en apercevront point, ou bien, comme ces défauts ne font qu'accentuer la marque personnelle par où ils ont été séduits, s'ils les sentent, ils les aimeront comme des qualités de plus en plus singulières. Ces délicats cyniques sont capables de préférer, dans l'oeuvre de MM. de Goncourt, sinon _Madame Gervaisais_, du moins _Manette Salomon_, comme ils préféreraient sans doute dans l'oeuvre de Corneille _Théodore_, dans celle de Hugo les _Mages_ ou _Plein Ciel_, dans celle de M. Dumas la _Femme de Claude_, et dans celle de M. Renan les _Dialogues philosophiques_. On peut ne pas raffiner à ce point; mais ce qu'on doit accorder, c'est que l'originalité des deux frères est éclatante, que leur influence a été grande sur certains écrivains, que M. Émile Zola, surtout dans ses premiers romans, et M. Alphonse Daudet, surtout dans ses derniers, se sont souvenus, et pour le style et pour la composition, beaucoup plus de _Germinie_ ou de _Renée_ que de _Madame Bovary_.

Après cela, l'oeuvre de MM. de Goncourt durera-t-elle? _Renée Mauperin_, tout au moins, en serait fort capable. C'est parmi leurs six romans, celui qu'il faut faire lire d'abord aux profanes. Mais je ne sais pourquoi je soulève cette question d'immortalité. Les livres destinés à durer ne sont pas nécessairement les plus intéressants pour la génération où ils ont été écrits. Sainte-Beuve dit quelque part[51] que chaque grande époque produit «des esprits qui semblent faits pour elle, qui s'en imprègnent et qui ne datent que d'elle en quelque sorte.» MM. de Goncourt semblent être, parmi les artistes de lettres, de ces esprits-là. Et, comme nous sommes des gens d'aujourd'hui, nous demandons la permission de goûter vivement ces poètes de la modernité.

[Note 51: Dans l'un des premiers volumes des _Causeries du lundi_.]

PIERRE LOTI[52]

[Note 52: _Aziyadé_; le _Mariage de Loti_; le _Roman d'un spahi_; _Fleurs d'ennui_; _Mon frère Yves_; _Pêcheur d'Islande_. (Calmann Lévy.)]

Je viens de relire presque sans un arrêt, à la campagne, serré contre la terre maternelle, sous un ciel amollissant et chargé d'orage, les six volumes de Pierre Loti. Au moment où je tourne la dernière page, je me sens parfaitement ivre. Je suis plein du ressouvenir délicieux et triste d'une prodigieuse quantité de sensations très profondes, et j'ai le coeur gros d'un attendrissement universel et vague. Pour parler, si je puis, avec plus de précision, ces deux mille pages m'ont suggéré, m'ont fait imaginer un trop grand nombre de perceptions inattendues; et ces perceptions étaient accompagnées de trop de plaisir et en même temps de trop de peine, de trop de pitié, de trop de désirs indéfinis et irréalisables... Mon âme est comme un instrument qui aurait trop vibré et à qui le prolongement muet des vibrations passées serait douloureux. Je voudrais jouir et souffrir de la terre entière, de la vie totale, et, comme saint Antoine à la fin de sa tentation, embrasser le monde...

Vous pouvez, si cela vous plaît, juger excessive l'impression que laissent en moi ces romans. J'avoue moi-même que ma conscience de critique en est tout inquiétée. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature ne m'ont jamais troublé ainsi. Qu'y a-t-il donc dans ces histoires de Loti? Car elles sont d'ailleurs composées avec une extrême nonchalance, écrites avec un vocabulaire restreint, en petites phrases d'une construction tout unie. Vous n'y trouverez ni drames singuliers ou puissants, ni subtiles analyses de caractères, puisque tout s'y réduit à des amours suivies de séparations et que les personnages y ont des âmes fort simples. Beaucoup de livres, anciens ou récents, supposent un tout autre effort de pensée, d'invention et d'exécution. Mais avec cela les romans de Loti m'envahissent et m'oppriment plus qu'un drame de Shakespeare, plus qu'une tragédie de Racine, plus qu'un roman de Balzac... Et c'est pour cela que je suis inquiet. Ont-ils donc un sortilège en eux, un maléfice, un charme qui ne s'explique point, ou qui s'explique par autre chose encore que par des mérites littéraires?

Voici: ces romans ébranlent l'âme à la fois dans ce qu'elle a de plus raffiné et dans ce qu'elle a de plus élémentaire. Ils frappent, si je puis dire, les deux touches extrêmes du clavier sentimental. Car d'un côté vous avez eu sous les yeux les objets les plus singuliers, vous en avez reçu les impressions les plus neuves, les plus rares, les plus aiguës; et d'autre part vous avez éprouvé les sentiments les plus naturels, les plus largement humains, les plus accessibles à tous. Vous avez vu, de vos yeux de dilettante occidental épris de pittoresque, danser la _upa-upa_ à Tahiti; vous avez vu glisser les danseuses birmanes pareilles à des chauves-souris...; et vous avez pleuré sur des aïeules, sur des enfants qui meurent ou sur des amants qui se séparent, avec le meilleur de votre âme, la partie la plus naïve et la plus saine de vous, et du même coeur que vous aimez votre mère ou votre pays natal. Vous avez connu les troubles de la sensualité la plus curieuse et la plus savante--et les émotions de la sympathie la plus pure et de la plus chaste pitié...

Ainsi vous goûtez dans ces livres le charme limpide des poèmes ingénus et le charme pervers des extrêmes recherches de l'esthétique contemporaine,--ce qui est au commencement des littératures et ce qui est à la fin. Telle page vous communique deux impressions distinctes, entre lesquelles il y a des milliers d'années,--et entre lesquelles il y a parfois aussi «l'épaisseur effroyable du monde». Et le poète vous insinue peu à peu l'âme qu'il a lui-même, une âme qui serait contemporaine de l'humanité naissante et de l'humanité vieillie, et qui aurait parcouru la surface entière du globe terrestre; âme amoureuse et triste, toujours inquiète et toujours frémissante. Et c'est de cette âme que vient aux petites phrases de Loti leur immense frisson...

On peut voir, par l'exemple de Pierre Loti, comment, par quel détour, les vieilles littératures reviennent quelquefois à la simplicité absolue. Une extrême sensibilité artistique exercée par les objets les plus extraordinaires et qui se repose enfin dans la traduction des sentiments les plus ingénus; ce qu'on a appelé «l'impressionnisme» aboutissant à une poésie purement naturelle: tel est à peu près le cas de l'auteur d'_Aziyadé_ et de _Pécheur d'Islande_. Or, à y regarder d'un peu près, on croit reconnaître que c'est l'«exotisme» des objets auxquels elle s'est d'abord appliquée qui a aiguisé à ce point sa sensibilité, et que ce sont certains sentiments engendrés par cet exotisme qui l'ont ramené à la belle simplicité des idylles ou des tragédies familières. Voyons comment a pu se faire cette singulière évolution.

I

Des circonstances uniques ont contribué à former le talent de Pierre Loti. Après une enfance rêveuse et tendre, le voilà élève de l'École navale puis en route à travers le monde. Cette vie de marin, si différente de la nôtre, songez quels effets elle peut avoir sur l'âme. Par les longues traversées, dans la solitude infinie des mers, l'idée persistante et le sentiment de l'immensité de l'univers et de la fatalité des forces naturelles doit vous remplir lentement d'une indéfinissable tristesse. Et, si ce sentiment peut se tourner en piété grave chez quelques-uns, il peut tout aussi bien se résoudre en un fatalisme résigné. Puis la profonde diversité des êtres humains sur les différents points du globe, la multiplicité des religions, des morales et des coutumes, n'est sûrement pas un encouragement à croire. Enfin les longs isolements et les abstinences de l'homme de mer sont coupés par des heures de folie et de revanche où ses sens longtemps sevrés se précipitent à leur assouvissement. Tout cela, courses à travers le monde, rêveries interminables et orgies violentes, est également propre à exaspérer la sensibilité et à vider l'âme de toute foi positive. À vingt-sept ans, Pierre Loti, qui a rêvé sur tous les océans et visité tous les lieux de joie de l'univers, écrit tranquillement, entre autres jolies choses, à son ami William Brown:

... Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands remèdes... Il n'y a pas de Dieu; il n'y a pas de morale; rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible en attendant l'épouvante finale qui est la mort... Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne; je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance...

Vous direz: Ces propos manquent un peu de nouveauté; ceci est du plus vénérable romantisme; Loti parle ici comme Lara, Manfred et le Corsaire, plus brutalement, voilà tout.--Oui; mais Pierre Loti, élevé par bonheur en dehors de la littérature, est ici byronien sans le savoir et avec une entière sincérité. Il recommence, tout seul, pour son compte, l'évolution morale de son siècle. Et bien a pris à Pierre Loti de passer par la désespérance et la négation absolues; car, à partir de ce moment, il parcourt le monde sans autre souci que d'y recueillir les sensations les plus fortes ou les plus délicates. Il ne considère plus l'univers visible que comme une proie offerte à son imagination et à ses sens. Et ce futur grand écrivain s'assigne un idéal de vie de plus en plus différent de la vie de l'écrivain et du littérateur de profession. Chétive et misérable vie, en effet, que celle du scribe occupé dans son coin à polir ses phrases et à noter ses petites observations sur un tout petit groupe humain, quand le monde est si vaste et l'humanité si variée! Et que sont ces pauvres petits plaisirs intellectuels auprès des grandes joies animales de la vie physique! Loti fortifie ses muscles, se fait un corps agile, souple et robuste, un corps de gymnaste et de clown. Ce corps, il le pare richement et le déguise en cent façons: il trouve à cela un plaisir d'enfant ou de sauvage. Il noue des amitiés étroites avec des êtres primitifs et beaux, Samuel, Achmet, Yves, créatures plus nobles et plus élégantes que les civilisés médiocres, et avec qui son esprit n'a point à s'efforcer ni à se contraindre et goûte d'ailleurs le plaisir de la domination absolue. Il jouit de la variété inépuisable des aspects de la terre, et plus encore peut-être de tout l'imprévu de l'animal humain. Il jouit de sentir qu'il y a entre certaines races de telles différences que jamais elles ne se comprendront, de sentir que les hommes sont impénétrables et inintelligibles les uns aux autres, comme l'univers est inintelligible à tous. Il aime des femmes de tous les types et de tous les genres de beauté dans tous les pays du monde: Aziyadé, Rarahu, Pasquala, Fatou-gaye: et chaque fois il connaît l'orgueil et le délice d'être aimé absolument, jusqu'à la mort. Il accomplit ainsi son rêve: jouir de tout son corps et jouir de toute l'étendue de la planète où ce corps a été jeté. Car n'est-ce pas une pitié que, pouvant connaître la terre entière et multiplier par là notre vie et notre être, nous demeurions confinés dans notre clapier? Très réellement on peut dire que le songe de la vie aura été pour Loti fort supérieur à ce qu'il est pour nous et que la terre lui aura été autre chose qu'à nous, les immobiles. Il sera un des rares hommes qui auront habité toute une planète: moi, je mourrai n'ayant habité qu'une ville, tout au plus une province. Cette vie de Pierre Loti me paraît si belle que, pour me défendre en y songeant de l'amertume et de l'envie, j'ai besoin de me rappeler ces paroles de l'_Imitation de Jésus-Christ_: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre et tous les éléments; or c'est d'eux que tout est fait... Quand tout ce qui est au monde serait présent à vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine?» (Livre II, chap. xx.) Mais cela même ne suffit pas à me consoler.

II

Or, un jour, tandis qu'il menait cette vie extraordinaire, Pierre Loti s'avisa de noter, pour son plaisir, ses impressions. Et cet officier de marine qui ignorait presque, si on l'en croit, la littérature contemporaine, qui n'avait pas lu une page ni de Flaubert, ni des Goncourt, ni de Daudet, se révéla d'emblée comme un des premiers entre les écrivains pittoresques et comme un des peintres les plus surprenants qu'on eût vus des choses exotiques.

Il est vrai que tout semblait conspirer pour faire de l'exotisme de Pierre Loti quelque chose de très pénétrant et de très puissant.

Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup plus de cent ans que l'exotisme a fait son entrée dans notre littérature. Il suppose un don qui ne s'est entièrement développé que très tard dans l'aveugle et routinière humanité: le don de _voir_ et d'aimer l'univers physique dans tous ses détails. Ce don se réduit à fort peu de chose chez les hommes des temps primitifs et de l'âge moyen des civilisations. Ils voient les choses exactement, mais sommairement. Les hommes du moyen âge découvrent l'Orient, c'est-à-dire une nature, une humanité et un art très différents des leurs, et ils paraissent à peine s'en douter; presque rien de cette étrangeté ni de ce pittoresque n'a passé dans les chansons de geste postérieures aux croisades ni dans les fabliaux. Ce n'est point un paradoxe, je vous assure, de dire que c'est de nos jours seulement que l'homme a eu des yeux, a su voir entièrement le monde extérieur. Si quelques poètes n'étaient venus, doués de facultés singulières, l'humanité aurait à jamais ignoré l'aspect de sa planète. C'est, je crois, Bernardin de Saint-Pierre, ce grand vagabond, ce génie hardi et tendre, qui a commencé à voir. Le premier, il a eu la perception émue de la flore des tropiques. Et c'est la nouveauté d'une région étrangère qui lui a dessillé les yeux, qui lui a permis de les ouvrir ensuite sur la nature de chez nous; et ainsi c'est l'exotisme qui a définitivement introduit le pittoresque dans notre littérature. Puis Chateaubriand décrit l'Amérique, les forêts vierges, les pampas et les grands fleuves. Et alors le romantisme apparaît, dont le principal rôle est justement de décrire ce que nous n'avons pas coutume de voir: l'Espagne, l'Italie, l'Orient--et le moyen âge, l'éloignement dans le temps équivalant à l'éloignement dans l'espace. Sans doute le romantisme manque souvent de sincérité; il tombe dans le convenu, dans le bibelot, dans la verroterie. Il y a fort à redire à l'Orient des _Orientales_ et au moyen âge de _Notre-Dame de Paris_. N'importe: la faculté de voir, de jouir profondément des formes et des aspects des choses s'est éveillée et ne s'endormira plus. Et, du jour où cette faculté s'applique, non plus à des objets étrangers, mais à ce que nous avons tous les jours sous les yeux, la littérature nouvelle est née: le romantisme engendre le naturalisme. Mais, si intéressantes que soient les descriptions de la réalité prochaine, l'exotisme, quand il est sincère, garde un charme particulier, un charme pénétrant et attristant. Je n'en veux pour preuve que certaines pages de Gautier, _Salammbô_, les deux volumes de Fromentin sur le _Sahel_ et le _Sahara_, et les romans de Pierre Loti, ce roi de l'exotisme.

Tout, ai-je dit, semble avoir conspiré pour assurer cette royauté à l'auteur d'_Aziyadé_. Il y fallait au moins trois conditions. Il était bon, d'abord, que l'écrivain vît le monde entier, non seulement le Pacifique, mais les mers du Pôle, non seulement l'Amérique, mais la Chine, non seulement Tahiti, mais le Sénégal. Car, s'il n'avait connu qu'une ou deux régions, il risquait de se confiner dans leur description et de recommencer éternellement avec artifice ce qu'il aurait fait d'abord avec sincérité. Sa sensibilité devait d'ailleurs, pour s'aiguiser toujours plus et se rajeunir, s'exercer sur des objets aussi divers que possible. Or la visite complète de cet immense univers n'était guère permise et facile qu'à un homme de la fin de ce siècle. Pierre Loti a eu l'esprit d'y naître--et d'être officier de marine, c'est-à-dire condamné par sa profession aux pérégrinations sans fin.--Il fallait en second lieu que l'écrivain sût voir. Cela n'est pas si commun, du moins au degré où ce don était exigé ici. J'ai dit que l'humanité supérieure n'avait commencé que depuis un siècle à bien saisir la merveilleuse diversité de son habitacle. Aujourd'hui encore les simples et les trois quarts des hommes cultivés ne voient pas. J'ai souvent interrogé des paysans qui avaient été soldats dans l'infanterie de marine, qui avaient vécu en Chine, au Tonkin, aux Antilles, au Sénégal; je vous assure qu'ils n'avaient rien vu. Et les bons missionnaires, préoccupés d'une seule idée, hantés de leur rêve d'évangélisation, ne voient guère mieux les «pays étranges». Au reste, s'ils les voyaient bien, ils y prendraient tant de plaisir qu'ils n'auraient plus de courage pour l'action; puis ils comprendraient l'abîme qui sépare les races et renonceraient à leur tâche impossible et sublime. Or Pierre Loti a éminemment le don de voir et de sentir. Il s'en explique dans _Aziyadé_ avec un peu d'effort et quelque pédanterie; mais cet effort même de l'expression marque bien qu'il connaît la rareté inestimable du don qui est en lui:

... Vous êtes impressionné par une suite de sons; vous entendez une phrase mélodique qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations des corps sonores, sont exprimés par certains chiffres plutôt que par d'autres. Changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font entendre; vous recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être sensitif.

Il y a de véritables affinités entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent...

Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide des jouissances artistiques et intellectuelles et vous ne pouvez être heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses...