Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 14

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Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que «prendre à droite» et «ramasser les fuyards», le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces lettres, qui font le plus grand honneur à Condé: «Je m'adresse à vous pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de maréchal de France. Je puis vous assurer que _le principal honneur de ce combat lui est dû_.»--«Je vous supplie de considérer qu'on en a fait d'autres (maréchaux) qui n'avaient pas _gagné des batailles_ si avantageuses que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de l'honneur que j'ai eu.» Et Espenan et le duc de Longueville parlent exactement de la même façon.

«Gassion aussi, dit M. le duc d'Aumale, avait écrit à Mazarin; dans sa lettre, courte d'ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de lui-même.» Voyez-vous percer la malveillance? Si Gassion ne parle que de lui, c'est peut-être qu'il eût été fort empêché de faire de son général en chef un éloge sans réserves.

Au surplus, je me contente d'émettre des doutes. Il me suffit que la bataille de Rocroy ait été gagnée. Qu'elle l'ait été par Condé ou par Gassion, cela m'est assez égal, car j'aime autant l'un que l'autre. Mais cela, visiblement, n'est pas égal à M. le duc d'Aumale: c'est bien naturel, et c'est tout ce que je voulais dire. Il serait ridicule et j'espère qu'il serait inutile de vouloir diminuer la gloire militaire de Condé. Qu'à vingt ans et à sa première action il ait commis quelques fautes, quoi de surprenant? Il n'en a pas moins «gagné la bataille», lui aussi, par la confiance qu'il sut dès l'abord inspirer aux soldats, par son ascendant sur tous ceux qui l'approchaient, par la flamme qui était en lui, par le bonheur de son étoile. Cela vaut souvent une tactique impeccable. Du reste, au siège de Thionville, à Fribourg, à Nordlingen, nous ne trouvons plus de ces méchantes querelles à lui faire. On se représente ordinairement le grand Condé comme un capitaine d'un génie tout spontané et qui devait plus à l'inspiration qu'à la science: M. le duc d'Aumale s'applique à nous montrer qu'il fut aussi un excellent tacticien, un ingénieur habile et savant, et nous le croyons sans peine.

L'_Histoire des princes de Condé_ s'arrête à la bataille de Nordlingen: la partie la plus intéressante de la vie du duc d'Anguien reste donc à raconter. C'est là que nous attendons M. le duc d'Aumale avec impatience. J'avoue que je lui ai fait çà et là un procès de tendance; mais j'ai si grand'peur qu'il ne cède à la tentation d'embellir ou d'adoucir les traits du caractère de son héros! L'intérêt de son oeuvre y perdrait, et je ne vois pas ce qu'y gagnerait le grand Condé. Car on n'en fera jamais un très bon homme; mais, de plus, arrangé, il serait moins original; et, d'autre part, notre défiance, mise en éveil, irait plus loin que la vérité. Si donc M. le duc d'Aumale conclut un jour, comme Bossuet, que la qualité essentielle de son héros fut la bonté, nous ne demandons pas mieux; mais que ce soit à bonnes enseignes!

GASTON PARIS

ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE[59]

[Note 59: La _Poésie au moyen âge_, leçons et lectures, par M. Gaston Paris, de l'Institut.--1 vol. Hachette.]

I

Depuis qu'on nous a fait entendre que c'étaient les _privat-docents_ qui avaient gagné la bataille de Sedan, beaucoup de bons esprits se sont figuré chez nous qu'un moyen indirect, mais sûr, de préparer la revanche était d'établir des textes grecs, latins ou romans; et l'érudition a envahi la France. Elle règne à l'École normale et dans les Facultés. Elle règne même dans les lycées, où l'on fait de la philologie en huitième et où l'on initie aux «nouvelles méthodes» les petits garçons à grands cols et à culottes courtes.

Je respecte beaucoup cette manie. Fût-elle toujours stérile (ce qui n'est pas), je n'oserais m'en plaindre: car elle comble de joie ceux qui s'y livrent et elle fait du même coup le bonheur des autres par les railleries faciles auxquelles elle prête. Je reconnais d'ailleurs qu'il est peut-être aussi puéril de se moquer de l'érudition en bloc, que de faire de l'érudition comme quelques-uns en font.

Vous imaginez tout ce qu'on peut dire là-dessus:

--Oui, sans doute, l'érudition, comme nous la voyons pratiquée par les trois quarts des érudits, est, sous ses airs graves, une des plus futiles entre les occupations humaines. La race n'est pas éteinte des gens qui, du temps de la Bruyère, recherchaient avec passion si c'était la main gauche ou la main droite qu'Artaxercès avait plus longue que l'autre. Les neuf dixièmes des variantes que tel philologue, après avoir pâli sur les manuscrits, introduit dans le texte d'un auteur grec ou latin, sont parfaitement insignifiantes. Je ne suis nullement curieux de savoir combien il y a au juste de génitifs locatifs dans Virgile. Je ne puis dire combien j'ai peu de souci de connaître la date exacte de chacune des comédies de Plaute. Sur cent inscriptions que l'on découvre et que l'on déchiffre, il n'y en a pas deux qui nous révèlent quelque chose d'un peu intéressant. L'homme qui passe une année à déterrer dans quelque village d'Italie et à cataloguer de vieux pots en se demandant s'ils sont étrusques, fait une besogne pour laquelle je n'arriverai jamais à me passionner. Si l'on me disait qu'on vient de découvrir un almanach de tous les fonctionnaires romains en telle année, j'accueillerais la nouvelle avec sang-froid et je prierais qu'on me dispense de le lire. Or, tous les efforts des épigraphistes ne vont pas à reconstituer la dixième partie de cet almanach, pour lequel, s'il existait, je ne me dérangerais pas. Les trois quarts des textes du moyen âge, laborieusement établis et publiés par des hommes persévérants, distillent un insupportable ennui et nous apprennent moins de choses essentielles que le portail de Notre-Dame de Paris. Le travail enragé de presque tous les érudits sur le passé n'aboutit la plupart du temps qu'à découvrir ou à démontrer de petits faits purement contingents, absolument vides de signification, et dont il n'y a rien à tirer pour la connaissance de l'humanité et de son histoire.

Quoi de plus inutile et de plus frivole que ces recherches? Elles ne supposent d'ailleurs, chez ceux qui s'y sont voués, que de la patience, une sagacité moyenne et le goût d'une certaine activité sans invention, qui peut fort bien s'allier à une réelle paresse d'esprit. Elles sont le refuge des honnêtes gens à qui la grande curiosité, le sentiment du beau et le don de l'expression ont été refusés. Et pourtant ces médiocres occupations, «amusant leur intelligence par des difficultés faciles» (pour parler comme fait Flaubert à propos de Binet et de ses ronds de serviette), les gonflent d'aise et d'orgueil. L'érudit jouit de savoir des choses que les autres hommes ignorent. L'érudit méprise au fond les poètes, les romanciers, les critiques, les journalistes. L'érudit est plein de morgue, parce qu'il fait partie d'une espèce de confrérie occupée de choses mystérieuses, qui a ses traditions, ses rites, son langage. L'érudit est entêté: il tient d'autant plus au résultat de ses recherches que ce résultat est plus mince: il ne veut pas avoir perdu son temps. L'érudit a l'esprit court: l'épigraphie l'empêche de comprendre l'histoire; la philologie l'empêche de comprendre la littérature; l'archéologie l'empêche de comprendre l'art. L'érudit, confiné dans sa tâche méticuleuse et inféconde, vit en dehors de la réalité, de la grande comédie humaine, et ne se doute pas à quel point elle est amusante et variée. L'érudit a un faible pour l'Allemagne. Il en a plein la bouche, de la «science allemande». Bref, l'érudit est un être affreux, misérable et superflu.

Mais que de choses aussi à dire en faveur de l'érudit! Il est vrai qu'il y en a de plusieurs sortes, et ce n'est peut-être pas de la même que je vais parler maintenant.

D'abord, lequel des deux fait la besogne la plus vaine, de l'érudit qui découvre les choses inutiles du passé, ou du «chroniqueur» qui raille l'érudit et qui conte et commente les choses inutiles du présent? Est-il plus intéressant de savoir que Vultéius était, vers l'an 125, maire d'un village d'Italie, ou que Mme de Sainte-Veloutine portait l'autre jour un corsage vert à brindilles de jais? Puis, l'érudit a ce mérite de n'écrire que pour quelques centaines d'érudits, comme le poète écrit pour une cinquantaine de poètes. Or, de travailler pour un si petit nombre de personnes et de tenir leur estime pour une suffisante récompense de son labeur, cela ne suppose-t-il pas une fierté qui a sa noblesse? Ajoutez que ce labeur est le plus désintéressé de tous. L'érudit cherche la vérité pour elle-même: il l'accepte et l'aime toute seule et toute nue. Il l'aime, non seulement en dehors de toute application pratique, mais il l'aime quelle qu'elle soit, et même négligeable et stérile. Il admet d'avance l'insignifiance possible du résultat de ses efforts. Cette abnégation, quand on y pense, n'a-t-elle pas quelque chose d'héroïque et de touchant?

Mais, au reste, l'érudit est soutenu par cette idée qu'il travaille à une grande oeuvre collective, où l'effort de chaque ouvrier peut sembler de peu de fruit, mais où l'effort de tous est nécessairement fécond. Si quatre-vingt-dix-neuf inscriptions ne nous apprennent rien, la centième pourra fixer un point d'histoire important. Si quatre-vingt-dix-neuf variantes n'ajoutent ni sens ni beauté à un texte ancien, la centième pourra nous donner un beau vers. La date exacte d'un ouvrage peut être indifférente: elle peut aussi marquer clairement l'influence d'une littérature sur une autre, ou des événements politiques sur la littérature. Mille petits pots, en terre rouge ou brune, ne seront que des petits pots, quelques-uns avec des bonshommes dessus: le mille et unième sera précieux pour l'histoire de l'art ou des religions, complétera pour nous le sens d'un mythe, nous fera mieux connaître l'âme des anciens hommes.

L'érudit patient est comme le bon artisan du moyen âge qui s'appliquait à bien tailler sa pierre pour la cathédrale future sans savoir où cette pierre serait posée ni si elle serait vue des fidèles, heureux pourtant de collaborer pour son humble part au monument élevé à la gloire de Dieu. Il faut aimer les érudits, leur pardonner leurs petits travers, leurs étroitesses de spécialistes et leur vue de myopes. Ce sont les manoeuvres dévoués et pieux des belles architectures édifiées par les grands esprits. Ils préparent les matériaux qui servent à écrire les beaux livres. C'est par leurs découvertes que s'élargit, en somme, la philosophie des sages, et que se renouvellent l'inspiration des poètes et la curiosité des dilettantes. Leurs travaux de fourmis et de termites modifient à la longue, chez les êtres les plus intelligents de notre espèce, la vision du monde et de l'histoire. Ils contribuent à la conscience de plus en plus claire que l'humanité supérieure prend de soi. Ils sont comme l'humus où poussent ces fleurs spirituelles: le génie d'un Taine ou d'un Renan.

Et je suis encore plein de respect pour les érudits parce que leur manie implique l'amour du passé, et que cet amour est une piété et une vertu. C'est le passé qui nous a faits: malheur à qui ne s'y intéresse point et honte à qui le méprise! Rien ne me touche plus que de savoir ce qu'ont été mes pères lointains, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont écrit, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont songé le songe de la vie--et de retrouver leur âme en moi. C'est le passé qui fait le prix du présent et qui donne au présent sa forme. C'est dans le passé qu'il faut vivre, fût-ce pour en avoir pitié: en nous attendrissant sur nos ancêtres, c'est sur nous-mêmes que nous nous attendrissons. Je jouis de sentir à tout mon être des racines si profondes dans les temps écoulés et d'avoir tant vécu déjà avant de voir la lumière. L'avenir n'est que ténèbres et épouvante: toutes les fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, je sors de ce rêve avec un malaise horrible, une rage de ne pas savoir, un désespoir d'être né si tôt, une terreur devant l'inconnu. Au contraire, le rêve du passé est plein de charmes secrets: il prolonge ma vie par delà le berceau, il éveille en moi l'imagination pittoresque et il me fait éprouver que j'ai un bon coeur. Joignez que l'étude du passé est souvent une excellente leçon de sagesse et qu'elle nous enseigne doucement la vanité des choses tout en nous intéressant à cette vanité même.

Il me plaît donc de croire que la plupart des érudits ont, au fond, l'âme bonne. Beaucoup s'écartent avec soin des luttes âpres du présent, se trouvent bien dans leurs _templa serena_, qui sont tout voisins de ceux du philosophe. L'érudition est très propre à développer en nous l'esprit de détachement, la pitié, la bonté. Si l'érudit s'appelle quelquefois Hermagoras[60], il peut s'appeler aussi Silvestre Bonnard, et c'est alors une créature délicieuse, car nulle ne joint plus d'intelligence à plus de candeur.

[Note 60: La Bruyère: _De la société et de la conversation._]

II

Il peut également s'appeler Gaston Paris. Il est alors plus jeune, plus mêlé aux choses du siècle, moins rêveur, moins hanté par saint Doctrové, et assurément les élèves de l'École des chartes ne le traiteront jamais comme ils traitent l'exquis Silvestre en se promenant sous les ombrages du Luxembourg. M. Gaston Paris est un des exemplaires accomplis de l'érudit lettré de notre temps. Il est un des ouvriers qui, tout en taillant leur bloc, pourraient le mieux dessiner le plan de la cathédrale. On sent sous ce philologue un savant, un philosophe, un artiste. Cependant qu'il s'applique à sa tâche minutieuse, il se tient au-dessus. Il a réuni, voilà quelques mois, une petite partie de ses leçons sous ce titre: _la Poésie au moyen âge;_ et l'on ne sait ce qui est le plus intéressant dans ce volume, de M. Paris étudiant le moyen âge, ou du moyen âge étudié par M. Paris. Je dirai donc un mot sur l'écrivain, puis un mot sur l'objet de ses études.

M. Gaston Paris a d'abord, au plus haut degré, l'esprit scientifique. Je ne connais pas de plus belle définition de cet esprit que celle qu'il en donne dans une leçon sur la _Chanson de Roland_, faite au Collège de France le 8 décembre 1870:

«... Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. Ainsi comprises, les études communes, poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande patrie qu'aucune guerre ne souille, qu'aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l'unité que la cité de Dieu leur a donnés en d'autres temps.»

Et voici une autre page où cet amour de la vérité s'exprime comme ferait la foi jalouse d'un croyant, en laisse voir les scrupules, les délicatesses, les pieuses intransigeances:

... Il y a au coeur de tout homme qui aime véritablement l'étude une secrète répugnance à donner à ses travaux une application immédiate: l'utilité de la science lui paraît surtout résider dans l'élévation et dans le détachement qu'elle impose à l'esprit qui s'y livre; il a toujours comme une terreur secrète, en indiquant au public les résultats pratiques qu'on peut tirer de ses recherches, de leur enlever quelque chose de ce que j'appellerai leur pureté.

Qu'est-ce que cet amour de la vérité, poursuivie en dehors de tout intérêt matériel ou moral, à plus forte raison en dehors de toutes les théologies et dans l'oubli de toutes les explications qu'on a pu tenter de l'univers et de sa destinée,--qu'est-ce que cet amour, sinon une religion encore? Sans doute le seul plaisir de l'enquête expliquerait en grande partie le courage de l'érudit; mais il y a, je crois, autre chose. Cette recherche désintéressée, pour être soutenue avec l'espèce d'héroïsme qu'y apportent certains esprits, suppose, ou la foi en cette idée que la vérité est bonne, quelle qu'elle puisse être, ou la résignation à la vérité même triste, même décevante, même inintelligible. Or ces deux sentiments, confiance ou soumission à l'ordre éternel des choses, ont assurément un caractère religieux. Tout érudit a nécessairement au fond du coeur, qu'il le sache ou non, la profession de foi de Sully-Prudhomme:

La Nature nous dit: Je suis la Raison même, Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés[61], etc.

[Note 61: _Les Destins._]

L'univers n'a peut-être aucun but; mais, s'il en a un, on peut croire que c'est d'être connu de l'homme, de se réfléchir enfin entièrement et exactement dans l'homme. Le savant, l'érudit, qui contribue à cette connaissance totale en se gardant des interprétations hâtives et incomplètes qui en retarderaient le progrès est donc l'homme du monde qui se conforme le mieux à la pensée divine. Et c'est pour cela que la passion scientifique a chez quelques savants la sérénité et l'énergie d'une foi religieuse et qu'ils apparaissent à la foule avec quelque chose de l'antique prestige des prêtres.

Un des charmes de M. Gaston Paris, c'est que ce culte absolu du vrai s'allie chez lui avec les plus beaux et les plus délicats des sentiments humains. Et d'abord il aime sa patrie presque autant que la vérité. La définition de l'esprit scientifique que je citais tout à l'heure a été donnée en plein siège de Paris; et, ce qu'il y a de touchant, c'est l'embarras de l'érudit scrupuleux à qui la patrie monte aux lèvres et qui dit qu'il l'oubliera, et qui ne peut cependant songer à autre chose. Est-ce sa faute, à lui, si ce qui fait un peuple, l'amour du sol et le sentiment de l'honneur national, est déjà dans la _Chanson de Roland_? Toute cette leçon, faite au bruit des obus allemands, tourmentée, embarrassée de déclarations peu s'en faut contradictoires, me paraît par là même d'une éloquence singulière. Je ne puis me tenir de détacher de la conclusion ces lignes où l'émotion de l'érudit, tout en se contenant, teint son style d'une couleur charmante:

... Certes nous avons eu, depuis la Renaissance, une littérature plus belle, plus variée, plus riche pour le coeur et pour l'esprit que la poésie rude et simple de _Roland_; et, quand nous revenons écouter ce langage naïf en sortant des harmonies savantes de nos grandes oeuvres littéraires, il nous semble entendre le bégayement de l'enfance. Mais surmontons cette première impression, prêtons une oreille attentive et sympathique, et nous reconnaîtrons que _cet enfant robuste et sain, plein de vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant qui est déjà le grand peuple français_ parle aussi la grande langue française. Elle aura plus tard des accents plus souples, plus nuancés, plus délicats; elle n'en aura jamais de plus pleins et de plus justes, ni qui se fassent entendre de plus loin...

Ainsi ce prêtre austère de l'érudition a le coeur le plus sensible du monde. Et ce collationneur de vieux textes a l'esprit éminemment philosophique. Travailleur de bibliothèques, déchiffreur de parchemins, habile à fixer une date par des rapprochements et des déductions et à dresser la généalogie d'une famille de manuscrits, il l'est autant qu'aucun professeur de l'École des chartes. Lisez l'étude sur le _Pèlerinage de Charlemagne_, où il établit la date, l'origine et le sens de la vieille chanson: vous y verrez ce qu'il peut y avoir d'intérêt dans ces menues besognes. Le chapitre sur la légende religieuse de l'_Ange et l'Hermite_ est encore un modèle de clarté, de précision et de sagacité. Mais déjà l'érudit s'y double d'un historien et d'un philosophe. Regardez-y de près: cette étude des transformations d'un vieux récit populaire contient comme un raccourci de l'histoire des religions. Ce travail est un de ceux qui nous montrent le mieux comment l'examen d'une question très particulière peut servir à l'éclaircissement de questions essentielles et très générales, et quel rapport il peut y avoir entre l'effort obscur d'un vieil archiviste acharné sur quelque manuscrit poudreux et l'oeuvre glorieuse d'un Mommsen ou d'un Renan. Et que dirons-nous des études où M. Gaston Paris n'expose que des idées générales, de celle qu'il consacre, par exemple, aux _Origines de la littérature française_? Il est impossible de mieux démêler les éléments constitutifs de cette littérature ni de mieux raconter la formation première de notre génie national. Mais, après avoir admiré cette exposition si large et si précise, si majestueuse et si pleine, songeons qu'elle résume tout un amoncellement d'études spéciales, minutieuses, insignifiantes, sans lesquelles cette exposition n'est pourtant pas possible; qu'un érudit de l'espèce de M. Paris absout des milliers d'érudits et justifie leur existence, et qu'il faut que d'innombrables chartistes préparent l'histoire pour qu'un seul puisse l'écrire.

Enfin ce savant de tant de patriotisme et cet érudit de tant de philosophie est, par surcroît, un artiste, un poète. Je vous recommande son admirable leçon sur la _Poésie du moyen âge_, sur la poésie de sa religion, de sa science, de sa vie entière. Vous y verrez que non seulement M. Paris comprend le moyen âge, mais qu'il le sent, qu'il a pénétré l'âme de nos aïeux et qu'il a su la faire revivre, sans quitter l'attitude du savant, par la vivacité de son impression, et, sans quitter le ton de l'exposition scientifique, par la magie des mots. Cela est d'autant plus remarquable que M. Gaston Paris, uniquement préoccupé d'être clair, n'a point, en écrivant, de marque très personnelle et ne cherche pas à en avoir, et qu'il n'arrive à la couleur, quelquefois à l'émotion, que par l'extrême précision et la sincérité de son style.

Mais le chef-d'oeuvre de son art, c'est peut-être le morceau où il en a mis le moins, je veux dire la leçon sur Paulin Paris. Cela est délicieux de franchise et de «candeur» (je prends le mot au sens du mot latin, qui ne signifie point naïveté). Il avait à raconter et à apprécier les travaux de son père. Il le fait tranquillement, n'esquivant rien, n'exagérant rien, avec un désintéressement, une impartialité, une indépendance de jugement telle, que cette sorte de sacrifice ou plutôt (car il n'avait point à la sacrifier) d'oubli provisoire de la piété filiale en face de la science qui prime tout, m'a rappelé, je ne sais comment, la hauteur d'âme des vieux Romains mettant tout naturellement l'intérêt de la patrie au-dessus des affections de famille... Puis, tout à coup, après ce long, tranquille et consciencieux exposé qui n'eût point été différent s'il se fût agi d'un étranger, la voix du professeur s'altère et laisse tomber ces mots:

... Moi qui vous parle, moi qui seul sais le respect et la reconnaissance que je lui dois, j'ai dû m'abstenir de les exprimer comme je les sens, autant pour être fidèle à cette modération qu'il aimait à garder en toutes choses, autant pour ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place, que pour ne pas m'exposer à être envahi par une émotion trop poignante qui ne m'aurait pas laissé la liberté et la force de rendre à cette mémoire si chère et encore si présente l'hommage public auquel elle a droit.