Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 18

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Son esprit étant comme une abeille qui butine la fleur des choses et tout ce que cet univers offre de meilleur, vous imaginez aisément sur quoi il s'arrête de préférence. Je n'offenserai point M. Fouquier et à coup sûr je ne surprendrai personne (car cela ressort assez de ce qu'il écrit) en disant qu'il est grand «ami des femmes», pour parler comme M. Dumas--avec plus d'abandon que de Ryons, quelque chose de moins pincé, de moindres rigueurs théoriques; grand connaisseur toutefois aux choses de l'amour, grand docteur et casuiste subtil dans les questions féminines. Comme M. Rabusson, et à meilleur titre peut-être (car l'auteur de l'_Amie_ a un fond d'amertume), M. Fouquier donne l'idée de quelque dilettante du XVIIIe siècle, d'un Crébillon fils ou d'un Laclos. Et cela ne l'empêche pas, je ne sais comment--par quelque chose de caressant et de félin, par la subtilité et la cruauté de quelques-unes de ses ironies, par la longueur toute féminine et la férocité de certaines de ses rancunes (même contre des femmes) --d'évoquer aussi des idées de stylet caché sous un manteau de pourpre traînante, de vie batailleuse autant que voluptueuse, et de faire songer (avec toutes les atténuations qu'il vous plaira: il en faut dans ces transpositions d'images) à quelque Italien de ce magnifique et terrible XVIe siècle.

Grec de la décadence, Florentin d'il y a trois siècles, roué du siècle dernier, Parisien d'aujourd'hui et Français de toujours, homme de plaisir et homme d'action..., voilà bien des affaires! Jamais je ne pourrai ramener tout cela à quelque semblant d'unité.

Cependant, si l'on considère l'homme, que l'écrivain fait deviner, on voit que sa marque est la recherche constante de tous les plaisirs délicats. Je vous prie de ne vous point scandaliser. La recherche bien entendue du plaisir, ç'a été, pour beaucoup de philosophes anciens, la définition même de la vertu.--Si, d'autre part, vous considérez l'écrivain, vous trouverez que sa qualité la plus persistante est le bon sens. Par là il est bien de race latine ou de vieille race française. Il sait, à l'occasion, entrer dans toutes les folies et s'y intéresser; mais il n'a pas le moindre grain de folie pour son compte. Cet homme qui n'a guère de foi ni de principes a d'excellentes habitudes d'esprit. Son bon sens peut quelquefois paraître hardi: le bon sens, quand on l'applique résolument à certaines questions, est le père des paradoxes; mais, en réalité, il y a chez ce disciple d'Aristippe une rare fermeté de raison, même une défiance presque trop grande de ce qui n'est pas raisonnable. Cherchez bien, et vous finirez par découvrir chez M. Fouquier un mélange tout à fait imprévu. C'est, dans le monde de la littérature, un don Juan qui recouvre un bourgeois. Il y a chez lui du Renan et du Voltaire, du Borgia et, du Béranger, du roué et du garde national. Ils y sont à la fois, et c'est cette simultanéité qui est piquante.

S'ils y sont à la fois, c'est apparemment qu'ils s'accordent. Voyons comment. C'est que la raison est encore ce qui nous fait le mieux jouir des choses, le plus sûrement et le plus longtemps. Un parfait épicurien est nécessairement un homme de sens très rassis. Dans le domaine de la pensée, la modération même de la solution où l'on a voulu s'arrêter suppose qu'on a passé en revue toutes les autres et qu'on s'est imaginé les divers états d'esprit auxquels elles correspondent, ce qui est un grand plaisir. De même, l'état sentimental le plus agréable et le mieux garanti contre la souffrance est celui auquel on se prête sans se donner tout à fait. La passion éperdue devient aisément douloureuse; les sens exaspérés ont aussi leurs maladies. Ce qui vaut mieux, c'est un rien de libertinage à la française et un peu de rêve. La raison, en présidant aux ébats du coeur et des sens, les garde de tout mal et leur permet de varier leurs aimables expériences. M. Fouquier est un homme qui aime la vie, et c'est justement à la mieux aimer, à tirer d'elle tout ce qu'elle contient, que lui sert sa tranquille raison. Et c'est pour cela qu'il n'est pas artiste au sens étroit du mot, mais moraliste et curieux. Un artiste ne jouit que des formes et ne considère les hommes et les choses que sous un angle particulier; le curieux les saisit tour à tour sous tous leurs aspects. Seul celui-là jouit de tout, qui est curieux de tout; et celui qui est curieux de tout est par là même un esprit tempéré et maître de soi.

II

M. Fouquier est surtout curieux de la femme. La femme est, en effet, ce qui tient, pour l'homme, la plus grande place en ce monde. Les chroniques de M. Fouquier sur les femmes, sur le mariage, sur l'amour, sont peut-être la partie la plus originale de son oeuvre. Il est impossible d'apporter à l'étude de ces questions plus de raison, de délicatesse et d'esprit, ni une expérience plus consommée et un plus grand amour de son sujet. M. Fouquier aime l'amour. Cela n'est plus si commun à l'heure qu'il est! Car, songez-y, l'amour s'en va. Ce qui en reste s'est étrangement gâté: s'il n'est brutal et plat, il est maladif et pervers. _Nestor_ et _Colombine_ (M. Henry Fouquier écrit au _Gil Blas_ sous ces deux noms) ont à la fois, sur l'amour, les idées des premiers hommes et celles des délicieux Français du XVIIIe siècle. Et voyez comme ces pseudonymes sont bien choisis: l'un, représentant le naturalisme grec; l'autre, la tendresse coquette des marquises que Watteau embarque pour Cythère.

Plus je deviens vieux, dit le Nestor du _Gil Blas_, plus je pardonne à l'amour. Amour coup de foudre, amour-passion, amour-caprice, amour-galanterie, tous les amours que ce grand fendeur de cheveux en quatre qui est Stendhal a décrits et classés, je comprends tout, j'excuse tout; parfois même j'envie...

Mais ce qu'il préfère, je crois, c'est une espèce d'amour en même temps idyllique et mondain, franchement sensuel, mais relevé d'un peu d'illusion, de rêve, d' «idéal» (ce mot revient souvent sous sa plume), l'Oaristys de Théocrite dans un salon de nos jours. Une pervenche intacte fleurit au coeur éternellement jeune de ce Parisien cuirassé d'expérience, durci au feu de la vie de Paris. Il a écrit de très belles pages sur don Juan, et très significatives. Il me semble que nous mettons ordinairement un peu de nous dans l'idée que nous nous faisons de don Juan: celui de M. Fouquier est avant tout naïf, et il est toujours sincère. Il n'a ni cruauté ni vanité; il n'a même pas de curiosités malsaines. Il est à cent lieues du sadisme, qui serait, dans cette théorie, tout le contraire du don-juanisme, C'est proprement le don Juan de _Namouna_, tiré au clair.

... Vous parlez de vanité! Pour vous, don Juan touche au fat, et, dans son amour des femmes, entre la préoccupation des hommes. Mais c'est là le contraire de l'entraînement d'un «tempérament», et la vanité, chose toute cérébrale, n'a rien à voir avec l'émotion primesautière de don Juan, quand son regard se croise avec celui d'une femme, qu'il voit désormais seule là où il s'est rencontré avec elle... Ne faisons pas à l'amoureux l'injure de mettre de la vanité dans ce besoin de plaire, de connaître et de posséder, que nous flairons en lui à première vue, _odor d'amore_. Ne lui refusons pas non plus les douces sensations qui viennent du coeur et qui excusent et consolent les abandons des femmes. Le trait caractéristique de don Juan, c'est l'émotion auprès de celles-ci, émotion profonde, naïve, sincère, égale et peut-être supérieure en intensité à l'émotion réglée des hommes qui mêlent l'idée du devoir aux choses de l'amour, encourant par là le juste anathème du poète! N'est-ce pas le coeur qui parle chez lui, quand il trouve Elvire _touchante_ dans les larmes? Mais que serait-il sans les palpitations délicieuses de son coeur, sinon un fou érotique, à livrer aux médecins? Le don Juan honni est peut-être le seul homme qui n'aime jamais sans amour, et, s'il ne se fait pas à lui-même le mensonge de la durée, c'est qu'il ne veut pas être hypocrite, ayant cette religion suprême de ne pas mentir au pied de l'autel qu'il embrasse. Comment l'aimerait-on sans cela? Le matérialiste brutal ferait horreur aux femmes; et c'est à l'idéaliste qu'elles pardonnent leurs douleurs... Nous sentons que, quand il n'aime plus, c'est qu'il aime trop l'amour, dont la femme délaissée n'a pas su lui dire le dernier secret. Il court après l'idéal, et il le répand autour de lui et le laisse derrière ses pas. Il est le poursuivant de l'absolu, qui en fait naître au moins l'idée et le désir à toutes celles qu'il aime...

J'avoue que, pour ma part, je conçois don Juan un peu autrement. Il me paraît que don Juan... (mais oubliez ce que je disais tout à l'heure et croyez que je ne mets rien là de mon propre rêve), il me paraît que don Juan, à le considérer dans Tirso de Molina et dans Molière, sinon dans Byron et dans Mozart, est surtout un grand artiste et un grand orgueilleux. La déclaration superbe que lui prête Molière, et où il se compare à Alexandre et à César, est assez explicite. En somme, il y a trois vies dignes d'être vécues (en dehors de celle du parfait bouddhiste, qui ne demande rien): la vie de l'homme qui domine les autres hommes par la sainteté ou par le génie politique et militaire (François d'Assise ou Napoléon); la vie du grand poète qui donne, de la réalité, des représentations plus belles que la réalité même et aussi intéressantes (Shakespeare ou Balzac), et la vie de l'homme qui dompte et asservit toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin (Richelieu ou don Juan). Cette dernière destinée n'est pas la moins glorieuse ni la moins enviable. Un amour de femme est au fond de presque toutes les vies humaines: à certains moments le conquérant même ou le grand poète donnerait tout son génie pour l'amour d'une femme. À ces moments-là celui qui les a toutes ferait envie même à Molière, même à César. Croyez que don Juan le sait, et qu'il en jouit profondément, et que sa royauté lui paraît pour le moins égale à celle des poètes et des capitaines. Ce qu'il veut, lui, c'est jeter des femmes, le plus de femmes possible, toutes les femmes à ses pieds. Et il les compte, et Leporello en tient la liste. Et en même temps qu'il compte ses victimes, il les regarde, il les étudie, il les compare. Il se délecte au spectacle des sentiments les plus violents auxquels une créature humaine puisse être en proie, se traduisant par les lignes, les formes, les mouvements, les signes extérieurs les plus gracieux et les plus séduisants. Il jouit du tumulte et de l'incohérence des pensées, des désespoirs qui se livrent des indignations qui consentent et abdiquent, et des corps vibrants, des cheveux dénoués, des larmes qui voilent et attendrissent la splendeur des beaux yeux. Il se sent le complice élu de la Nature éternelle. Les aime-t-il, ces femmes? Il le croit, il le voudrait. Il sent en lui quelque chose de supérieur à lui-même, de tout-puissant et de mystérieux; et son coeur se gonfle d'orgueil à songer qu'il est, quoi qu'il fasse et sans qu'il sache lui-même pourquoi, le rêve réalisé de tant de pauvres et folles et charmantes créatures. Ce qu'il doit porter en lui, c'est une immense fierté, une curiosité infinie, une infinie pitié, peut-être aussi une terreur de son propre pouvoir, et une obscure désespérance, de ne pouvoir aimer une femme, une seule, à jamais...

Je reviens à M. Fouquier. Ce qu'il a de l'éternel don Juan, c'est tout au moins le mépris des conventions sociales et de la morale mondaine:

... Car voilà où j'en veux venir, à cette simple constatation: il n'y a pas de morale sociale, il y a seulement une franc-maçonnerie mondaine, franc-maçonnerie absurde, aux rites cruels et sanglants, contre qui protestent notre coeur et notre raison. Chercher la loi du monde est même une folie: il n'y a qu'à la subir. Cette franc-maçonnerie établit qu'une jeune fille qui donne son coeur pour un bouquet de roses est perdue, tandis qu'une femme mariée qui le donne par caprice--ou pour un bracelet, comme les lionnes pauvres dont le monde honnête est plein,--n'est pas compromise, pourvu qu'elle y mette un peu d'hypocrisie, etc.

Partout où il voit l'amour, même un petit semblant d'amour, M. Fouquier s'attendrit, il a des tolérances infinies. Je n'ai pas à vous dire son indulgence pour les fautes des femmes, à condition qu'il y ait de l'amour dans leur fait, et un peu de «rêve». Les Ninons même et les Marions sont assez de ses amies, pourvu qu'elles aient quelque bonté et quelque grâce et que leur vénalité ne leur interdise pas tout choix. Il a très finement analysé, et avec grande pitié, l'espèce de sentiment qui pousse les Manons du plus bas étage à avoir des Desgrieux. Il a montré, presque avec émotion et en condamnant sur ce point les railleries vulgaires, ce qu'il y a de touchant dans l'amour, des femmes qui ont un peu dépassé l'âge de l'amour, des amantes mûries et meurtries, qui s'attachent à leur dernière passion avec fureur et avec mélancolie, parce qu'après il n'y aura plus rien, et qui, pour se faire pardonner, pour s'absoudre elles-mêmes et sans se douter du sacrilège, mêlent à leur suprême amour de femme un sentiment d'équivoque maternité.

Cela, c'est la part de l'analyste voluptueux. Mais ce philosophe si indulgent et si raffiné est, comme j'ai dit, un esprit très sain. Personne ne s'est élevé avec plus de force contre certaines aberrations de l'amour. Je ne répondrais pas qu'en flétrissant ces perversions il défende à son imagination de s'y attarder quelque peu, ni qu'il n'éprouve point une sorte de plaisir obscur à prolonger, sur ces objets, sa colère ou sa raillerie (nous sommes faibles); mais il a trop souvent commenté le _Naturam sequere_, et cette antique devise est trop évidemment la sienne, pour qu'on puisse douter de la sincérité de ses vertueuses indignations. Sa santé d'esprit se reconnaît encore dans tout ce qu'il a écrit sur l'éducation et le rôle des femmes et les questions qui s'y rattachent. Il pense que l'intérêt même et les nécessités de leur profession imposent aux actrices une vie à part, sur la marge de la société régulière. Il aime que tout soit à sa place. Il raille ces maris qui délaissent leurs femmes pour devenir de vrais maris auprès des courtisanes. Il ne croit pas à la conversion de Marion Delorme ni ne la souhaite, et il traite Didier comme un nigaud qu'il est. Sur le divorce et sur les questions qui s'y rattachent, il a des vues d'excellent moraliste et d'homme d'État. Et son bon sens, nourri d'une sérieuse connaissance des hommes, a souvent des hardiesses comme celle-ci, que je recueille sans l'avoir cherchée: «L'idéal trop élevé du mariage est une source de désordres sociaux...»

Volontiers il résoudrait tous les problèmes par l'amour de la femme. C'est une obsession charmante. Si ce néo-Grec, que son culte de la nature n'empêche point de montrer dans les choses religieuses les tolérances tendres et amusées d'un Renan, nous parle d'aventure de l'Assomption ou de la Semaine sainte, il y reconnaîtra les fêtes symboliques de l'éternel amour; il célébrera l'assomption de la femme, Ève ou Vénus anadyomène, et pleurera avec les belles Syriennes sur le cadavre d'Adonis. Il est vraiment chez nous le dernier prêtre de l'amour. La cité qu'il rêve serait la république des grâces et des jeux; le courage même y serait un fruit de l'amour; les femmes y inspireraient l'héroïsme dans la guerre, et elles y conseilleraient les arts de la paix. Sous leur bienfaisante influence, les hommes mettraient un peu de sentiment, d'imagination, de douceur et de pitié dans l'organisation de la société et dans le gouvernement des affaires publiques. Si les hommes savaient encore aimer les femmes, si les femmes connaissaient leur rôle et s'y tenaient pour le remplir tout entier, on aurait une cité idéale, fondée sur la plus délicate interprétation des bonnes lois de nature. Je sais que j'idyllise un peu la conception de M. Fouquier: qu'il me pardonne cette fantaisie. Sérieusement on retrouverait chez lui, tout au fond, un peu des idées de Saint-Simon et d'Enfantin sur le rôle de la femme, moins le mysticisme et le galimatias. Et justement ces idées étaient en germe dans ce XVIIIe siècle que M. Fouquier aime tant, et dont il est.

Je n'ai voulu vous remettre sous les yeux que le côté le plus intéressant de cette mobile et vivante figure de journaliste. Je laisse le critique littéraire (très classique, ainsi qu'il sied à un Marseillais), l'observateur des moeurs contemporaines, le politique militant, le peintre de portraits (voyez ceux de Gambetta, de Rouher, de Lepère, de M. Renan, du duc de Broglie, d'autres encore; ils sont d'une vivacité et d'une justesse de touche incomparables). Et je ne vous parlerai pas non plus de son style, souple, ondoyant, nuancé, dont la facilité abondante est pourtant pleine de mots et de traits qui sifflent, tout chaud de la hâte de l'improvisation quotidienne, avec un fond de langue excellente, mais avec des négligences çà et là, des plis de manteau qui traîne, comme celui de quelque jeune Grec, auditeur de Platon. Et c'est bien, en dernière analyse, dans ce mélange de nonchalance voluptueuse et de bon sens raffiné, de raison armée et de sensuel abandon, que réside le charme original de cet Alcibiade de la chronique parisienne.

III

HENRI ROCHEFORT

Il est rare qu'en étudiant une oeuvre, même celle d'un auteur dramatique ou d'un romancier, on puisse séparer nettement l'homme de l'écrivain et toucher à celui-ci sans effleurer au moins celui-là. À plus forte raison s'il s'agit d'un journaliste. Mais si ce journaliste s'appelle Henri Rochefort, la chose devient tout à fait impossible. Essayez de ne considérer que l'écrivain: la définition de son tour d'esprit tiendra en quelques lignes, et qui ne vaudront presque pas la peine d'être écrites. Mais prenez-le tout entier, et vous vous trouverez en face d'un cas moral des plus intéressants et des plus irritants à la fois, par l'impossibilité où l'on est d'y voir clair jusqu'au fond.

Trop de scrupule et de timidité ne serait point ici de mise. M. Rochefort appartient au public. Il appartient même à l'histoire, et beaucoup plus qu'un grand nombre de ministres, dont vous avez, je pense, oublié les noms. Voilà vingt ans que la place publique entend son sifflet ou son ricanement. L'empire est tombé au son de cette crécelle et, depuis, elle n'a pas cessé de grincer un seul jour. Sur le drame ou la comédie des vingt dernières années, cette face pâle de mime n'a cessé de pencher sa grimace immuable, et qui paraît automatique, comme ces masques que l'on peint au-dessus des rideaux de théâtre, et qui semblent railler tout ce qui s'agite sur les planches.

Elle est singulière, cette tête si connue: longue, maigre jadis, au front proéminent, aux pommettes saillantes, aux yeux enfoncés, aux lèvres serrées, au nez un peu court et comme arrêté d'un coup de ciseau qui a trop mordu: tête tourmentée et bizarre, pleine de protubérances et de méplats, surmontée d'un toupet comme on en voit flamboyer sous le lustre des cirques, et où il y a, en effet, du Méphisto et du clown, et peut-être aussi du chevalier de la triste figure. Qu'y a-t-il sous ce front? Quelle est la vraie pensée qui vit dans ces yeux? Je ne crois pas qu'il soit très facile de le savoir; mais je le chercherai librement, n'apportant ici ni prévention ni haine, mais une curiosité qui, parce qu'elle est très éveillée, ne demanderait qu'à se tourner, s'il se pouvait, en sympathie.

Considérez, je vous prie, d'un côté le genre d'esprit de M. Rochefort et ce que nous savons forcément de ses habitudes et de ses goûts, ce qui dans sa vie privée est au grand jour,--et d'autre part ses opinions et son rôle politique: vous reconnaîtrez que, lorsque je parle d'un problème à résoudre, je ne l'invente point par amour du mystérieux.

I

La forme d'esprit de M. Rochefort se rencontre peut-être aussi chez d'autres; mais il n'est pas d'écrivain, je pense, ni qui ait poussé plus loin cet esprit-là, ni qui s'y soit tenu plus étroitement.

Remarquez comme, dans la littérature de notre temps, tous nos sentiments, toutes nos façons d'être, toutes nos attitudes intellectuelles et morales se sont tendues et exaspérées. Le sentiment de la nature s'est tourné en une adoration sensuelle et mystique; le goût du pittoresque en une poursuite inquiète d'impressions ténues et insaisissables; le goût de la réalité en une recherche morose de ce qu'elle a de brutal et de triste; la tendresse est devenue hystérie et la mélancolie pessimisme. Tout a pris des airs de maladie nerveuse. L'art de la raillerie s'est développé avec le même excès. Il me semble que la plaisanterie de M. Rochefort est à celle de Voltaire ou de Beaumarchais ce que le pittoresque de Michelet est à celui de Buffon, ou l'impressionnisme d'Edmond de Goncourt à celui de Bernardin de Saint-Pierre.

L'esprit de l'auteur de la _Lanterne_, c'est l'ironie ininterrompue, méthodique et universelle. Cette ironie sans trêve, sans passion et sans choix, c'est proprement la «blague». M. Rochefort est pour moi un des maîtres incontestés du genre.

S'il fallait définir ses procédés, on en trouverait, je crois, deux principaux. C'est, dans le détail, le coq-à-l'âne, sous quelque forme que ce soit, le rapprochement imprévu de deux idées étonnées de se trouver ensemble. Par exemple, la phrase célèbre: «La France contient, dit l'_Almanach impérial_, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» Pour les grands morceaux, c'est le développement à toute outrance, patiemment poursuivi et poussé jusque dans ses conséquences les plus lointaines et les plus grotesques, de quelque détail ridicule que lui fournit le train des choses. Et presque toujours ce développement se fait sous la forme dramatique (dialogue ou discours), qui ajoute au comique en faisant vivre et parler l'absurde, en le supposant réalisé. Voici, pour me faire entendre et pour me divertir, un exemple que je prends parmi des milliers d'autres à cause de sa brièveté:

Les catholiques exaltés sont en train de s'annexer M. Viennet. Après avoir vécu excommunié comme franc-maçon, il paraîtrait qu'à sa dernière heure il a abjuré la franchise et la maçonnerie pour mourir dans les bras de la religion à laquelle nous devons le cardinal Dubois et la seconde expédition romaine...

Cette habitude qu'a le clergé de venir se fourrer jusque dans la table de nuit des mourants pourrait être utilisée par les gouvernements qui, comme le nôtre, ont le plus puissant besoin d'adhésions. Je m'étonne qu'on n'ait pas encore songé à envoyer au chevet des moribonds hostiles à l'ordre de choses actuel des conseillers d'État chargés de les convertir à la vraie politique, c'est-à-dire aux joies pures du pouvoir absolu.

Quand le malade, en proie au râle suprême et déjà noyé dans les brouillards de la dernière heure, aurait écouté sans trop de résistance ces questions insidieuses:

--L'affaire du Mexique n'est-elle pas la plus grande pensée du règne?

N'est-il pas prouvé que l'idée de rester neuf années sous les drapeaux remplit d'allégresse tous les Français âgés de vingt et un ans?

Avouez en outre qu'en dehors de la famille Bonaparte il n'y a plus pour la France que honte et misère;

Le _Moniteur_ publierait, pour le jour de l'enterrement, en tête de sa partie non officielle, cette note triomphante: