Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 15

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Je vous assure que ces simples lignes, à leur place, sont d'un très grand effet.

III

Ce livre nous fait aimer M. Gaston Paris: il nous fait aimer aussi le moyen âge. M. Paris insiste sur ce point, qu'en dépit de la violente rupture de la Renaissance avec nos traditions, le moyen âge, c'est bien nous-mêmes, que c'est bien notre esprit et notre coeur que nous y retrouvons, que les hommes de ces temps anciens sont bien réellement nos pères. C'est surtout de cette démonstration que je lui sais gré. Il nous rend une noblesse, à nous qui n'en avons pas d'autre. Je serais charmé de m'appeler Montmorency: ce serait une joie pour moi d'avoir été déjà glorieux bien loin dans le passé; mais, si nous ne sommes pas de haute lignée par le sang et le nom, nous sommes du moins, nous les lettrés, d'une grande et vieille race intellectuelle: nous remontons à Téroulde et par delà, plus haut que les Montmorency; et cela nous console amplement, et nous remercions M. Gaston Paris de s'être fait le généalogiste de nos intelligences.

Il nous fait d'autant plus aimer la littérature du moyen âge qu'il en parle avec modestie. Il n'a point les ardeurs naïves, les admirations intolérantes de tel romanisant qui, parce qu'il a consacré sa vie à cette littérature, ne voit rien au monde de plus beau et, pour peu qu'on le pousse, vous met la _Chanson de Roland_ au-dessus de l'_Iliade_ et le _Mystère de la Passion_ au-dessus des tragédies de Racine. M. Paris est un érudit si peu emporté qu'il se refuse à trancher la question qu'on se pose toujours dès qu'on a pris quelque intérêt à ces études:--Sans la Renaissance, provoquée par la connaissance et l'imitation des lettres antiques, notre littérature nationale fût-elle parvenue d'elle-même au degré de perfection où sont montées la grecque et la latine? Autrement dit, la Renaissance a-t-elle été un bien ou un mal?--Grosse question, attirante comme toutes les questions insolubles, et frivole peut-être sous un air de sérieux. Il est certain que l'âme du moyen âge avait en elle des trésors de sentiment, d'imagination et de passion tels que l'âme antique semblerait presque indigente auprès. Il est sûr, d'autre part, que le moyen âge n'a jamais su exprimer complètement, dans des ouvrages parfaits, cette poésie qui était en lui. Il n'a pas su trouver une forme égale à ses rêves et à ses aspirations. Il n'a guère connu la beauté plastique. Pourquoi? Est-ce parce que le sentiment chrétien, dont le moyen âge était pénétré, répugne au fond à la beauté proprement artistique et littéraire, comme à quelque chose qui tient trop à la matière et à la chair et dont la séduction a je ne sais quoi de païen et de diabolique? Ou bien le peuple tout jeune et tout neuf sorti de la fusion des Celtes, des Latins et des Francs, se trouvait-il incapable, par quelque faiblesse de complexion, d'atteindre jamais de lui-même à la perfection de l'art? Ou bien enfin est-ce qu'il n'a pas eu le temps d'y atteindre en cinq cents ans? Il ne faut pas oublier que ces cinq siècles ont été fort troublés, que la guerre de Cent ans a été une terrible interruption dans le progrès intellectuel de notre race; et, malgré cela, nous étions déjà en bon chemin quand la beauté antique nous a été révélée. Je ne sache pas qu'il y ait dans notre XVIe siècle rien de comparable en poésie, même pour la beauté de la forme, à telle ballade de Rutebeuf, de Charles d'Orléans et de Villon. Il s'en faut de peu que telle page de Commynes n'égale les plus belles de Montaigne et de Rabelais. Qui sait où nous serions parvenus, laissés à notre propre mouvement? Et d'ailleurs, si l'antiquité grecque et latine, aussitôt dévoilée, nous a séduits et subjugués, c'est sans doute que nous avions en nous l'instinct et le sentiment de cette forme accomplie et que nous y aspirions confusément. On pourrait donc dire que nous avons reconnu cette beauté plutôt que nous ne l'avons découverte, et que l'imitation de l'antiquité n'a pas été pour nous une «Renaissance», mais un achèvement. Et l'on se demanderait alors si l'antiquité ne nous a pas fait payer un peu cher le service qu'elle nous rendait. Elle a sans doute hâté notre croissance, mais aussi peut-être l'a-t-elle fait dévier pendant un siècle et plus. Car, avec ses formes, elle nous a imposé ses idées et ses sentiments, et, en les mêlant aux nôtres en trop grande abondance, elle a bien pu altérer pour un temps (dans quelle proportion? on ne le saura jamais) notre développement original. Il est vrai que, après tout, cette infusion nous a enrichis, que, tout ayant fini par se fondre, tout est bien, et que nous n'avons donc pas à nous plaindre.

Mais, de ce que cette irruption de l'antiquité a été, voilà trois siècles et demi, soudaine (autant que peuvent l'être ces choses), irrésistible et telle qu'elle a fait perdre à nos aïeux l'amour et presque le souvenir de leur passé, il s'ensuit qu'aujourd'hui, bien que plus éloignés de la foi religieuse du moyen âge que les hommes d'il y a trois cents ans, nous sommes cependant beaucoup plus capables de goûter et de comprendre son art et sa littérature et nous nous en sentons même beaucoup plus près. Ces cathédrales gothiques qui semblaient barbares aux lettrés du XVIIe siècle et qui, pour Fénelon, manquaient de mesure et de noblesse, elles nous éblouissent, elles nous charment, elles nous touchent. Les raides et expressives statues des bons imagiers, les broderies végétales et les infinies ornementations qu'ils ciselaient patiemment dans la pierre nous intéressent pour le moins autant et nous paraissent peut-être aussi belles, quoique d'une autre façon, que les figures des Panathénées ou les acanthes des colonnes corinthiennes. Les chansons, les fabliaux, les farces, les mystères, dont l'excellent et sec Boileau méprisait la grossièreté et que d'ailleurs il ne lisait pas, nous les lisons, un peu vite parfois et en dissimulant quelque ennui; mais aussi nous y découvrons souvent, dans une phrase, dans un vers (et tout le reste en bénéficie), des merveilles de grâce, de finesse, d'émotion, de poésie, une malice exquise, ou bien une tendresse, une piété qui nous vont à l'âme. Nous avons des attendrissements demi-involontaires, demi-prémédités, sur la littérature de nos lointains aïeux. Ce qui échappait complètement à Ronsard, à Racine, à Fénelon, à Voltaire, nous avons la joie et l'orgueil de le voir et de le sentir. Nous sommes plus proches, par le coeur et l'esprit, de Villon, de Joinville, de Villehardouin, de Téroulde, que ne l'ont été, du premier jusqu'au dernier, nos écrivains classiques, et nous renouons par-dessus leur tête la tradition nationale.

On dira:--Ce n'est là qu'un effort de l'esprit critique, une sympathie artificielle et acquise. Nous connaissons plus de choses que les hommes des trois derniers siècles; nous savons mieux qu'eux nous représenter des états d'esprit et de conscience différents du nôtre; l'étude de l'histoire, la multiplicité des expériences faites avant nous, le cours du temps, même la vieillesse de la race, un certain affaiblissement des caractères et de la faculté de croire et d'agir, tout cela a développé chez nous la curiosité et l'imagination sympathique. Il n'y a rien de plus. Nous concevons peut-être mieux l'âme du moyen âge, mais nous en sommes encore plus loin que les écrivains des siècles classiques.

En êtes-vous sûrs? Pour comprendre et pour aimer certains sentiments, il faut du moins en porter les germes en soi, il faut être capable de les ressusciter, fût-ce par jeu, de les éprouver, fût-ce un moment et en sachant bien que c'est une comédie intérieure qu'on se donne et dont on reste détaché. Toujours est-il qu'une âme antérieure à la nôtre dort en nous et qu'il n'est pas impossible de la réveiller et de jouir de ces réveils avec une demi-sincérité. Nous sommes devenus habiles dans ces exercices, nous nous y plaisons, et à cause de cela notre littérature diffère peut-être moins profondément de celle du moyen âge que la littérature du XVIIe et du XVIIIe siècle. Ou plutôt c'est comme si, sous le flot envahisseur des lettres antiques, un courant secret, une Aréthuse avait persisté, qui, longtemps refoulée et opprimée, a percé peu à peu les couches d'eau supérieures et s'y est mêlée...

Remarquez, je vous prie, que jamais depuis le moyen âge la littérature n'a été aussi dégagée qu'aujourd'hui de toute règle ni dans un plus superbe état d'anarchie. Nous sommes revenus à l'absolue liberté, comme avant la Renaissance.--Le réalisme, si en faveur à présent, est chose du moyen âge.--Le roman est aujourd'hui une bonne moitié de la littérature, comme au moyen âge.--Les épopées du moyen âge défrayent notre poésie et notre musique.--La poésie personnelle et lyrique, ressuscitée de nos jours, est chose du moyen âge plus que de la Renaissance et a été presque inconnue des deux derniers siècles; Musset est plus proche de Villon que Boileau.--Le mysticisme, la préoccupation du surnaturel, l'espèce de sensualité triste dont sont pénétrés si curieusement, en plein âge scientifique, les livres de beaucoup de jeunes gens, ce sont encore choses du moyen âge; Baudelaire est moins loin que Boileau de l'auteur du _Mystère de Théophile_.--Les hommes de la première moitié de ce siècle croyaient à une mission providentielle de la France dans le monde, comme les hommes du temps des croisades.

Or rien de tout cela, ou presque rien, entre la prise de Constantinople et la Révolution française...

Mais ces réflexions sont d'une généralité tellement démesurée qu'elles s'évanouissent à mesure que je les exprime. L'auteur de la _Poésie au moyen âge_ les désavouerait certainement, car ce n'est ni de l'érudition, ni de l'histoire, ni même de la critique. Tout au plus est-ce de la critique impressionniste. Cela prouve, du moins, qu'il y a non seulement de quoi s'instruire, mais de quoi songer, dans le livre de M. Gaston Paris. J'y ai même trouvé de quoi divaguer agréablement--j'entends agréablement pour moi.

LES FEMMES DE FRANCE

POÈTES ET PROSATEURS[62]

[Note 62: _Les femmes de France poètes et prosateurs_, morceaux choisis avec introduction, des notices biographiques et littéraires et des notes philologiques, littéraires, historiques, par P. Jacquinet, inspecteur général honoraire de l'instruction publique, recteur honoraire.--Veuve Eugène Belin et fils. Paris.]

M. Jacquinet serait-il las de Bossuet? Je ne sais, mais voici qui est bien étrange. L'auteur des _Prédicateurs avant Bossuet_, le savant et fin commentateur des _Oraisons funèbres_ et du _Discours sur l'histoire universelle_, vient de publier, avec introduction, notices et notes, un recueil de textes choisis, de 660 pages, et ces textes ne sont pas de Bossuet!

Mais au moins, direz-vous, sont-ils de quelque évêque ou de quelque sévère écrivain.--Point; M. Jacquinet, après de longues années de vertu, a voulu de délasser des austères compagnies, et il est allé trouver...--Une femme, peut-être?--Une femme? non; toutes les femmes! toutes les femmes de France qui ont écrit, depuis Christine de Pisan jusqu'à Eugénie de Guérin. Voilà ce qui s'appelle se décarêmer!

Quand je dis toutes..., rassurez-vous: M. Jacquinet a fait un choix. Grâce à ses bonnes habitudes littéraires, il a su apporter de la délicatesse et du goût dans cette débauche, et même de la modestie. Il n'a réuni, pour nos divertissements et pour les siens, que les dames les plus illustres et, sauf quelques exceptions, les plus honnêtes. Et il nous les présente dans d'élégantes notices d'une irréprochable courtoisie. Si quelqu'une a fait parler d'elle, il feint de croire que c'est seulement pour ses talents d'écrivain. Il est, sur les erreurs de ses amies, d'une discrétion parfaite; et, comme elles ont belle tenue, Bossuet lui-même, introduit dans ce salon, n'y verrait que du feu, lui à qui Mme de Montespan en faisait si facilement accroire, comme le conte Mme de Caylus. Sérieusement, M. Jacquinet a composé là, avec un tact très sûr, pour les jeunes filles de nos lycées, un recueil délicieux que les hommes même liront avec plaisir et profit, qui prête à beaucoup de remarques et au sujet duquel se pose naturellement plus d'une question intéressante.

M. F. Brunetière a récemment étudié[63] la plus importante de ces questions: celle de l'influence des femmes sur notre littérature. Cette influence, il nous l'a montrée bienfaisante--et restrictive: comment les femmes, par les salons, ont imposé et appris aux écrivains la décence et l'agrément, comment aussi elles ont émoussé l'originalité de quelques-uns et les ont, par trop de souci de l'agrément, détourné des certains problèmes et d'une vue complète de la vie. Je ne vois rien d'essentiel à ajouter là-dessus, car j'ai même appris beaucoup en lisant l'étude de M. Brunetière. Il ne me reste qu'à noter quelques impressions, un peu à l'aventure, en feuilletant cette séduisante anthologie féminine.

[Note 63: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er novembre 1886.]

I.

La première impression, c'est que presque toutes ces femmes sont charmantes ou drôles, et de figures extrêmement variées. Comme leur sexe les rend très malléables aux influences extérieures, elles représentent, avec moins de mélange peut-être que les hommes, l'esprit des temps où elles ont vécu; et, en outre, comme la vocation littéraire chez les femmes suppose, plus que chez nous, par son caractère d'exception, un don spontané et original ou une vie un peu en dehors de la règle commune, presque toutes nous offrent, en effet, dans leur caractère ou dans leur existence, des traits imprévus et piquants.

Mais peut-être qu'en parcourant leur prose ou leurs vers nous nous souvenons un peu trop, malgré nous, que ce sont des femmes; et nous inclinons par là à les trouver exquises. Il est vrai que le souvenir de leur sexe peut également se retourner contre elles... En somme, soit que l'idée d'un autre charme que celui de leur style agisse sur nous, soit qu'au contraire l'effort de leur art et de leur pensée nous semble attenter aux privilèges virils, il est à craindre que nous ne les jugions avec un peu de faveur ou de prévention, qu'elles ne nous plaisent à trop peu de frais dans les genres pour lesquels elles nous semblent nées (lettres, mémoires, ouvrages d'éducation), et qu'elles n'aient, en revanche, trop de peine à nous agréer dans les genres que nous considérons comme notre domaine propre (poésie, histoire, critique, philosophie). Il faut prendre garde aussi que certains traits de leur vie, qui nous laisseraient indifférents si nous les rencontrions dans une vie d'homme, ne nous disposent à la rigueur ou à trop d'indulgence et que nous ne soyons induits à trop bien traiter celles qui ont été vertueuses et trop mal celles qui ne l'ont pas été--à moins que ce ne soit tout juste le contraire. Car, lorsqu'il s'agit des femmes, même mortes, même inconnues et très lointaines, il peut arriver que l'obscur attrait du sexe altère l'équité de nos appréciations. On peut gauchir ici par galanterie, ressouvenir voluptueux ou morgue masculine. Dès que l'Ève éternelle ou l'éternelle Phryné est citée devant nous, nous sommes en cause, sciemment ou non; et qui répondra de notre entière liberté de jugement? Mais comme, après tout, on n'en peut pas répondre davantage dans les autres cas, qu'importe? Ce n'est ici qu'un fort léger surcroît aux causes d'erreur habituelles. Entrons donc, sans plus de façons, dans le gynécée littéraire choisi et composé par l'ami de Bossuet.

II

Voici la contemporaine de Jeanne d'Arc, l'excellente Christine de Pisan, si digne, si naïve, si pleine de vertu et de prud'homie, qui, raide comme un personnage de vitrail, s'applique, avec le grand sérieux des bonnes âmes du moyen âge, gauchement et gravement, à enserrer la langue balbutiante de son siècle dans la forme du style cicéronien comme dans un heaume lourd et trop large. Les _Dits moraux et enseignements utiles et profitables_, le _Livre des faits et bonnes moeurs du roi Charles V_, le _Trésor de la Cité des Dames_..., les adorables titres et qui fleurent l'antique sapience! Et quelle joie de lui voir défendre l'honneur des dames contre ce méchant railleur de Jean de Meung! Si je ne me trompe, nous retrouverons quelque chose de cette honnête candeur chez Madeleine de Scudéry, la vierge sage, d'âme héroïque et d'esprit prolixe.--Voici Marguerite d'Angoulême, très savante, très entortillée, toute fumeuse de la Renaissance, souriante, gaie et bonne à travers tout cela, avec son grand nez sympathique, le nez de son frère François Ier.--Puis, c'est l'autre Marguerite, Marguerite de Valois, point pédante celle-là, dégagée, galante avec une entière sécurité morale, que rien n'étonne, qui raconte si tranquillement la Saint-Barthélemy; la première femme de son siècle qui écrive avec simplicité; une inconsciente, un aimable monstre, comme nous dirions, aujourd'hui que nous aimons les mots plus gros que les choses.--Je mets ensemble les énamourées, les femmes brûlantes, les Saphos, chacune exhalant sa peine dans la langue de son temps: Louise Labbé mettant de l'érudition dans ses sanglots; Mlle de Lespinasse mêlant aux siens de la sensibilité et de la vertu, Desbordes-Valmore des clairs de lune et des saules-pleureurs...

Mlle de Gournay est une antique demoiselle pleine de science, de verdeur et de virilité, une vieille amazone impétueuse que Montaigne, son père adoptif, dut aimer pour sa candeur, une respectable fille qui a l'air d'un bon gendarme quand, dans son style suranné, elle défend contre Malherbe ses «illustres vieux». Je crois la voir donner la main à Mme Dacier, cette autre Clorinde de la naïve érudition d'antan.--Mlle de Montpensier est une héroïne de Corneille, très fière, très bizarre et très pure, sans nul sentiment du ridicule, préservée des souillures par le romanesque et par un immense orgueil de race; qui nous raconte, tête haute, l'interminable histoire de ses mariages manqués; touchante enfin dans son inaltérable et superbe ingénuité quand nous la voyons, à quarante-deux ans, aimer le jeune et beau Lauzun (telle Mandane aimant un officier du grand Cyrus) et lui faire la cour, et le vouloir, et le prendre, et le perdre.--Le sourire discret de la prudente et loyale Mme de Motteville nous accueille au passage.--Mais voici Mme de Sévigné, cette grosse blonde à la grande bouche et au nez tout rond, cette éternelle réjouie, d'esprit si net et si robuste, de tant de bon sens sous sa préciosité ou parmi les vigoureuses pétarades de son imagination, femme trop bien portante seulement, d'un équilibre trop imperturbable et mère un peu trop bavarde et trop extasiée devant sa désagréable fille (à moins que l'étrange emportement de cette affection n'ait été la rançon de sa belle santé morale et de son calme sur tout le reste).--À côté d'elle, son amie Mme de La Fayette, moins épanouie, moins débordante, plus fine, plus réfléchie, d'esprit plus libre, d'orthodoxie déjà plus douteuse, qui, tout en se jouant, crée le roman vrai, et dont le fauteuil de malade, flanqué assidûment de La Rochefoucauld vieilli, fait déjà un peu songer au fauteuil d'aveugle de Mme du Deffand.--Et voyez-vous, tout près, la mine circonspecte de Mme de Maintenon, cette femme si sage, si sensée et l'on peut dire, je crois, de tant de vertu, et dont on ne saura jamais pourquoi elle est à ce point antipathique, à moins que ce ne soit simplement parce que le triomphe de la vertu adroite et ambitieuse et qui se glisse par des voies non pas injustes ni déloyales, mais cependant obliques et cachées, nous paraît une sorte d'offense à la vertu naïve et malchanceuse: type suprême, infiniment distingué et déplaisant, de la gouvernante avisée qui s'impose au veuf opulent, ou de l'institutrice bien élevée qui se fait épouser par le fils de la maison!...--Puis c'est, à l'arrière-plan, Mme des Houlières, besoigneuse, «ayant eu des malheurs», intrigante, cherchant à placer ses deux filles, suspecte d'un peu de libertinage d'esprit, avec je ne sais quoi déjà du bas-bleu et de la déclassée...

Voici, en revanche, deux perles fines, deux fleurs de malice et de grâce: Mme de Caylus, si vive, si espiègle et si bonne, et la charmante Mme de Staal-Delaunay, qui fait penser, par son changement de fortune et par la souplesse spirituelle dont elle s'y prête, à la Marianne de Marivaux.--Une révérence, en passant, à la sérieuse et raisonneuse marquise de Lambert, et nous sommes en plein XVIIIe siècle, parmi les aimables savantes et les jolies philosophes. Voici Mme du Châtelet, l'amie de Voltaire, l'illustre Émilie, avec ses globes, ses compas, sa physique et sa métaphysique, esprit viril, n'ayant que des vertus d'homme, dépourvue de pudeur à un degré singulier si l'on en croit son valet de chambre Beauchamp.--Puis, c'est Mme d'Épinay, l'amie de Jean-Jacques et de Grimm, bien femme celle-là, et bien de son temps; très encline aux tendres faiblesses et parlant toujours de morale; une brunette maigre et ardente gardant, avec sa philosophie et son esprit émancipé, on ne sait quelle candeur étonnée de petite fille; bref, une de celles qui ont le plus drôlement et le plus gentiment confondu les «délicieux épanchements» de l'amour avec «l'exercice de la philosophie et de la vertu». M. Jacquinet oublie de nous dire ce que cette aimable femme tenait de son mari et transmit à son amant, et, quel clou chassait l'autre dans le coeur de Mme du Châtelet. Il commet beaucoup d'autres omissions, dont nous devons le remercier pour nos filles.--Près de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, si plaisante par son ignorance du mal, par son obéissance prolongée aux bonnes lois de nature, par son indulgence que la Révolution ne put même inquiéter, et par le divin enfantillage d'un optimisme sans limites.--Et, après cette colombe octogénaire, voici surgir Mme Roland, une fille de Plutarque, une enthousiaste, une envoûtée de la vertu antique, qui, lorsqu'elle écumait le pot chez sa mère, songeait à Philopoemen fendant du bois.--Voici trois maîtresses d'école, trois enragées de pédagogie: Mme de Genlis, le type de la directrice de pensionnat pour demoiselles, sentimentale et puérile; Mme Necker de Saussure, esprit solide et supérieur, d'un sérieux un peu funèbre, le modèle des gouvernantes protestantes; Mme Guizot, très bonne âme, avec quelque chose d'ineffablement gris, écrivant ce que peut écrire une demoiselle qui, à quarante ans, épouse M. Guizot, séduite apparemment par sa jeunesse.--Reposons-nous avec les romans de Mme de Souza, histoires simples, morales, non point fades, abondantes en détails insignifiants et agréables, et qui sont ce que nous avons, je crois, de plus approchant des romans des _authoress_ anglaises.

Tout à coup nous nous rappelons, avec surprise, que Mme Dufrénoy a fait des élégies et qu'il y a eu, voilà soixante ans (comme c'est bizarre!), des gens qui disaient d'un air attendri:

Veille, ma lampe, veille encore: Je lis les vers de Dufrénoy.

La muse du règne de Louis-Philippe, Mme de Girardin, défile à son tour. Nous croyons voir une gravure de Tony Johannot. Invinciblement nous la plaçons sur une pendule, avec une lyre. Et cependant nous songeons qu'elle fut dans son temps une grâce, un charme, un esprit, que cela est vrai, que cela est attesté par de nombreux témoignages; et nous faisons un mélancolique retour sur nous-mêmes et sur la vanité de toutes choses.