Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 20
La carrière littéraire de M. Jean Richepin a été jusqu'ici des plus bruyantes et des plus singulières. Élève de l'École normale, fort en grec, fort en vers latins, fort en thème, fort en tout, à peu près aussi muni de diplômes qu'il se puisse, ce nourrisson de l'Université débute par un livre de vers où il célèbre les mendiants, les escarpes et les souteneurs, et où «les bornes de l'austère pudeur» sont passées à fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamné par la justice de son pays à trente jours de prison, ce qui était parfaitement stupide, car les vers étaient de main d'ouvrier, hardis et drus, mais non pas obscènes. Et, depuis, on en a laissé passer bien d'autres.--Puis, comme le genre macabre paraît toujours aux esprits jeunes le comble de l'originalité, M. Jean Richepin donne les _Morts bizarres_--bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les inventions d'un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c'est d'être un mâle et de le montrer. Ses _Caresses_ sont assurément, de tous les poèmes qu'on ait écrits, ceux où les reins jouent le rôle le plus considérable.--Puis il tente le théâtre, et ce mâle nous montre une femelle, la Glu, une goule qui mange un pêcheur breton. La pièce ne réussit qu'à demi; il n'en restera qu'une admirable chanson: _Y avait un' fois un pauv' gas..._ Le poète, furieux et de plus en plus fier de sa virilité, traite les critiques de chapons dans un apologue oriental.--Puis le roi de Bohême épanche sa fantaisie naïve et fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits: _Nana-Sahib_. Il a la joie suprême de monter en personne sur les planches et d'y rugir lui-même le rôle du tigre du Bengale. Cependant ses muscles inoccupés le gênent. Un besoin d'assommer et de faire du bruit le tourmente. Et le voilà qui «tombe» Dieu et les dieux dans des vers d'un athéisme carnavalesque et forain. Jamais on n'avait blasphémé si longtemps d'une haleine. Il découvre, chemin faisant, que les Aryas sont des pleutres, qu'il n'y a que les Touraniens, et qu'il est, lui, Touranien.--Soudain, après une aventure qu'on n'a pas oubliée, il disparaît. Les uns prétendent qu'il s'est retiré chez les trappistes de Staouéli; d'autres, qu'il s'est éperdument enfoncé dans le Sahara. Point: il s'était embarqué comme matelot sur un bateau de pêche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est, elle aussi, une indépendante, une révoltée, une gueuse, une manière de Touranienne. Entre temps, il nous avait conté l'histoire de _Miarka_, la fille à l'ourse, où il se peignait lui-même sous le nom de Hohaul, roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les _Blasphèmes_ à quoi il se reconnaît Touranien:
Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite, Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux, Et massacraient gaîment, pour les manger ensuite, Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux...
Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France; je ne suis ni Latin ni Gaulois. J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre, Un torse d'écuyer et le mépris des lois.
Oui, je suis leur bâtard! Leur sang bout dans mes veines, Leur sang qui m'a donné cet esprit mécréant, Cet amour du grand air et des courses lointaines, L'horreur de l'Idéal et la soif du Néant.
J'aime, pour ma part, ces exubérances, cet orgueil, ces effets de muscles, cette outrance, cette manie de révolte. Je voudrais pouvoir dire que M. Richepin est, en poésie, un superbe animal, un étalon de prix, de croupe un peu massive. C'est plaisir d'assister à ses ébats et à ses pétarades.
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Mais (et c'est ce qui, suivant les goûts, nous gâte M. Richepin ou nous le rend plus curieux à considérer) cet étalon a fait d'excellentes humanités. C'est un rhétoricien révolté contre les lois et la morale et contre la modestie du goût classique, mais classique lui-même, et jusqu'aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien possède tous les bons auteurs aryas. C'est le sein de l'_Alma mater_ qu'il a tété, ce prince des «merligodgiers», et il est tout gonflé de son lait. Il n'y a guère d'écrivain dans ce siècle chez qui abondent à ce point les réminiscences ou même les imitations de la littérature classique, grecque, latine et française. Vous trouverez dans la _Chanson des Gueux_, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des couplets d'infâme argot où les rimes sonnent comme des hoquets d'ivrognes, de petites pièces qui fleurent l'anthologie grecque. Un mot du divin Platon, cité en grec, revient dans le refrain d'une chanson philosophique qui explique que «nous sommes des animaux» et que la suprême sagesse est de vivre comme un porc. Sept épigraphes grecques précèdent les alexandrins où le poète célèbre la vieillesse honorée d'un Nestor casqué de soie. Dans les _Blasphèmes_, vous rencontrerez des souvenirs directs de Lucrèce, de Pline l'Ancien et de Juvénal (je ne parle pas des réminiscences de Musset et de Hugo), et dans la _Mer_, des morceaux de poésie didactique et descriptive qui vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des _Géorgiques_, soit à l'abbé Delille. Décidément il reste sensible que Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a passé par l'École normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprégné de Villon, de Marot, de Rabelais, de Régnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables oubliés. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spéciaux empruntés à la langue des divers métiers. Il se compose ainsi un immense vocabulaire, fortement bariolé et médiocrement homogène. S'il vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la première page de _Miarka_:
... C'est qu'il faut profiter vite des belles journées au pays de Thiérache... Un coup de vent soufflant du Nord, une _tournasse_ de pluie arrivant des Ardennes, et les _buriots_ de blé ont bientôt fait de verser, la paille en l'air fit le grain pourri dans la glèbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la moisson bien sèche, tout le monde quitte la ferme et _s'égaille_ à la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux _bancroches_, tout le monde s'y met et personne n'est de trop. Il y a de la peine à prendre et des services à rendre pour quiconque est à peu près valide. Tandis que les hommes et les commères _ahannent_ au rude labeur, les petits et les _marmiteux_ sont utiles pour les oeuvres d'aide, étirer les liens des gerbes, _râteler_ les javelles éparses, _ramoyer_ les _pannes_ cassées par la corne des fourches ou simplement émoucher les chevaux, dont le ventre frissonne et saigne à la piqûre des taons et dont l'oeil est cerclé de _bestioles vrombissantes_.
Assurément ce style est savoureux, mais trop chargé, trop savant et, peu s'en faut, pédant. M. Richepin croit mieux peindre en n'employant que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces mots, il semble qu'il les cherche et les accumule avec trop de peine à la fois et de satisfaction; et l'impression directe des choses s'évanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous tirent l'oeil nous empêchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les vocables curieux ni les expressions outrées qui donnent la sensation des objets: c'est, le plus souvent, un certain arrangement de mots fort simples et très connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots: il les aime trop en eux-mêmes, pour leur figure de gueux ou de «hurlubiers». En général, son style, remarquez-le, est amusant plutôt que proprement pittoresque. Ce bohémien fougueux a de petits divertissements grammaticaux de mandarin très lettré. C'en est un que d'avoir écrit tant de pièces en argot dans la _Chanson des Gueux_. Notez que la plupart des poètes parnassiens (à plus forte raison les bons «symbolistes») considèrent M. Richepin comme un retardataire, et tantôt comme le dernier des romantiques, tantôt comme un lointain disciple de Boileau. «Ce n'est, disent-ils, qu'un normalien exaspéré.» Ils ne sauraient peut-être pas dire pourquoi; mais ils le sentent.
Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau être un insurgé, avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudités de pensée et de style, la perfection de sa rhétorique nous met en défiance. Nous sommes tentés de croire qu'un si savant homme, si profondément imbu des meilleures traditions littéraires, n'est pas un Touranien bien authentique; que la glorification, dans toute son oeuvre, des gueux et des irréguliers en tout genre n'est peut-être bien qu'un jeu d'esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne sais comment, un air d'insincérité. Si l'on n'était forcément renseigné, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la vie de M. Richepin, il y a fort à parier qu'on dirait tout d'abord, en lisant ses livres:--Hum! tant de goût pour la gueuserie, tant de férocité dans l'irrévérence, cela n'est pas naturel. C'est amusant, très amusant; mais je ne frémis point du tout et ne suis point ému un seul instant, pas même d'horreur. Je suis sûr que l'auteur de ces livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphématoires est quelque bourgeois bien régulier, bien placide, bon père et bon époux, et Arya comme vous et moi.--Eh bien! on se tromperait sans doute un peu; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez certainement, à l'origine de toutes ses inspirations, un très sincère et violent instinct de libre vie animale et de révolte contre tout, qui a sa grandeur; mais le malheur est que la rhétorique s'en mêle ensuite, et, très visiblement, le goût de la virtuosité pour elle-même, et aussi le désir puéril d'épouvanter les philistins. Il serait peut-être intéressant de démêler, dans les principales oeuvres de M. Richepin, la part d'inspiration franche et la part d'artifice littéraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et des lois et ce qui appartient à l'Arya enfileur de mots.
III
Ce qu'il y a d'inspiration sincère dans la _Chanson des Gueux_, le poète nous le dit lui-même dans sa préface:
«J'aime mes héros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables à tous les points de vue; car ce n'est pas seulement leur costume, c'est aussi leur conscience qui est en loques. Je les aime, non à cause de cela, mais parce que j'ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dans leurs plaies, _essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales_, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j'ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie, et ces oublis de tout, ces ivresses épouvantables, cette joie que nous trouvons grossière, crapuleuse, et qui est la joie pourtant, la belle joie au rire épanoui, aux yeux trempés, au coeur ouvert, la joie jeune et humaine, _comme le soleil est toujours le soleil, même sur les flaques de boue, même sur les caillots de sang_.
«Et j'aime encore _ce je ne sais quoi qui les rend beaux, nobles_, cet instinct de bête sauvage qui les jette dans l'aventure, mauvaise ou sinistre, soit! mais avec une indépendance farouche. Oh! la merveilleuse fable de la Fontaine sur le loup et le chien! Souvenez-vous en, etc.»
Le ton même de cette déclaration nous montre que la _Chanson des Gueux_ (et j'en suis bien aise) n'est point une oeuvre de pitié humanitaire et révolutionnaire, à la façon des _Misérables_, si vous voulez. Comme il peint la plupart de ses gueux parfaitement ignobles, nous avons peu envie de nous attendrir sur eux. Et l'auteur lui-même ne perd pas son temps à s'attendrir; ou, quand il le fait, cela sonne un peu faux. Voyez _Larmes d'Arsouille_, cette élégie puante et qui déshonore la mélancolie. Et quand M. Richepin, nous ayant raconté la naissance d'un gueux dans un fossé, par la neige, nous jure, «le front découvert, que l'autre (entendez Jésus) n'a pas tant souffert», nous trouvons drôle son grand geste après qu'il s'est si visiblement amusé à nous décrire en rimes triples, avec des mots furibonds, un accouchement pittoresque.
Mais, s'il ne faut lui demander ni émotion ni pitié, il peint merveilleusement ses loqueteux et les fait très bien parler.
Il y a ainsi toute une partie de la _Chanson des Gueux_ où nous entrons sans effort et même avec un singulier plaisir, tout simplement à cause de l'instinct de rébellion qui est en nous, tout au fond--depuis le péché originel, dirait un théologien. Nous sommes tout garrottés de lois, de convenances, de préjugés: la vision d'hommes qui persistent à vivre dans la société comme des fauves dans une forêt nous cause un étonnement où se glisse une vague envie. La basse crapule même a une saveur de révolte; c'est le retour à la vie animale, chez des êtres qui l'avaient dépassée: cette vie n'est donc plus innocente et sans signification comme chez les bêtes; il s'y mêle la joie d'une perversité et d'une protestation contre l'ordre prétendu de l'univers. Ajoutez que, considérée par l'extérieur et avec l'oeil d'un peintre, la vie des gueux a beaucoup de relief et de couleur, soit parce qu'elle est l'exception et qu'elle fait contraste avec la vie de la société régulière, soit parce que, tout y étant libre et dégagé de conventions, tout y est par là même plus expressif. Remarquez d'ailleurs que ce qui est surtout pittoresque, c'est la vie d'en haut, et celle d'en bas, la vie conçue comme une vision de Véronèse ou comme une vision de Callot.
La forte culture classique de M. Richepin a pu contribuer elle-même à développer sa passion de la vie irrégulière et insurgée. Il se trouve que quelques-uns des pères de notre littérature ont été, au XVe siècle, au XVIe et au XVIIe encore, des bohèmes accomplis. «Escroc, truand, m..., génie!» dit M. Richepin à Villon; et Villon, j'en ai peur, pourrait répondre: «Monsieur sait tous mes noms.» Bohème, Rabelais, si l'on en croit sa légende; bohème, Régnier: on sait comment il vécut et où fréquentait sa muse. Sous Louis XIII et même sous Louis XIV, les antres sacrés du Parnasse français sont des cabarets pareils à celui où Gautier conduit Jacquemin Lampourde, où se drapent des «gueux» superbes qui s'appellent Théophile de Viaud, Cyrano de Bergerac et Saint-Amand. M. Jean Richepin continue dans notre siècle la tradition de ces réfractaires. Et, très évidemment, il n'a pas eu à s'efforcer pour cela, son génie naturel tenant beaucoup d'eux, notamment de François Villon et de Mathurin Régnier.
C'est pourquoi vous trouverez une sincérité, une spontanéité très suffisantes dans la plus grande partie de la _Chanson des Gueux_. Les «gueux des champs» disent d'admirables chansons. L' «odyssée d'un vagabond» a de la grandeur et de la grâce parmi sa brutalité. Le poète mêle la bonne nature à la vie de ses gueux, qui prennent ainsi des airs de faunes autant que de «mendigots».
Pour les «gueux de Paris», il faut distinguer. Après nous avoir très brillamment décrit une cour de ferme, M. Richepin nous montre une bande d'oiseaux voyageurs passant très haut sur la tête des poules, des canards et des dindons. Ces volailles sont les bourgeois; ces oiseaux de passage sont les gueux. Les volailles s'émeuvent, et le poète les interpelle:
Qu'est-ce que vous avez, bourgeois? Soyez donc calmes!...
Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont, où le désir le veut, par-dessus monts Et bois et mers et vents, et loin des esclavages. L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons...
Car ils sont avant tout les fils de la Chimère, Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous!...
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés: qu'importe! Là-haut chante pour eux un mystère profond.
Quand M. Richepin nous présente des gueux qui répondent à peu près à cette définition, de bons gueux, de bons bohèmes de lettres, cela va bien; nous pouvons nous intéresser à leurs «joies», à leurs «tristesses» et à leurs «gloires». Mais les «arsouilles» et les «benoîts» sont-ils aussi des assoiffés d'azur et des fils de la Chimère? «Un mystère profond chante-t-il» pour eux, là-haut? Nous avons sur ce point les doutes les plus sérieux. Que M. Richepin les croque çà et là, passe! puisqu'ils sont pittoresques, après tout. Mais voici où commence l'artifice pur, l'exercice de rhétorique--insurgée si vous voulez, mais de rhétorique. Le poète affecte d'entrer dans leur peau, qui est une sale peau, et parle leur argot, qui est une langue infâme, dont les mots puent et grimacent, dont les syllabes ont des traînements gras et font des bruits de gargouille. La _Marseillaise des Benoîts, Dab, Dos, Doche_, et combien d'autres! sont comme des pièces de vers latins faites avec le _Gradus_ de la Boule-Noire ou du Père Lunette, le _Gradus ad guillotinam_. C'est amusant encore; mais tout de même il y en a trop; et à chaque édition le poète en ajoute. Cette complaisance et cet attardement dans de telles amusettes littéraires sont d'un virtuose un peu puéril.
Ce virtuose va s'étaler de plus en plus dans l'oeuvre de M. Richepin. Ce sera le virtuose du rut, de l'athéisme nu, du matérialisme cru, et ce prestigieux versificateur sera de plus en plus comme ce personnage de _Rabagas_ qui, s'il connaissait un mot plus cochon que «cochon», l'emploierait avec allégresse. M. Richepin cherchera souvent ce mot-là.
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Dans les _Caresses_, on ne saurait douter de la sincérité de l'inspiration initiale. Il paraît hors de doute que M. Richepin a le tempérament fougueux et les reins exigeants, et qu'il est peu enclin à l'idéalisme ou aux rêveries sous la lune. Plusieurs des pièces de ce recueil sont d'une belle, ardente et magnifique sensualité. Mais tout de suite on s'aperçoit qu'il y a dans cette sensualité une affectation, un air de défi aux bourgeois.
L'amour que je sens, l'amour qui me cuit, Ce n'est pas l'amour chaste et platonique, Sorbet à la neige avec un biscuit; C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique.
Et ailleurs:
Notre bonheur n'est point le fade cataplasme; C'est le vésicatoire aigu qui donne un spasme...
Vos amours, ô bourgeois, sont des fromages mous; Le nôtre, un océan d'alcool plein de remous.
Voilà le ton; et il n'est que trop soutenu. Sauf quelques fantaisies à la Henri Heine, mais de plus de bizarrerie ou de vigueur que de grâce, ce ne sont que hennissements. Il nous fatigue à la longue, cet étalon! Sans compter qu'il nous humilie... Ou plutôt non: c'est nous, les bourgeois, qui le plaignons. La pièce qui résume le livre est intitulée _le Goinfre_. Horreur! Et voici comment le poète nous peint son amour:
C'est un goinfre attablé qui, plus que de raison, Enivré de vin pur, gavé de venaison, Ôte le ceinturon qui lui serre la taille, Et, sans peur d'avoir mal au ventre, fait ripaille. Il ne sait si demain sera jour de gala Et veut manger de tout pendant que tout est là...
Et l'allégorie se développe avec une brutalité croissante. Eh quoi! c'est cela pour lui, l'amour! Pauvre garçon! Cette poésie est tout ce qu'il y a de plus propre à nous faire adorer les sonnets de Pétrarque ou les _Vaines tendresses_. Mais voulez-vous connaître le châtiment? Quand le festin est fini, M. Richepin se croit obligé d'être triste. Or, nous ne saurions dire à quel point cela nous est égal. D'ailleurs il ne sait pas être triste. Il l'est avec des mots trop brutaux ou trop voyants. Les «sombres plaisirs d'un coeur mélancolique» lui sont interdits. Au moment où nous allions peut-être le croire et nous attendrir, la grossièreté inévitable (qu'il prend pour franchise) des mots et des images fait évanouir l'élégie commencée et nous renfonce notre émotion dans la gorge. Oh! l'affreux poète qui, pour nous parler de la divine illusion d'amour, nous dit qu'il «a pris son fromage pour la lune» et dont le dernier mot est qu'il sera comme ces buveurs qui «restent soûls de la veille». Et pourtant il y a des choses exquises dans ces _Caresses_, et qui sont d'un grand poète: la _Voix des choses_; _Dans les fleurs_; _Berceuse_; le _Bon souvenir_... Quel dommage qu'il ne s'affranchisse pas plus souvent de sa rhétorique truculente et pseudo-villonesque!
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Elle triomphe horrifiquement dans les _Blasphèmes_. Là, il me semble bien qu'on ne retrouve même pas l'ombre d'un sentiment sincère, si ce n'est le besoin même d'étonner et de scandaliser, et un puéril instinct de révolte--pour rien, pour le plaisir. Je ne sais pas d'oeuvre plus bizarre, plus fausse ni plus froide. Quelle singulière idée, de venir nous faire, à l'heure qu'il est, un poème athée en six ou sept mille vers! Je comprends le _De natura rerum_, ce cri de délivrance, cette protestation enflammée contre d'universelles superstitions, cette première épiphanie de la science naissante. Mais ces _Blasphèmes_, à qui s'adressent-ils? À quoi riment-ils? Sommes-nous si infectés d'esprit religieux? Il est bon, là, ce rhéteur mal embouché qui prétend affranchir nos intelligences!
Comment n'a-t-il pas senti ce qu'il y a dans ses négations de grossier, de rudimentaire, d'enfantin, d'attardé, de dépassé par l'esprit moderne? Pas de Dieu, pas de loi morale, pas même de lois physiques: ce qu'on appelle ainsi, ce sont les habitudes des choses (ce qui revient d'ailleurs au même): tout est gouverné par le hasard; la Raison même, la Nature et le Progrès sont des idoles qu'il faut renverser comme les autres. Conclusion: Mangeons, buvons et ne pensons à rien. Il nous développe cela avec une allégresse et une fierté sans pareilles. Il n'y a pas de quoi! Voilà-t-il pas de belles découvertes! Se figure-t-il avoir expliqué tout en supprimant tout? Les abominables suppressions! De quels sentiments exquis ce poète nous dépouille! Plus de foi, plus d'espérance, plus de charité, plus de vertu, plus de rêve, plus d'illusions, plus de chimères. Et si, comme Banville, «je n'ai souci que des chimères»? Quel triste monde M. Richepin nous fait! Je ne parle ici au nom d'aucune morale ni d'aucune religion; je ne m'occupe pas de la vérité: je ne m'occupe que de la beauté de la vie. Les négations de M. Richepin sont plus ineptes que toutes les affirmations. Je suis honteux de voir un poète lyrique penser comme un antidéiste des Batignolles. Eh! qui donc ne croit pas en Dieu? Il y a tant de façons d'y croire! Si on n'y croit pas comme le charbonnier, on y croit comme Kant; si on n'y croit pas comme Kant, on y croit comme M. Renan, ou même comme Darwin ou comme Herbert Spencer. Ne pas croire en Dieu, c'est nier le mystère de la vie et de l'univers et le mystère des instincts impérieux qui nous font placer le but de la vie en dehors de nous-mêmes et plus haut; c'est nier le plaisir que nous fait cette chose insensée qui est la vertu; c'est nier le frisson qui nous prend devant «le silence éternel des espaces infinis» ou le gonflement du coeur par les soirs d'automne, et la langueur des désirs indéterminés; c'est déclarer que tout dans notre destinée et dans les choses est clair comme eau de roche et qu'il n'y a rien, mais rien du tout, à expliquer. Or, c'est cela qui est stupide.
Mais, Dieu me pardonne! j'allais m'indigner. J'oubliais que les _Blasphèmes_ ne sont qu'un jeu de rimeur. Il était impossible de traiter avec moins de sérieux un sujet plus grave. Presque à chaque page, quand on est tout près de croire le poète emporté par un sentiment vrai, un mot malpropre vous éclabousse, ou une facétie lubrique, qui vous avertit que le poète s'amuse. Il nous dit en parlant des dieux:
Et je vais leur souffler au c... pour me distraire.
Les étoiles disent à l'homme:
Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres, Tu penses blasphémer en rotant contre nous.