Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 21

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Et c'est tout le temps comme cela. Il traite à chaque instant la Nature de catin, et de pis encore, et il développe en images ignobles le contenu de ces mots. Et il ne s'aperçoit pas, lui, le pourfendeur des dieux, que, tandis qu'il symbolise aussi malproprement la Nature et lui adresse des discours, il obéit à l'éternel instinct qui a créé les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie continuellement, par une convention de rhétorique vraiment un peu trop prolongée. C'est beaucoup converser avec un pur néant. Cinquante ou soixante fois il leur crie: «Attendez un peu, misérables! coquins! Je m'en vais vous manger le nez et vous crever le ventre!» Et il tend ses muscles, et il offre aux dieux le caleçon. C'est l'Arpin de l'athéisme.

On ne peut s'empêcher de sourire, après cela, des grands airs qu'il prend dans sa préface. «Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre, anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire.» Et dans l'impayable _post-scriptum_ à Bouchor, où il pardonne noblement à son ami d'avoir repris subrepticement goût au mauvais vin de l'idéal, des illusions spiritualistes, de la foi en l'éternelle justice: «Je ne chercherai désormais qu'en moi-même mes _templa serena_. Je m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma pensée.» Oh là là! si j'ose m'exprimer ainsi. M. Richepin énumère, dans cette supercoquentieuse préface, toutes les catégories d'imbéciles que choquera son poème. Je voudrais, après l'avoir lu, être rangé dans toutes ces catégories à la fois.

Cela ne m'empêche pas d'admirer fort les _Blasphèmes_. Ce livre absurde est supérieurement amusant, sauf vers la fin. Et la _Chanson du sang_, cette «légende des siècles» en raccourci, où chaque globule de son sang, légué au poète par ses ancêtres, chante sa chanson dans ses veines, est bien près d'être un chef-d'oeuvre.

Il y a beaucoup plus de sincérité dans la _Mer_. Il me semble que c'est, avec la _Chanson des Gueux_, le meilleur livre de M. Richepin. Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifiés par quelqu'un qui les a vus de près et qui les aime; et nous avons moins de peine à les aimer que les «gueux de Paris» ou même les «gueux des champs». Les _Trois matelots de Groix_ et le _Serment_ sont de beaux poèmes, égaux pour le moins aux _Pauvres gens_, et où il entre plus d'humanité que M. Richepin n'en met d'ordinaire dans ses rimes. Les _Matelotes_ sont aussi franches et aussi belles que si elles n'étaient pas l'oeuvre d'un lettré. On ne saurait reprocher aux _Marines_ que des contours trop arrêtés quelquefois, avec l'outrance superflue et l'inutile truculence habituelle au poète. Je goûte l'effort des poèmes cosmogoniques de la fin: le _Sel_, la _Gloire de l'eau_, la _Mort de la mer_. Qu'y manque-t-il? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait plus de simplicité. On sent trop que, dans la pensée même de l'auteur, ce sont surtout des «morceaux» difficiles, des tours de force de poésie lyrico-scientifique. Ces poèmes ont aussi le tort de faire songer à M. Camille Flammarion autant qu'à Lucrèce. Avec cela je ne sais aucun poète capable, à l'heure où nous sommes, de pareilles poussées de vers alexandrins et autres.

Mais que de rhétorique encore, et qui n'est qu'amusante! (Notez que cela est quelque chose et qu'en tout ceci, tandis que je parais condamner et juger, je ne fais que constater et définir.) Les _Litanies de la mer_, où le poète parvient à appliquer à la mer toutes les invocations des litanies de la sainte Vierge, n'est qu'un jeu byzantin, une surprenante «réussite» lyrique, une «patience» qui finit par mettre la nôtre à une rude épreuve. L'ode sur les _Algues_, qui s'ouvre de façon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prétérition. «Comment dire tout cela, ô poète? s'écrie M. Richepin, et d'ailleurs à quoi bon?»

Rentre sous les communs niveaux, Lamentable Orphée en délire Qui veut toucher la grande lyre Et pour auditeurs dois élire, En place de tigres, des veaux.

Patatras! C'est la chute d'Icare. Et quelle idée biscornue de nous raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril, l'origine de la vie aux profondeurs de la mer:

C'est en elle, dans ses flots, Qu'est éclos L'amour commençant son ère Par l'obscur protoplasma Qui forma La cellule et la monère.

Cela pourrait se danser; c'est bien étrange.

Et le cynisme, la passion de l'ordure dans les mots et dans les images ne paraît point diminuer, il s'en faut. Ce n'est point ma pudeur qui est ici blessée. Lucrèce, quand il nous peint Vénus renversée dans les bras de Vulcain, ne me blesse aucunement. Un grand nombre des phénomènes de la nature semblent appeler la comparaison avec l'acte par lequel se perpétue la race humaine; je ne sais guère de plus beaux vers que ceux où Virgile symbolise le Printemps par l'accouplement de Jupiter et de la Terre, et certes les traits du tableau ne sont point timides. Mais il y a autre chose chez M. Jean Richepin. La préoccupation des gestes et des attitudes de l'amour physique est chez lui une véritable obsession. Tout, dans l'univers, prend à ses yeux des aspects priapiques. La mer tout entière et chacune de ses vagues, la nuit et chacune des nuées du ciel, autant de prostituées qu'il nous montre à l'oeuvre. Sa religion est le panchoerisme et le panphallisme. Cela rappelle la manie de Bouvard et Pécuchet qui, étudiant certains cultes hardis de l'antiquité, voient, partout des symboles obscènes, et jusque dans les brancards des charrettes normandes. Passe si ces images, encore que trop multipliées, n'étaient, chez M. Richepin, que voluptueuses; mais, tandis qu'il les détaille, elles deviennent toujours et invinciblement grossières, viles, choquantes même aux yeux les plus païens du monde. La Nature, la Mer et la Nuit ne sont plus des déesses, mais des Macettes, des «gueuses» encore, dont il nous décrit l'anatomie de vieilles et l'abominable pantomime. L'univers tout entier lui apparaît, non pas même comme un musée secret, mais comme une maison Tellier. C'est un cas de jaunisse lyrique--et touranienne, l'indécence étant pour lui une des formes nécessaires du touranisme. Ce poète voit obscène. Je ne dirai pas où et dans quoi le coeur lui est descendu.

IV

Ce sont là de mauvaises conditions pour être ému et pour émouvoir. Qui donc a dit de Panurge qu'il semblait né de l'hymen d'une bouteille et d'un jambon? Point de tendresse, point de larmes dans l'oeuvre de M. Richepin[70]. De psychologie, tout juste ce qu'il en faut à un poète lyrique: même dans _Monsieur Destrémaux_, encore qu'il intitule bravement cette Nouvelle «roman psychologique»; même dans _Madame André_, le meilleur de ses romans pourtant, où il a le mérite de nous faire accepter une situation hardie et où la femme (sauf le sacrifice monstrueux et inutile de son enfant) a de la grâce, de la dignité, presque de la grandeur, et aime bien comme une aînée, comme une maîtresse qui est un peu une mère; mais Lucien Ferdolle se détache trop vite, avec une soudaineté trop odieuse, et le drame douloureux du déliement progressif est esquivé.

[Note 70: Je ne parle pas de _Braves gens_, et je ne prétends pas, du reste, que M. Richepin ait dit son dernier mot.]

En revanche, M. Jean Richepin a (surtout dans ses vers, fort supérieurs à sa prose) la sonorité, la plénitude, la couleur franche, le dessin précis, une langue excellente, vraiment classique par la qualité; et il est le dernier de nos poètes qui ait, quand il le veut, le souffle, l'ampleur, le grand flot lyrique. Il est le seul qui, depuis Lamartine et Hugo, ait composé des odes dignes de ce nom et qui n'ait pas perdu haleine avant la fin; et en même temps ce rhétoricien a su écrire de merveilleuses chansons assonancées et qui ressemblent, à force d'art, à des chansons populaires. Grand poète, en somme: dans ses meilleurs moments, un Villon de moins d'entrailles et de plus de puissance, qui aurait passé par le romantisme; ailleurs, un superbe insurgé en vers latins. Mais là est son malheur. Il est à la fois trop cynique et trop lettré. Pour beaucoup, son cas n'est que curieux. On dit: «C'est un Touranien civilisé, qui fait des tours comme s'il était de Montmartre.» On s'arrête comme devant un bateleur: «C'est un beau gars, et joliment adroit;» et l'on passe.

Mais quelquefois on revient. Ce faiseur de tours en vaut la peine. Dans les portraits littéraires que j'esquisse, je ne cherche qu'à reproduire l'image que je me forme involontairement de chaque écrivain, en négligeant ce qui, dans son oeuvre, ne se rapporte pas à cette vision. Or il arrive souvent que l'écrivain y gagne; mais il y perd aussi quelquefois. Je crois que M. Richepin y perd. Il est supérieur à l'image que je vous ai, malgré moi, présentée. Ce masque s'applique assez exactement sur lui; mais par endroits il craque. M. Richepin n'est pas un bateleur qui se hausse par moment jusqu'à être poète; c'est un poète qui fait trop volontiers les gestes d'un bateleur. Il n'était que loyal de vous en avertir.

PAUL BOURGET[71]

[Note 71: La _Vie inquiète_; _Édel_; les _Aveux_; _Essais de psychologie contemporaine_; _Nouveaux essais_; l'_Irréparable_; _Cruelle énigme_; _Crime d'amour_; _André Cornélis_ (chez A. Lemerre).]

I

Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti d'embarras comparable à celui que j'éprouve au moment de parler de l'oeuvre et de la personne littéraire de M. Paul Bourget. Sa richesse, sa complexité apparente me déroutent. Je le vois d'une façon; mais, tout de suite après, je le vois d'une autre. L'idée qu'on se fait de lui le plus communément est celle d'un mièvre, d'un subtil, d'un féminin, d'une sorte de dandy des lettres, très élégant, très fin, très caressant. Mais il s'en faut que ce soit lui tout entier. Car, au contraire, plusieurs des pages qu'il a écrites (les plus nombreuses peut-être) sont surtout remarquables par la vigueur virile et la belle lucidité d'une intelligence proprement philosophique. Et, de même, il peut apparaître en bien des endroits comme un pur dilettante, et comme un dilettante de décadence, plein d'affectation et d'artifice, d'une sensualité maladive et d'un mysticisme équivoque; mais tout à coup on découvre chez lui un esprit très grave, d'une gravité de prêtre, très préoccupé de vie morale, sérieux au point de tout prendre au tragique.

Son style offre les mêmes contrastes: il est mièvre et il est fort; il est pédantesque et il est simple; tout glacé d'abstractions, roide et guindé, et soudain gracieux et languissant, ou plein, coloré, robuste. Il est excellent et il est, peu s'en faut, détestable. Et l'on s'étonne que le cruel début de _Cruelle énigme_, et l'adorable récit de la rencontre des amants à Folkestone, ou le puissant tableau du duel des deux sexes dans l'amour, d'après le théâtre de Dumas fils, soient partis de la même main. Et ces dernières pages, si belles, tandis que je les parcours, je suis sans doute arrêté par des phrases éclatantes comme celle-ci, qui termine un morceau sur le rôle de l'amour dans le développement de notre être moral: «... Tout au long de nos années, il s'est donc enrichi ou appauvri, au hasard de cette passion souverainement bienfaisante ou destructive, le trésor de moralité acquise dont nous sommes les dépositaires: infidèles dépositaires si souvent, et qui préparons la banqueroute de nos successeurs parmi les caresses et les sourires.» Ou bien ce passage m'éblouit comme un magnifique éclair: «... L'amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux conventions humaines. Il est sauvage et libre, malgré les codes et les modes. La femme qui se déshabille pour se donner à un homme dépouille avec ses vêtements toute sa personne sociale; elle redevient pour celui qu'elle aime ce qu'il redevient, lui aussi, pour elle: la créature naturelle et solitaire dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun édit ne saurait écarter le malheur.» Je suis ravi de cette beauté de pensée et de forme; mais je tourne la page et j'y trouve une «floraison» ou un «avortement» qui «dérive» d'une certaine qualité d'amour. J'y trouve que «la Dame» est un être supérieur et charmant, «_fait de sécurité_ inébranlable», comme si la sécurité était dans la dame et non pas dans l'adorateur. Ou bien ce sont des afféteries de langage pâmé: «Que faire là contre? S'agenouiller devant la soeur douloureuse et l'adorer d'être douloureuse...»

Ces choses-là me désolent, et mon embarras redouble... L'intelligence la plus pénétrante et la plus vigoureuse, et avec cela des langueurs morbides, du pédantisme aussi, et certaines prédilections intellectuelles qui ressemblent à de la superstition, et un goût de certaines élégances qu'on prendrait presque pour du snobisme...: comment voir clair dans tout cela?

II

Joignez que M. Paul Bourget est sans doute poète et romancier, mais est peut-être avant tout un critique--et non pas un critique qui juge et qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est particulièrement appliqué à se représenter des états d'âme, à les faire siens. Parmi tant d'âmes qu'il pénètre et qu'il s'assimile, où est la sienne?

Il semble à première vue que, plus un critique a d'étendue d'esprit et de puissance de sympathie, moins il doit présenter, à qui veut le définir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqués, les plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les goûts sont nettement délimités. L'homme idéal, celui qui viendra à la fin des temps, comme il saura et concevra également toutes choses, n'aura sans doute presque plus de personnalité intellectuelle; et il n'aura que des passions, des vices et des travers fort atténués. Les membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'après M. Renan, gouvernera peut-être un jour le monde, délivrés, par l'omniscience, des passions inférieures, devront se ressembler entre eux à un tel point qu'ils seront à peu près indiscernables. Ils se rapprocheront de Dieu, le grand savant, le grand critique; et Dieu n'a point d'individualité. Dès aujourd'hui l'écrivain qui concevrait entièrement et profondément toutes les façons dont le monde s'est reflété dans des intelligences ne pourrait guère être défini que par cette aptitude même à tout pénétrer et à tout embrasser.

Nous n'en sommes pas encore là. En réalité, il y a autant de manières d'entendre la critique que le roman, le théâtre ou la poésie: la personnalité de l'écrivain peut donc s'y marquer aussi fortement, quand il en a une. À peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin pour l'y démêler.

Il est trop évident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre confiance) que, comme tout autre écrivain, un critique met nécessairement dans ses écrits son tempérament et sa conception de la vie, puisque c'est avec son esprit qu'il décrit les autres esprits; que les différences sont aussi profondes entre M. Taine, M. Nisard et Sainte-Beuve, qu'entre..., mettons entre Corneille, Racine et Molière, et qu'enfin la critique est une représentation du monde aussi personnelle, aussi relative, aussi vaine et, par suite, aussi intéressante que celles qui constituent les autres genres littéraires.

La critique varie à l'infini selon l'objet étudié, selon l'esprit qui l'étudie, selon le point de vue où cet esprit se place. Elle peut considérer les oeuvres, les hommes ou les idées. Et elle peut juger ou seulement définir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique et scientifique; mais il ne semble pas que son évolution soit terminée. Vaine comme doctrine, forcément incomplète comme science, elle tend peut-être à devenir simplement l'art de jouir des livres et d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.

M. Nisard commence par se former une idée générale, et comme purifiée, du génie français. Cette idée, il l'a tirée d'une première vue d'ensemble de notre littérature. Il y fait entrer, comme partie intégrante, les croyances de la philosophie spiritualiste. À l'idéal ainsi conçu il compare les oeuvres des écrivains et les exalte ou les malmène selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il isole ces oeuvres, néglige le plus souvent la personne même des écrivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du libre arbitre, le mérite ou le déshonneur d'avoir servi ou trahi l'idéal littéraire dont il a posé au commencement la définition. Il ne saisit expressément aucun lien de nécessité entre les oeuvres et les producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les époques successives. Et pourtant son _Histoire_ se déroule suivant un plan inexorable, et l'esprit français ressemble chez lui à une personne morale qui se développerait, puis déclinerait à travers les âges. De là une _Histoire_ d'une rigoureuse unité. Elle est fort systématique et singulièrement partiale et incomplète; mais comme l'esprit de M. Nisard est intéressant! comme il est fin, délicat et dédaigneux!

M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_ fait absolument le contraire et fait cependant la même chose. Tandis que M. Nisard ne considérait que les oeuvres, M. Taine affecte de considérer surtout les causes proches ou lointaines dont elles sont l'aboutissement; et, tandis que M. Nisard coupait les oeuvres de leurs racines, il étudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernières ramifications et le sol même où elles s'enfoncent. Mais cette explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le milieu, n'est souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord formé, sans le dire, par une première revue rapide de la littérature anglaise, une idée du génie anglais (comme M. Nisard du génie de la France), et c'est de là qu'il a déduit les conditions et le milieu où les oeuvres proprement anglaises pouvaient se produire. Et alors, toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser de côté. Il arrive ainsi, par une autre voie, à un exclusivisme aussi étroit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le positivisme de l'autre aboutissent donc à un résultat analogue. Et nous pouvons dire comme tout à l'heure: L'_Histoire_ de M. Taine est singulièrement systématique, partiale et incomplète; mais comme le génie de M. Taine est intéressant! quelle puissance de généralisation et à la fois quelle magie de couleur dans l'oeuvre de ce poète-logicien!

Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littéraire n'est jamais, en fin de compte, que l'oeuvre personnelle et caduque d'un misérable homme. Sainte-Beuve mêle avec beaucoup de grâce les deux méthodes, apprécie quelquefois, mais plus souvent décrit, juge encore les oeuvres d'après la tradition, du goût classique, mais élargit cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant à travers toute la littérature, à faire des portraits et des biographies morales, et fournit je ne sais combien de pièces, éparses, mais exquises, à ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des esprits.

Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de psychologie, propres à MM. Scherer, Montégut et Brunetière. Mais, ou je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imaginé un genre de critique presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de sa propre formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait de la critique _égotiste_. Son esprit étant éminemment et presque uniquement un produit de cette fin de siècle (l'influence de la tradition gréco-latine est peu marquée chez lui), il s'en tient aux écrivains des trente dernières années et choisit parmi eux ceux avec qui il se trouve en conformité d'intelligence et de coeur. Et il ne fait ni leur portrait ni leur biographie; il n'analyse point leurs livres et n'étudie point leurs procédés; il ne définit point l'impression que leurs livres lui ont donnée en tant qu'oeuvres d'art: il cherche seulement à bien expliquer et décrire ceux de leurs états de conscience et celles de leur idées qu'il s'est le mieux appropriés par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au fond que l'histoire de son âme à lui, il fait du même coup l'histoire des sentiments les plus originaux de sa génération et compose par là même un fragment considérable--et définitif--de l'histoire morale de notre époque.

III

Un des moyens de connaître M. Paul Bourget serait de faire pour lui ce qu'il a fait pour les dix écrivains qui figurent dans ses _Essais de psychologie contemporaine_. Il s'agirait de chercher, pour employer ses propres expressions, «quelles façons de sentir et de goûter la vie il propose à de plus jeunes que lui»--ou à ceux de sa génération. Car il semble bien que M. Paul Bourget ait une assez grande influence sur la jeunesse d'à présent, non pas peut-être sur celle dont les études classiques ont été poussées très avant et que la tradition latine et gauloise munit et défend, mais sur la partie la plus inquiète, la plus nerveuse et la plus ignorante de la jeunesse qui écrit. L'Académie a beau l'honorer publiquement: cela n'empêche point les plus aventureux parmi les plus jeunes écrivains, et ceux du cerveau le plus trouble, symbolistes, esthètes, wagnériens et mallarmistes d'être pour lui pleins d'égards, de le considérer comme un maître. Et, en outre, il a pour lui toutes les jeunes femmes. Nul peut-être, à l'heure qu'il est, n'inspire à certaines âmes un culte plus tendre. Il est, pour beaucoup, le poète par excellence, l'ami, le consolateur, presque le directeur de conscience. En revanche, beaucoup d'hommes mûrs, surtout parmi les gaulois et parmi ceux qui sont fortement imprégnés de lettres classiques, ne peuvent pas le souffrir. Mais, qu'on l'aime ou non, il faut avouer que son esprit est une des résultantes les plus riches et les plus distinguées de la culture littéraire et morale de la seconde moitié du siècle.

Ce qu'il y a d'abord d'éminent en lui, c'est précisément cette curiosité intellectuelle et sentimentale, cette aptitude et aussi cette application à connaître, éprouver et comprendre les états d'âme les plus récents, tels qu'ils se manifestent dans les livres de nos écrivains les plus originaux. Lui-même résume ainsi le précieux contenu de ses _Essais_:

À l'occasion de M. Renan et des frères de Goncourt, j'ai indiqué le germe de mélancolie enveloppé dans le dilettantisme. J'ai essayé de montrer, à l'occasion de Stendhal, de Tourguéniev et d'Amiel, quelques-unes des fatales conséquences de la vie cosmopolite. Les poèmes de Baudelaire et les comédies de M. Dumas m'ont été un prétexte pour analyser plusieurs nuances de l'amour moderne et pour indiquer les perversions ou les impuissances de cet amour sous la pression de l'esprit d'analyse. Gustave Flaubert, MM. Leconte de Lisle et Taine m'ont permis de montrer quelques exemplaires des effets produits par la science sur des imaginations et des sensibilités diverses. J'ai pu, à l'occasion de M. Renan encore, des Goncourt, de M. Taine, de Flaubert, étudier plusieurs cas de conflit entre la démocratie et la haute culture.

Et c'est bien là, en effet, le bilan complet des sentiments, des inquiétudes et des tourments imaginés et subis par l'âme moderne.