Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 17
Enfin j'ai raisonné jusqu'à présent comme si le chroniqueur était toujours et nécessairement un esprit médiocre. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Quelques-uns sont des esprits originaux et charmants. Et alors ils ont beau écrire trop vite et trop souvent; ils ont beau écrire par métier, sans goût, sans plaisir, sans conviction: la qualité, le tour de leur esprit se révèle toujours par quelque endroit. Ces réflexions improvisées et que rien ne les poussait à faire sur un sujet qui leur est fort égal, ces considérations ou ces plaisanteries qu'ils griffonnent d'une plume rapide et dédaigneuse portent quand même leur marque, trahissent leur philosophie habituelle, leur conception de la vie, leur tempérament. Et, plus souvent qu'on ne croirait, une fois mis en train, il leur arrive de se laisser prendre à ce travail forcé, de penser ce qu'ils écrivent et d'achever avec intérêt ce qu'ils avaient commencé avec ennui. En somme, tant vaut le chroniqueur, tant vaut la chronique. Nous rencontrerons tel journaliste dont la personne même, devinée à travers le tas énorme des improvisations quotidiennes, nous séduira étrangement. Et d'autres, moins originaux, nous frapperont du moins par l'adroite accommodation de leur esprit à la besogne qu'ils font et au public qu'ils entretiennent.
I
C'est au _Figaro_ que vous trouverez ces derniers. Le _Figaro_, ayant quelque cent mille lecteurs, est condamné, s'il les veut garder, à une certaine médiocrité littéraire. L'homme intelligent et fin qui le dirige s'y est résigné. Les esprits vraiment originaux traversent ce journal, mais n'y séjournent pas. Ainsi M. Émile Zola; ainsi M. Émile Bergerat. Sa clientèle ne les supporte qu'à titre de curiosités, de phénomènes qu'on lui exhibe. Je suis même étonné qu'Ignotus, qui n'est souvent qu'un Jocrisse à Patmos, mais qui a quelquefois, parmi tout son galimatias, des visions saisissantes et comme des lueurs de génie, soit resté si longtemps dans la maison. MM. Wolff, Blavet et Millaud, voilà le vrai fond du _Figaro_. Tous trois sont hommes d'esprit; M. Wolff a notamment celui de n'en pas avoir trop: juste ce qu'il faut pour la clientèle du journal, qui est foncièrement bourgeoise et, je crois, plus provinciale que parisienne.
Admirable journal d'ailleurs, à l'affût de tout ce qui surgit un moment sur l'horizon de Paris; le journal-barnum, le mieux informé des journaux, c'est-à-dire rempli jusqu'aux bords de choses superflues; souple et accommodant comme l'aimable valet de comédie dont il porte le nom; étalant en première page les opinions politiques du comte Almaviva et entr'ouvrant la quatrième aux menues industries du mari de Rosine.
M. Albert Wolff est une des lumières de ce surprenant journal. Il mérite de nous arrêter un moment, car il offre un cas fort singulier et qui suffirait à le tirer de pair.
M. Wolff est, pour un très grand nombre de Français, le chroniqueur parisien par excellence. Il se pique lui-même de représenter, par une grâce spéciale d'en haut, l'esprit du boulevard. Il a fait de Paris sa chose; il célèbre, il démontre, il encourage Paris; il est le gardien de ce lieu de plaisir. Les titres de ses volumes marquent bien cette préoccupation: l'_Écume de Paris_, _Paris capitale de l'art_, la _Gloire à Paris_. M. Wolff patronne les grands hommes et les tutoie; il est lui-même un homme illustre. Un jeune romancier a récemment consacré à sa gloire un livre tout entier, qui est bien un des livres les plus extraordinairement bouffons qu'on ait jamais écrits sans le savoir. L'auteur l'appelle «le grand Wolff» et voit en lui «la plus puissante incarnation de l'esprit parisien dans le journalisme». Enfin la _Revue illustrée_ vient de donner son portrait, après ceux de MM. Alphonse Daudet, Massenet et de Lesseps. Et le public a évidemment trouvé cela tout naturel.
Or ce montreur et cet émule des gloires parisiennes, ce Parisien qui a le dépôt de l'esprit de Paris, est né à Cologne; et je n'ai pu parvenir à comprendre, dans le récit de M. Toudouze, s'il s'était fait naturaliser Français. Il va sans dire que je ne lui fais pas un reproche de son origine, et je sais du reste qu'il est brave homme et galant homme et que sa conduite pendant la guerre a été exactement ce qu'elle devait être. Si je rappelle que le plus Parisien de nos chroniqueurs nous vient d'Allemagne, c'est tout simplement parce qu'il y paraît. Cet homme d'esprit n'a jamais été spirituel, du moins à ma connaissance. Et ce prince des chroniqueurs, dès qu'il cesse de nous raconter des anecdotes et s'élève à des «idées générales», écrit la plupart du temps dans une langue qui n'a pas de nom: un pur charabia de cheval d'outre-Rhin. J'avais recueilli quelques-unes de ses phrases les plus étranges; mais faites vous-même l'épreuve. Prenez sa dernière chronique. Lisez au milieu: «L'heure est venue de réagir contre les idées prudhommesques qui nous _étranglent_.» Lisez à la fin: «Le génie de Molière a _moins d'influence sur l'éclat_ d'une fête nationale que les bombes et les fusées de Ruggieri.» Et, croyez-moi, ces deux phrases, prises au hasard, son encore parmi les plus passables du moraliste du _Figaro_.
Je ne cède point ici au médiocre plaisir de faire le régent et le professeur de grammaire. Mais il est des choses qu'il faut dire. J'obéis à un sentiment de religieux amour pour la très belle, très claire et très noble langue de mon pays. Je vous assure que je ne mets dans ces critiques aucune espèce de pédanterie, rien de dédaigneux ni de suffisant. M. Wolff écrit fort mal? Mais le don du style est un don gratuit, qui ne s'acquiert point, qui peut seulement se développer--et sans lequel on peut être d'ailleurs un honnête homme, un habile homme et même un grand homme. Et je conçois aisément quelque chose au-dessus du génie littéraire, à plus forte raison au-dessus du talent d'écrire congrûment. Si le choix m'en avait été laissé, j'aurais choisi d'abord d'être un grand saint, puis une femme très belle, puis un grand conquérant ou un grand politique, enfin un écrivain ou un artiste de génie. Je ne crois donc pas faire tant de tort à M. Wolff en constatant la mauvaise qualité de son style, si j'ajoute aussitôt qu'il sait merveilleusement son métier de chroniqueur, ce qui est un don aussi rare peut-être que celui de bien écrire.
Malgré tout, il reste un peu de mystère dans la fortune de M. Albert Wolff. Comment a-t-il pu, avec rien, se faire une telle renommée? Dirons-nous qu'à force de se croire le plus Parisien des chroniqueurs, il a fini par le faire croire au public? Louis Veuillot nous fournira peut-être une meilleure explication. Vous vous souvenez que, dans les _Odeurs de Paris_, il appelle M. Wolff «_Lupus_ le respectueux». Il se pourrait, en effet, que M. Wolff fût arrivé par le respect. Il a commencé par être un reporter plein de déférence; puis il s'est poussé et s'est maintenu par le respect du public, entendez par le respect des opinions et des goûts présumés de la haute et moyenne bourgeoisie. Il a toujours su ce qu'il faut à ses lecteurs, la dose exacte et l'espèce de philosophie, de fantaisie et de liberté d'esprit qu'ils peuvent admettre. Il sait aussi à quoi ils ne veulent point qu'on touche. Jamais il ne les heurte, jamais il ne les dépasse. Et son procédé est tel qu'il ne les fatigue jamais.
Ce procédé est fort simple. Une seule idée dans un article; que dis-je? une seule phrase. L'article est généralement divisé en quatre paragraphes. Vous mettez, je suppose, au commencement du premier: «Paris est la capitale de l'art.» Puis, vers le milieu du second: «Paris est véritablement la ville des artistes.» Puis, quelque part dans le troisième: «Le centre de l'art est à Paris.» Et à la fin du quatrième: «Je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que Paris est le foyer des arts.» Et dans l'intervalle de ces phrases, rien, des mots. L'article est fait.
Tel est le procédé pour les chroniques à idées générales. Pour les chroniques à anecdotes..., c'est encore la même chose. L'écrivain raconte n'importe quoi et ramène de temps en temps un thème, un refrain. Voici le refrain d'un article sur M. Rochefort (_La Gloire à Paris_): 1º «L'action très grande de Rochefort est dans cette belle gaieté qui est le fond de son tempérament vraiment français»;--2º «Rochefort est un des rares Parisiens de l'ancien temps qui ait conservé dans l'âge mûr cette belle insouciance et cette bonne humeur qui furent autrefois les qualités maîtresses de la race française.» (Je pense qu'il faut entendre: «Rochefort est un Parisien de l'ancien temps, un des rares Parisiens qui aient conservé», etc.);--3º «Chacun dans sa sphère plisse le front... Je ne vois plus guère que Rochefort qui ait conservé la gaieté de la vieille race française»;--4º «Après avoir exaspéré beaucoup de ses contemporains par la violence excessive de ses écrits, il les ramène aussitôt à lui par les éclats de sa gaieté si française.»
Pour Offenbach, le refrain est: «Quel artiste!» Rien de plus; cela dit tout. Ainsi M. Homais parlant du ténor Lagardère. Ainsi, dans _Bouvard et Pécuchet_, le médecin dit à Pécuchet en lui donnant une petite tape sur la joue: «Trop de nerfs..., trop artiste!» Artiste! vous entendez dans quel sens vague, mystérieux et saugrenu le mot est pris ici. Ah! que M. Wolff connaît bien son public!
Et comme il sait ce qui lui convient, à ce public, et ce qu'il peut supporter! Comme il sait faire avec lui, pour sa joie et pour son édification, l'homme à la fois dégagé et sérieux, le boulevardier et le moraliste, le monsieur qui comprend tout, mais qui pourtant respecte ce qui doit être respecté, le monsieur qui n'a pas de préjugés, mais qui a cependant des principes! Savourez, je vous prie, ces phrases exquises où respire tout le libéralisme indulgent d'un esprit supérieur. Il s'agit du Père Hyacinthe:
... Mes convictions personnelles n'ont pas à intervenir dans cette affaire; j'étais allé là comme un Parisien désireux d'entendre une grande parole qui jadis fit courir tout Paris à Notre-Dame, et je n'ai trouvé qu'un comédien de talent. Il m'est arrivé de subir une grande impression dans une belle cathédrale aussi bien que dans un temple protestant ou dans une synagogue. Si ce n'est pas la propre croyance (?) qui se réveille, c'est la foi des autres qui vous surprend.
Voilà le philosophe. Voulez-vous le critique? M. Wolff compare aux trois mousquetaires, qui étaient quatre, les quatre romanciers naturalistes: Edmond de Goncourt, «à qui la carrure des épaules et l'embonpoint donnent _un certain vernis majestueux_», Émile Zola, Alphonse Daudet et Guy de Maupassant. Pour lui, Maupassant est le «jeune abbé» de la petite Église naturaliste. «Guy de Maupassant, c'est Aramis.» Comme c'est bien cela! On ne saurait mieux caractériser, n'est-ce pas? l'auteur de _Boule de suif_ et de _Mademoiselle Fifi_. Je lis dans un autre article: «Quand un homme a tenu une telle place dans l'art, quand il a exercé une si grande influence sur son temps...» De qui croyez-vous qu'il s'agisse? Sans doute de Lamartine, de Victor Hugo ou de Balzac? Point: il s'agit du chanteur Darcier. On ne saurait pousser plus loin que M. Wolff le sentiment des nuances.
* * * * *
Après le critique, voulez-vous l'homme?
... Il y a bien longtemps qu'une polémique tapageuse (pour «bruyante») avec Zola a été terminée (pour «s'est terminée») par une bonne et sincère poignée de main. Les médiocres seuls cultivent le ressentiment éternel; _entre hommes intelligents_ on ne se brouille pas à jamais pour un coup d'épingle.
Mais si je me mets à citer, je ne m'arrêterai plus. Car ce chroniqueur sème les perles, sans s'en douter. Concluons. Ne pensez-vous pas qu'on appellerait assez justement M. Albert Wolff le Georges Ohnet de la chronique? J'imagine, du reste, qu'il y a dans son fait plus de malice qu'il ne semble et qu'il sera le premier à sourire de mes innocentes remarques. Il faut qu'il en sourie; car, s'il n'était pas un homme très fort, je songe avec tristesse à ce qu'il serait.
II
M. Émile Blavet ne s'élève que rarement jusqu'aux «idées générales»; M. Blavet se contente de rapporter des faits, et il les choisit bien, et il les rend divertissants, même quand ils ne le sont guère, et cela tous les jours; M. Blavet écrit une langue aisée, alerte, spirituelle. Il apporte dans cet horrible métier qui consiste à tenir le public au courant de ce qui se passe dans les salons, dans les théâtres, dans la rue, dans tous les mondes, une bonne grâce toujours égale et un sourire toujours prêt. Ce sont les réflexions d'un spectateur plein d'expérience, un peu désenchanté, non pas ennuyé pourtant, et jamais ennuyeux. Il est partout «le monsieur de l'orchestre», l'homme qui regarde pour son plaisir et ne veut pas en penser plus long.
Il sait, lui aussi, ce que demandent et ce qu'attendent ses lecteurs, l'immense multitude des badauds. Il a des égards pour leur naïveté, leur curiosité banale, leur hypocrisie inconsciente. S'il rend compte d'une entrevue avec le prince Victor, il n'ignore pas qu'un prince de vingt ans doit être de toute nécessité un homme remarquable, et il le dit. S'il vient à parler des petites filles qui, l'été, vendent des fleurs aux terrasses des cafés et vendraient volontiers autre chose, il sait qu'il faut s'indigner, et il s'indigne. S'il raconte quelque fête où ce qui nous reste d'aristocratie s'est encanaillé plus que de raison, il sait qu'il faut s'attrister, et il s'attriste. S'il va pendant les vacances visiter son pays natal et la maison où il a passé son enfance, il sait qu'il faut s'attendrir, et il s'attendrit. S'il parle de Mgr l'archevêque de Paris, il sait qu'il convient que le digne prélat soit «un fin prélat», et il lui prête des mots, et il nous entretient avec émotion des bons rapports du cardinal avec l'acteur Berthelier. S'il parcourt les églises pendant le carême, il sait qu'il est convenable d'y porter une âme religieuse, et il l'y porte... Mais comme on sent que tout cela lui est égal! Il a le don de saisir avec prestesse les traits fugitifs de la comédie contemporaine, de s'en amuser et d'en amuser les autres: pas l'ombre de prétention, une bienveillance très philosophique, au fond une indifférence absolue. Celui-là est un Parisien.
II
HENRY FOUQUIER
Un bouddhiste me dit:
--Cette série de chroniqueurs est sans intérêt. S'il est vrai que le dernier effort de la critique soit de définir les esprits, elle ne serait pas malavisée de laisser de côté les journalistes. Car on ne les peut définir qu'en bloc, étant tous semblables les uns aux autres et à peu près indiscernables (sauf quelques-uns que l'on caractériserait suffisamment en quelques lignes). Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre merveilleusement une certaine médiocrité d'esprit. Elle la réclame presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait où et comment se recrute, en grande partie, la rédaction des journaux. De bons jeunes gens, de plus de prétention que de littérature, qui auraient pu faire d'excellents notaires ou des commerçants habiles, s'imaginent (ô candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agréable que d'être imprimé et lu tous les jours. Ils veulent «entrer dans un journal»; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade à peu près comme dans un ministère. Là ils écrivent toute leur vie les choses quelconques qu'ils sont capables d'écrire. Qui en a lu un, a lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son ensemble, admirable d'inutilité et parfois de niaiserie. Mais la chronique même--sauf les exceptions que tout le monde connaît--n'est guère plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs, jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le même échauffement artificiel, le même désir vulgaire d'étonner, la même outrance facile, le même claquement de cravache, au reste le même vide et souvent la même insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mêmes qui sont nés avec quelque originalité d'esprit ont beaucoup de peine à la garder intacte. La nécessité de la besogne quotidienne, le peu de temps laissé à la réflexion, l'obligation de «faire sa copie» même quand on n'a rien à dire, absolument rien, tout cela fait glisser les meilleurs à une certaine banalité, soit à des lieux communs insupportables, soit à des paradoxes aussi insipides que des lieux communs. Il ne faut ni s'en étonner ni surtout en triompher. C'est là une des conséquences fatales de ce très étrange métier de journaliste. Ceux surtout qui écrivent tous les jours, si excellemment doués qu'ils soient, n'y échappent pas. L'originalité de la forme ou de la pensée a presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail volontaire. Elle s'atténue et s'efface en se dispersant. Dans les cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste écrit tous les ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mêle, dans tout ce qu'il a laissé s'écouler de lui sans y apporter d'attention et sans y attacher de prix. Sa personnalité se dilue dans cet écoulement perpétuel. Le meilleur journaliste est comme noyé dans la surabondance de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repêcher ses membres épars.
I
Tout cela peut être vrai souvent. Il me suffit que ce ne le soit pas toujours. Je ne m'occupe partout que des exceptions. M. Fouquier en est une. Il a trouvé moyen d'être à la fois le plus abondant et le plus distingué des chroniqueurs. Celui-là est facile à «discerner», s'il reste malaisé à définir. Sa production, considérable et continue, si elle n'est pas toujours égale à elle-même, n'est du moins jamais banale. S'il se dérobe, c'est par l'excès même de sa souplesse, par la variété et la richesse de ses dons. Essayons de le saisir et de le ramasser, fût-ce en tâtonnant un peu et en m'y reprenant.
C'est l'esprit le plus facile, le plus alerte, le plus adroit, le plus prêt sur toutes choses. Il est extrêmement intelligent (donnez, je vous prie, au mot toute sa force). Il sait tout ou du moins devine tout et semble s'être tout assimilé. Il n'ignore rien de ce que tous les esprits originaux de ce siècle ont pensé et senti; il le repense avec une hardiesse légère, il le ressent avec une vivacité d'impression jamais émoussée. S'il n'est pas et s'il ne peut être, à cause des nécessités mêmes de sa profession, une de ces intelligences créatrices par lesquelles s'accroît, pour parler comme M. Renan, la conscience que l'univers prend de lui-même, il est du moins de ces grands curieux auxquels nul de ces progrès n'échappe. C'est un miroir sensible largement ouvert au monde et à la vie. Sur toute question historique, sociale, morale ou littéraire, il sait tout ce qu'un «honnête homme» peut savoir au moment précis où il écrit. Il ne retarde jamais. Il reproduit en courant, avec une rapidité aisée et comme s'il la connaissait de toute éternité, la plus récente façon de comprendre et de voir que les hommes aient inventée. Il porte au plus haut point ce don merveilleux de «réceptivité» que Proudhon attribue aux mieux douées d'entre les femmes. Et il a d'ailleurs, dans les moindres mouvements de sa sensibilité et de sa pensée, une grâce d'un charme si pénétrant que, si je ne puis l'appeler féminine, je ne saurai vraiment de quel autre nom la nommer.
Cet esprit, si délicatement impressionnable et si apte à tout comprendre et à tout retenir, est en outre singulièrement actif. Quand je songe que M. Fouquier fait au moins une chronique par jour, qu'aucune de ces chroniques n'est tout à fait insignifiante et vide et que beaucoup sont exquises, je demeure stupide. Il n'est guère ni d'esprit mieux meublé ni de plus grand travailleur. Et voici où ma surprise redouble. Je ne me sers ici que de ce que M. Fouquier nous livre de sa personne, volontairement ou non, dans ses écritures publiques. Sa prose a une odeur qu'il est agréable et qu'il n'est point indiscret de respirer. Je puis bien dire que les articles de M. Fouquier, par les préoccupations dont ils portent souvent la trace, par la profondeur et la subtilité de l'expérience dont ils témoignent, laissent entrevoir derrière cette vie de grand laborieux une autre vie non moins remplie, une vie de grand épicurien. Prenez le mot, de grâce, au sens le plus favorable. Épicure, tout le premier, fut un fort honnête homme. Pétrone est mort comme vous savez, et Saint-Évremond, Chapelle, la Fontaine et beaucoup d'autres chez nous ont été des esprits charmants. Mais en même temps (pardonnez-moi ces retours et ces retouches) on sent que ce voluptueux serait volontiers un homme d'action et qu'il suffirait (qui sait?) aux emplois les plus considérables et les plus difficiles. L'action proprement dite, l'action directe sur les hommes, par la parole ou par le gouvernement, il l'aime et il l'a recherchée. Il a été directeur de la presse, il a été candidat (pourquoi pas?) à diverses situations, et, s'il a échoué (ce qui arrive aux plus dignes), c'est ou parce qu'il a trop d'esprit, ou parce que ses autres occupations ne lui permettaient pas d'apporter assez de ténacité dans les brigues et les candidatures et peut-être aussi l'exposaient aux distractions et l'inclinaient aux nonchalances.
Vous commencez à apercevoir la richesse de cette nature. M. Fouquier est un méridional. Il a, de son pays, la gaieté, l'alacrité d'humeur, la facilité heureuse, l'optimisme--sans en avoir la suffisance ni la naïveté toujours prompte aux enthousiasmes. Et M. Fouquier est aussi un méridional de Marseille, un Phocéen, un Grec. La Grèce, il l'adore et il en parle souvent. Et vraiment les dieux lointains de son antique patrie lui ont donné la finesse, la grâce, le bien dire, la joie de vivre, l'équilibre des facultés intellectuelles. Il est bien fils de cette race qui a vécu si noblement, de la vie la plus naturelle et la plus cultivée à la fois, de cette race qui n'a point maudit la chair et qui n'a répudié aucun des présents du ciel. Pourtant je le vois comme un Grec un peu amolli, plus près d'Alcibiade que de Socrate, pour qui il a été maintes fois injuste (après d'autres), et plutôt encore comme un Grec d'arrière-saison, contemporain de Théocrite, jouissant de ses dieux sans y croire, mais sans les nier publiquement; et moins comme un Athénien que comme un Grec des îles, plein de science et de douceur, traînant sa tunique dénouée dans les bosquets de lauriers-roses... Mais ce méridional est un méridional blond. Son front «s'est élargi» par le temps, comme celui de la Pallas de M. Renan, jusqu'à «comprendre plusieurs espèces de beauté»; et ce Phocéen conçoit quand il le veut la mélancolie des Sarmates et des Saxons et les tristesses et raffinements d'art et de pensée des hommes du Nord.