Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 22

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Cette âme, M. Bourget se pique de l'embrasser, de l'aimer tout entière, jusque dans ses manifestations les plus maladives et les plus éphémères. Il a d'étranges faiblesses pour la poésie ténébreuse et mystique des derniers petits cénacles (et c'est ce qui lui a valu leur vénération). Il ne veut pas qu'il soit dit qu'aucune affection mentale de son temps lui ait été étrangère ou lui soit restée incomprise. C'est un beau scrupule de critique. De même, le cosmopolitisme lui paraissant un des signes de notre âge, il a été cosmopolite, il s'est appliqué à l'être. Il a vécu à Londres et à Florence autant qu'à Paris. Il a même habité l'Espagne et le Maroc, et je vous demande un peu ce que le Maroc pouvait lui dire, à lui le méditatif, l'homme du songe intérieur! De même encore, il affecte de connaître et d'aimer les derniers raffinements du luxe contemporain; il s'en voudrait d'avoir ignoré un seul détail de la plus élégante façon de vivre inventée par les derniers civilisés. Cela lui appartient, cela est de son domaine au même titre que le dilettantisme ou le cosmopolitisme. Et c'est pourquoi ce psychologue, qui n'est que rarement et faiblement paysagiste, sera assez fréquemment tapissier.

Pourtant, parmi les sentiments que M. Paul Bourget définit et explique avec une égale précision, on peut distinguer ceux qu'il éprouve naturellement et qu'il préfère, et ceux qu'il a fait quelque effort pour s'approprier, et connaître enfin quels sont, entre les écrivains dont il s'occupe, ceux dont il tient le plus.

De Baudelaire, pour qui sa prédilection est très marquée, il semble tenir un mélange singulier de sensualité et de mysticisme, une sorte de catholicisme un peu dépravé. Ce sentiment est très particulier à notre âge. Il est à cent lieues de l'érotisme classique. Il suppose une race un peu affaiblie, une diminution de la force musculaire et un raffinement du système nerveux, la persistance de l'esprit d'analyse au fort même des sensations les plus propres à vous faire perdre la tête, par suite une certaine incapacité de jouir pleinement et tranquillement de son Corps, le sentiment de cette impuissance, un retour paradoxal, en pleine débauche, au mépris de la chair, et, dans la souillure même, une aspiration à la pureté, moitié feinte et moitié sincère, qui ravive la saveur du péché et le transforme en péché intellectuel, en péché de malice...

De M. Renan, il tient le dédain aristocratique et surtout le dilettantisme, «cette disposition d'esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune»; de M. Taine, il tient l'esprit scientifique, certaines habitudes de composition et de langage et le goût des grandes généralisations; de M. Dumas fils, (chose un peu inattendue), la préoccupation tragique des questions de morale dans les drames de l'amour.

De Flaubert, des Goncourt, de M. Leconte de Lisle et, en général, de tous les écrivains purement «artistes» (si moderne que soit d'ailleurs chez eux le fond de philosophie latente), il ne semble pas que M. Paul Bourget tienne grand'chose, encore qu'il les comprenne merveilleusement.

Mais Stendhal a toutes ses tendresses. Stendhal est sa passion, son vice, et quelquefois son préjugé. Stendhal est le seul écrivain antérieur à la génération de 1850 qu'il ait admis dans sa galerie. Il prononce toujours son nom avec un peu de mystère, comme celui du dieu d'une religion secrète. «Henri Beyle», ce nom prend pour lui la douceur d'un petit nom,--ou l'importance d'un nom sacré et caché, qui n'est révélé qu'aux adeptes. Il dit: «Henri Beyle», comme un moliériste dit: «Poquelin». Ce culte est ici fort légitime, Stendhal ayant manié avec plus de sûreté, de finesse, de hardiesse et de suite qu'aucun autre écrivain, l'instrument dont s'est servi M. Bourget lui-même pour approfondir les sentiments les plus distingués de sa génération ou pour les faire naître en lui: l'analyse.

Ainsi sommes-nous conduits à noter deux autres caractères de l'esprit de M. Paul Bourget. Ce curieux est un analyste et un pessimiste (un «triste», si vous préférez). Ne séparons point les deux choses; car, chez lui, elles se tiennent étroitement. M. Bourget est très nettement de ceux qui sont moins préoccupés du monde extérieur que du monde de l'âme, moins sensibles au plaisir de voir et de rendre la forme des choses ou les divers aspects de la mêlée humaine qu'à celui de décomposer des sentiments et des idées en leurs éléments primitifs et de remonter d'un phénomène moral à un autre, jusqu'à tant qu'il s'en trouve un qui soit irréductible. Or l'esprit d'analyse aboutit naturellement à une grande tristesse. Pourquoi? C'est que ce dernier élément irréductible, c'est toujours un instinct fatal ou un désir inassouvi. Ce que M. Bourget finit par atteindre tout au fond des âmes qu'il étudie, c'est toujours (quelque forme qu'il revête et de quelques nuances qu'il s'enrichisse en affleurant à la surface) le sentiment de la nécessité des choses--ou de la disproportion entre l'idéal et la réalité, entre notre rêve et notre destinée. Et cela est triste.

Cette tristesse est, si je puis dire, de deux degrés. M. Paul Bourget nous dit que tous les états sentimentaux qu'il a analysés mènent au pessimisme. C'est le spectre du pessimisme qu'il voit se dresser au bout de tous les chemins qu'il s'est taillés dans ce que Shakespeare appelle la forêt des âmes. Car le baudelairisme implique, même dans ses complaisances à la chair, la conscience de son indignité et une vision du péché universel. Le dilettantisme, ce don d'imaginer avec précision et sympathie les vies morales les plus diverses, implique l'impossibilité de se reposer dans aucune. L'aristocratie intellectuelle a pour rançon une sensibilité douloureuse à toutes les vulgarités de la vie réelle. Le cosmopolitisme, qui vous montre l'immensité et la variété du monde, vous en fait sentir, presque dans le même moment, la monotonie et l'inutilité; la planète paraît moindre à qui la connaît mieux: voyez où l'exotisme, qui est le cosmopolitisme pittoresque, a conduit Pierre Loti. L'esprit scientifique vous condamne à la vision d'un monde gouverné par des forces aveugles et où manque la bonté. Et ainsi de suite.--Et, si ces diverses façons de voir et de sentir sont fort mélancoliques par elles-mêmes, l'analyse qu'on fait de chacune d'elles en redouble la tristesse en nous la montrant incurable.--Bref, connaître, c'est être triste, parce que toute connaissance aboutit à la constatation de l'inconnaissable et à celle de la vanité de l'être humain. Jugez si M. Bourget peut être gai, n'ayant point pour se consoler, lui, les distractions violentes, la vie toute d'action et le tempérament robuste de son maître Stendhal.

M. Paul Bourget s'est pourtant défendu d'être un pessimiste. Il a bien tort! Un pessimiste n'est pas nécessairement un homme qui affirme la prédominance du mal sur le bien dans l'univers, ni un misanthrope, un hypocondre ou un désespéré. Tout homme qui réfléchit sur la destinée humaine et la trouve inintelligible et n'a, pour se réconforter, ni la foi chrétienne ni la naïve croyance au progrès, peut être dit pessimiste. Le seul fait de ne rien comprendre au monde et de n'y voir aucune explication est, quand on y songe, suffisamment douloureux. Cela n'empêche pas de vivre comme les autres, de jouir, à l'occasion, du ciel, de l'air pur ou même de la société des hommes et des femmes; mais, dans les minutes où l'on pense, il n'est guère possible, en dehors d'une foi positive, d'être optimiste: il y a trop de souffrances inutiles et absurdes et, de tous les côtés, une trop épaisse muraille de nuit... M. Bourget s'en défend en vain. Son style même a comme un timbre auquel on ne se trompe pas: il rend un son plaintif, gémissant, éploré...

Sans doute l'absence de croyance positive et l'esprit d'analyse peuvent, chez quelques-uns, se tourner en nonchalance (voyez Montaigne), mais non pas chez ceux dont la sensibilité au bien et au mal moral est exceptionnellement développée. Or M. Paul Bourget a bien une de ces consciences-là. Et c'est là, je crois, sa dernière marque, et la plus intime. Il définit quelque part avec beaucoup de force et distingue le moraliste et le psychologue.

Le moraliste, dit-il, est très voisin du psychologue par l'objet de son étude, car l'un et l'autre est curieux d'atteindre les arrière-fonds de l'âme et veut connaître les mobiles des actions des hommes. Mais au psychologue cette curiosité suffit. Cette connaissance a sa fin en elle-même... Il voit la naissance des idées, leur développement, leur combinaison, les impressions des sens aboutir à des émotions et à des raisonnements, les états de conscience toujours en voie de se faire et de se défaire, une compliquée et changeante végétation de l'esprit et du coeur. Vainement le moraliste déclare certains de ces états de conscience criminels, certaines de ces complications méprisables, certains de ces changements haïssables. À peine si le psychologue entend ce que signifie ou crime, ou mépris, ou indignation... Même il se complaît à la description des états dangereux de l'âme qui révoltent le moraliste; il se délecte à comprendre les actions scélérates, si ces actions révèlent une nature énergique et si le travail profond qu'elles manifestent lui paraît singulier. En un mot, le psychologue analyse seulement pour analyser, et le moraliste analyse afin de juger.

Eh bien, quelque abîme que M. Paul Bourget se plaise ici à creuser entre ces deux espèces d'esprits, si l'on ne peut dire qu'il soit vraiment un moraliste, il n'est pas non plus un pur psychologue. Du moins, c'est un psychologue très tourmenté par les questions de morale, très ému, très anxieux, parfois effrayé. Il s'inquiète assez habituellement des conséquences que peuvent avoir les idées qu'il expose pour le bonheur et pour le bien moral de l'humanité. Il s'écrie volontiers (en termes plus distingués et sans lever les bras, mais plutôt en mettant ses mains sur ses yeux): «Où allons-nous?» Toutes ses enquêtes sur les sentiments originaux de ses contemporains lui servent à rechercher en même temps le sens et le but de la vie. Il la prend très profondément au sérieux. Il n'est jamais plaisant, ni même ironique ou dégagé. Il ignore le sourire. Il est antipaïen et antigaulois. Il a, ce qui est presque toujours la marque d'une éducation chrétienne, le goût de la chasteté. Vous trouverez chez lui, assez souvent, un vif ressouvenir de la foi catholique de son enfance. Il est, comme j'ai dit, en face de l'amour et de ses drames, aussi grave que M. Dumas fils. Et c'est pourquoi ce disciple de Stendhal, c'est-à-dire du plus détaché des analystes, a exprimé un jour, dans la plus éloquente de ses études, une si ardente sympathie pour l'auteur de la _Visite de Noces_. En somme, le baudelairisme, le renanisme et le beylisme sont des habitudes et des goûts de son esprit, peut-être aussi des acquisitions préméditées d'un artiste qui s'est donné pour tâche de refléter et de porter en lui l'âme d'une certaine époque littéraire. Mais le fond de son coeur et de son être, c'est, je pense, un très douloureux souci de la vie morale, l'impossibilité de s'en tenir aux plaisirs de la curiosité et de la spéculation. Armand de Querne après son «crime d'amour», c'est exactement M. Paul Bourget; et de Querne, c'est bien le Ryons de M. Dumas fils--moins l'esprit.

IV

Tous ces caractères de sa critique, vous les retrouverez dans les romans de M. Paul Bourget, avec quelque chose de plus peut-être.

D'abord, cette curiosité d'une espèce particulière, ce désir d'avoir vécu la vie la plus élégante (moralement et physiquement) qui soit connue de son temps, parfois un certain dandysme, quelque chose aussi de la délicatesse un peu étroite d'un goût féminin. Il aime la «modernité», mais seulement aristocratique. Au fait, ce n'est ni dans le peuple ni dans la petite bourgeoisie, mais seulement dans les classes oisives et dont la sensibilité est encore affinée par toutes les délicatesses de la vie, que pouvait se rencontrer une espèce d'amour assez compliquée, assez riche de nuances pour lui offrir une matière égale à ses facultés d'analyste. Du reste, un goût inné le portait vers ce monde, vers la vie qu'on mène aux alentours de l'Arc de Triomphe et vers les âmes et les corps de femmes qui y habitent. Peut-être seulement a-t-il avoué ce goût avec un rien de complaisance. Certaines de ses pages semblent d'un romancier qui se ferait blanchir à Londres. Il y a un peu d'anglomanie mondaine dans son cas. Il a un faible très marqué pour les belles étrangères qui passent l'hiver à Paris. Un de ses premiers livres, _Édel_, est un poème mélancolique et un peu naïf, et c'est surtout un poème très «chic». Mais il serait injuste et puéril d'insister trop sur ce point.

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La puissance d'analyse, si remarquable dans les _Essais_, ne l'est pas moins dans les romans. Nul, je crois, depuis Mme de La Fayette, depuis Racine, depuis Marivaux, depuis Laclos, depuis Benjamin Constant, depuis Stendhal, n'a induit avec plus de bonheur, décrit avec plus de justesse, enchaîné avec plus de vraisemblance ni exposé dans un plus grand détail les sentiments que doit éprouver telle personne dans telle situation morale. Cela prend à certains moments, et en dehors de l'émotion que le drame lui-même peut inspirer, quelque chose de l'intérêt spécial et de la beauté propre d'une leçon d'anatomie. Les pages où M. Paul Bourget nous explique pourquoi l'héroïne du _Deuxième Amour_ se refuse à une nouvelle expérience, ou de quel amour de pur adolescent Hubert Liauran aime Mme de Sauves, et comment, par un renversement délicieux des rôles, Thérèse le traite comme si c'était lui qui se donnait (_Cruelle énigme_), ou comment, dans _Crime d'amour_, la franchise et l'innocence d'Hélène Chazel tournent contre elle et ne font qu'irriter la défiance d'Armand de Querne, ou par quelle logique sentimentale Hélène en vient à se souiller pour se venger de l'homme qui ne l'a pas crue et pour qu'il la croie enfin...; toutes ces pages--et combien d'autres!--sont des exemplaires accomplis de psychologie vivante. En vérité, je ne crois pas qu'aucun écrivain, non pas même Stendhal, ait montré une pénétration supérieure dans l'étude des «passions de l'amour».

Citons un peu, au hasard, pour le plaisir:

Pareille à toutes les femmes romanesques, Hélène s'occupait de la délicatesse des voluptés communes à elle et à son ami comme d'un souci de sentiment. Ce qui rend une femme de cet ordre parfaitement inintelligible à un libertin, c'est qu'il s'est habitué, lui, à séparer les choses du plaisir des choses du coeur et à goûter le plaisir dans des conditions avilissantes; au lieu que la femme romanesque, et qui aime, n'ayant connu le plaisir qu'associé à la plus noble exaltation, reporte sur ses jouissances le culte qu'elle a pour ses émotions morales. Hélène abordait avec une piété amoureuse, presque avec une idolâtrie mystique, le monde des caresses folles et des embrassements...

Il y a cent pages de cette valeur dans les trois romans assez courts et dans les Nouvelles de M. Paul Bourget. C'est de quoi fonder solidement une gloire.

Le danger, c'est que l'écrivain doué d'un pareil instrument d'analyse ne soit tenté d'en user avec un peu d'indiscrétion et ne décompose parfois, avec un soin et un luxe d'anatomie un peu excessifs, des états d'âme assez simples et assez connus. L'appareil extérieur de la recherche psychologique n'est peut-être pas toujours, chez l'auteur de _Cruelle énigme_, en proportion avec son objet. Il n'a pas l'analyse modeste. Il ressemble çà et là à un chirurgien virtuose qui étalerait et mettrait en oeuvre toute une trousse, tout un jeu de bistouris, de scies, de ciseaux et de pinces, pour ouvrir un abcès à la joue. Par exemple, le remords de la jeune fille dans l'_Irréparable_, la jalousie d'Hubert dans _Cruelle énigme_, me semblent un peu bien longuement analysés, et sans que l'étalage de ces investigations soit justifié par aucune trouvaille d'importance. Cela tourne, par moments, à l'exercice et au «morceau». M. Paul Bourget appelle lui-même son dernier roman, _André Cornélis_, une «planche d'anatomie morale», et il n'a que trop raison. La situation de cet Hamlet moderne, d'un caractère si décidé, et qui n'hésite d'ailleurs pas un instant sur son droit, cette situation est telle que d'abord, étant donné le caractère de ce personnage, elle n'implique chez lui qu'un assez petit nombre de sentiments et fort simples, dont la description sans cesse recommencée devient un peu monotone, et qu'en outre nous ne nous intéressons pas très fortement à ce qu'il éprouve. Car cette situation est trop extraordinaire, trop en dehors de toutes les probabilités de notre vie. Sais-je ce que je ferais si d'aventure je découvrais qu'au temps où j'étais enfant un fort galant homme a fait tuer mon père?--étant donné que le meurtrier, aimé de ma mère et follement épris d'elle, l'a épousée et rendue parfaitement heureuse, et qu'il va du reste mourir sous peu d'une maladie de foie? De pareilles hypothèses me prennent absolument au dépourvu. En réalité, je crois que je ne ferais rien du tout. Il fallait laisser ce sujet à Gaboriau, qui se serait peu étendu sur la psychologie du nouvel Hamlet et se fût rattrapé sur la partie mélodramatique et judiciaire. Ou bien il me semble qu'au lieu de faire d'André Cornélis un gaillard si prodigieusement énergique (ce qui, au surplus, n'est peut-être pas très compatible avec les habitudes d'analyse à outrance qu'on lui prête en même temps), je l'eusse conçu comme une créature encore plus incertaine que l'Hamlet anglais et l'eusse empêtré, par surcroît, de scrupules et d'hésitations sur son droit au meurtre. Sauf erreur, l'Hamlet moderne n'essayerait même pas de tuer son beau-père--surtout quand ce beau-père est le plus charmant des assassins, au point qu'on voudrait trouver, pour le lui appliquer, un mot plus doux. Car on dirait que, tout au contraire de Shakespeare, M. Bourget s'est étudié à rendre Claudius le moins odieux qu'il se pouvait et, d'autre part, à accumuler autour d'Hamlet toutes les circonstances propres à le paralyser et à ne lui rendre l'action possible que par un miracle d'énergie... Pour toutes ces raisons, _André Cornélis_ ne m'intéresse guère que comme une belle composition de «psychologie appliquée» sur un sujet donné. Et, s'il faut dire toute ma pensée (et non plus seulement sur _André Cornélis_), la psychologie de M. Paul Bourget, qui égale souvent, si même elle ne la dépasse, celle de Benjamin Constant et de Stendhal, me rappelle aussi parfois celle de Mme de Souza ou de Mme de Duras--avec beaucoup plus d'embarras. Notez qu'il s'en faut déjà de beaucoup que cela soit méprisable.

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Mais ce qui, heureusement, met M. Paul Bourget tout à fait part, ce qui vivifie ses analyses, ce qui, là où elles sont profondes, les rend tragiques par surcroît, c'est le sentiment que nous avons déjà trouvé au fond de ses _Essais_: le souci de la vie morale. Ses romans (_André Cornélis_ excepté) sont des drames de la conscience, des histoires de scrupules, de remords, de repentirs, d'expiations et de purifications. L'_Irréparable_, c'est l'histoire d'une jeune fille qui meurt du souvenir d'une souillure. Le _Deuxième Amour_, c'est l'histoire d'une femme qui, s'étant trompée, ne se croit pas le droit de recommencer l'expérience amoureuse. _Cruelle Énigme_, ce titre seul fait du livre qui le porte un roman chrétien; car, que Thérèse trompe Hubert en l'aimant, et qu'Hubert revienne à Thérèse en la méprisant, bref, que la chair soit plus forte que l'esprit, cela n'est certes pas une «énigme» pour les disciples de Béranger ni même pour ceux du grave Lucrèce. M. Paul Bourget ne trouve les servitudes de la chair «énigmatiques» que parce qu'il les juge infâmes et avilissantes, et il ne les juge telles que parce qu'il est chrétien tout au fond du coeur.

De même, dans _Crime d'amour_, ce que fait de Querne n'est un «crime» qu'aux yeux d'un homme qui croit à la responsabilité morale et au prix des âmes. Armand de Querne, le coeur desséché par une enfance sans mère, par l'immoralité des événements au milieu desquels il a grandi et enfin par l'abus de l'analyse, a pris Hélène sans pouvoir l'aimer et sans croire à la pureté de la jeune femme. Hélène, délaissée, se venge de lui par une souillure volontaire. C'est donc lui qui l'a perdue. Cette idée lui inspire un grand trouble, d'affreux remords et enfin une immense pitié de l'universelle souffrance humaine. Il retrouve Hélène; il lui demande son pardon, et elle lui pardonne. Elle aussi, le spectacle de la souffrance d'un autre (de son mari) l'a ramenée à une conception chrétienne de la vie. Ce roman est donc, en somme, une histoire d'expiation, l'histoire de deux âmes purifiées par la douleur.

_Crime d'amour_ me paraît jusqu'ici le chef-d'oeuvre de M. Bourget et l'un des plus beaux romans qu'on ait écrits dans ces vingt dernières années; car je n'en vois point où l'on rencontre à la fois tant de force d'analyse et tant d'émotion, ni qui présente aux plus distingués d'entre nous un plus fidèle miroir de leur âme. Combien sommes-nous qui nous reconnaissons (les uns plus, les autres moins) dans Armand de Querne! Qui n'a connu cette impuissance d'aimer, d'aimer absolument et avec tout son être, d'aimer autrement que par désir et curiosité? Qui n'a connu cette impuissance, soit pour en jouir (car du moins elle nous laisse tranquilles et de sang-froid et elle a des airs de distinction intellectuelle), soit, à certains moments, pour en souffrir, quand on sent le vide de la vie incroyante, détachée et uniquement curieuse, et comme il serait bon d'aimer, et comme on peut faire du mal en n'aimant pas? Mais cette anxiété, c'est déjà le commencement de la rédemption morale, c'est le signe que toute vertu n'est pas morte en nous. Que dis-je? c'est le signe d'une puissance d'aimer plus religieuse, plus largement humaine peut-être que celle des grands amoureux. En tout cas, c'est là ce qui distingue Armand de Querne de ceux qui n'aimeront jamais, des débauchés sans coeur et des virtuoses féroces de l'amour, de Valmont ou de Lovelace; et c'est ce qui fait de lui notre frère. Puisqu'il souffre de ne pas aimer, c'est donc qu'il peut aimer encore!