Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 23

Chapter 23765 wordsPublic domain

La première fois que j'ai lu _Crime d'amour_, je m'étais mépris. Je me disais: Quel faible roué que cet homme qui s'imagine être si fort! Il ne peut aimer Hélène parce qu'il ne la croit pas quand elle lui dit qu'il est son premier amant; mais, puisqu'il connaît tant les femmes, il devrait bien sentir que celle-là dit vrai! Il devrait la croire et, même en la croyant, ne pouvoir pas l'aimer--et n'en pas souffrir autrement.--Mais je comprenais mal. De Querne n'est point Valmont. Il l'est encore moins que ne l'a voulu M. Paul Bourget. Parmi ses faiblesses et parmi ses sécheresses apparentes, il conserve un fond de bonté et de tendresse par où le «salut» lui viendra. Mais, pour cela, il faut qu'il ait méconnu Hélène, il faut qu'elle se perde par lui, il faut qu'il ait été cruel et injuste sans le vouloir. Il le faut, afin qu'un jour, devant le mal qu'il a fait, il soit pris d'épouvanté et touché jusqu'au fond du coeur, et qu'il sente s'éveiller en lui le chrétien, et que la question de la responsabilité morale et toutes les autres du même ordre se posent de nouveau pour lui, et qu'il voie, dans un éclair, toute la misère de la vie--et tout son mystère. Armand de Querne, c'est l'homme d'aujourd'hui, un homme qui a conçu et éprouvé tous les états d'âme analysés dans les _Essais_ et qui résume en lui toute la distinction morale et intellectuelle où s'est élevé l'effort des deux dernières générations. Cet homme d'aujourd'hui offre une combinaison singulière d'esprit scientifique, de sensualité fine et triste, d'inquiétude morale, de compassion tendre, de religiosité renaissante, de penchant au mysticisme, à une explication du monde par quelque chose d'inaccessible et d'extra-naturel. La fin de _Crime d'amour_ est mystique comme un roman russe. Mais ce à quoi les écrivains russes sont amenés par le mouvement spontané de leurs âmes religieuses et rêveuses, par l'étude des coeurs simples et par le spectacle d'infinies souffrances et d'infinies résignations, nous y arrivons, je crois, par la banqueroute de l'analyse et de la critique, par le sentiment du vide qu'elles font en nous et de la somme énorme d'inexpliqué qu'elles laissent dans le monde. Pour ces raisons ou pour d'autres, il semble qu'un attendrissement de l'âme humaine soit en train de se produire dans cette fin de siècle et que nous devions bientôt assister, qui sait? à un réveil d'Évangile.

Cet attendrissement, fait de méditation sérieuse, de tristesse et de pitié, c'est lui qui donne tant de prix aux romans de M. Paul Bourget. C'était lui, déjà, qui communiquait tant de douceur à ses poésies de jeunesse (la _Vie inquiète_, les _Aveux_).

Je ne conclus point. M. Paul Bourget est assez jeune pour se développer encore et pour nous apporter peut-être de l'imprévu. Qu'il continue de nous charmer, de nous toucher et de nous faire réfléchir; qu'il continue d'être élégant, grave et languissant, de nous dessiner d'exquises figures de femmes (comme Thérèse de Sauves, Hélène Chazel et les deux Marie-Alice, ou comme Hubert Liauran, cette douce petite fille) et d'étudier les drames de la conscience dans l'amour. Et, s'il n'était indiscret et inutile de former des voeux, j'ajouterais: Qu'il nous propose encore, si tel est son plaisir, des cas de psychologie passionnelle; mais qu'il ne s'y tienne pas: il serait bientôt condamné à se répéter un peu. Puis, les tragédies de l'amour occupent-elles donc toute la place dans la vie? Regardez, de grâce, en vous et autour de vous: vous verrez qu'il y a autre chose au monde. M. Paul Bourget l'a bien senti dans _André Cornélis_; mais ce ne sont pas des «planches d'anatomie» pure, surtout d'une anatomie si exceptionnelle, que nous lui demandons. Qu'il se défie de son éternel Stendhal et même un peu de M. Taine. Qu'il applique à l'analyse d'autres passions que celles de l'amour, à l'étude d'autres situations que celles où nous pouvons nous trouver vis-à-vis de la femme, ses dons merveilleux de psychologue et à la fois de moraliste. Et qu'il fasse enfin l'univers de ses romans aussi large que celui de ses _Essais_. Je ne demande rien de plus à ce jeune sage, prince de la jeunesse--de la jeunesse d'un siècle très vieux.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages Octave Feuillet 3

Edmond et Jules de Goncourt 37

Pierre Loti 91

Henry Rabusson 115

Jules de Glouvet 141

Joséphin Soulary 171

Le duc d'Aumale 191

Gaston Paris 221

Les femmes de France 243

CHRONIQUEURS PARISIENS:

I. Albert Wolff et Émile Blavet 263

II. Henry Fouquier 279

III. Henri Rochefort 296

Jean Richepin 315

Paul Bourget 339

SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS.

End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 3ème Série, by Jules Lemaître