Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 13

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Puis le duc d'Anguien apprend la philosophie et les sciences. «Toutes ces études furent poussées à fond.» Pousser à fond l'étude des sciences et de la philosophie entre onze et treize ans, cela est tout à fait remarquable. À la fin de chaque division du cours, il soutient des thèses qu'il fait imprimer et distribuer aux ministres, aux principaux magistrats, aux chefs du clergé, à Paris, en province et jusqu'à Rome. Puis c'est le droit et l'histoire où il s'applique avec beaucoup d'ardeur, considérant expressément les grands personnages historiques comme des maîtres et des sortes de prédécesseurs dans un rôle qu'il jouera à son tour. «C'est un esprit auquel il faut de l'emploi», disait fort justement son précepteur le P. Pelletier. Joignez à cela les exercices physiques, la danse, la paume, l'équitation, la chasse, à laquelle il paraît dès lors s'adonner furieusement. Ici se placent deux de ces anecdotes que recherchaient Bouvard et Pécuchet méditant une _Vie du duc d'Angoulême_. Un jour, il donne tout son argent à deux paysans ruinés par les recors. En revanche et avec plus d'entrain, j'en suis sûr, il défend contre une émeute un procureur fiscal.

À quinze ans il vient à Paris faire sa révérence au roi, se rend à Saint-Maur auprès de sa mère, «qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de voir souvent», et va rejoindre son père dans son gouvernement de Dijon, où il complète ses études. Il revient à Paris, entre à l'Académie royale, qui était une sorte d'École militaire, et commence à aller dans le monde, à l'hôtel de Condé et à l'hôtel de Rambouillet, où il rencontre une foule de jolies personnes et notamment cette touchante Marthe du Vigean dont il devient quelque peu amoureux. Pourquoi, sur ces amours, M. le duc d'Aumale nous renvoie-t-il à Victor Cousin? N'a-t-il point d'autres documents?

M. le Prince avait d'ailleurs fixé le nombre et la durée des visites que le duc d'Anguien pouvait faire à sa mère. Mais la princesse, blessée par ces prescriptions, peut-être aussi trouvant que son fils «ne faisait pas d'assez bonne grâce son compliment aux dames», lui dit «qu'il n'était pas nécessaire de venir souvent». Il est vrai qu'elle se ravise un peu après. C'est égal, la tendresse manque singulièrement dans cette éducation. À quinze ans, le duc d'Anguien n'avait pour ainsi dire pas vu son père ni sa mère. «En apprenant, en imposant le respect à son fils, dit M. le duc d'Aumale, Henri de Bourbon négligea de faire naître, de développer dans cette jeune âme certains sentiments délicats, de toucher certaines cordes qui n'ont jamais vibré dans le grand coeur de Condé.» À la bonne heure! Mais quelles «cordes»? Au moins l'apprendrons-nous dans les volumes suivants? Trop de litotes et de prétéritions. Un jour, M. de Benjamin, directeur de l'Académie royale, se met d'accord avec le P. Pelletier pour empêcher le jeune duc d'aller à un divertissement chez sa mère: M. le duc d'Aumale a le courage d'avouer que «cette conspiration contre d'innocents plaisirs ne fut pas du goût de M. le duc» et que «pendant quelques jours M. de Benjamin n'eut pas à se louer de lui». Mais tout de suite il ajoute, craignant d'en avoir trop dit: «Ce fut de courte durée.»

À dix-sept ans, le duc d'Anguien va prendre possession du gouvernement de Bourgogne en l'absence de son père. Il est vrai «qu'il fut réglé que le jeune gouverneur ne prendrait résolution sur aucun objet important sans l'avis d'un conseil dont son père avait nommé tous les membres». Ce qui n'empêche point M. le duc d'Aumale d'attribuer pieusement à ce gouverneur de dix-sept ans tout le mérite des mesures qu'il prend et des rapports qu'il signe. Ici, bien que son père l'entretienne maigrement et refuse même un habit neuf au gouverneur de Bourgogne, le pauvre enfant respire un peu. Il va dans les bals, dans les mascarades, il joue, il «passe joyeusement son temps». Son père avait eu soin de le flanquer d'un nouveau jésuite, le P. Mugnier; mais ce jésuite était un brave homme qui calmait M. le Prince quand le petit duc avait trop perdu au jeu et qui avait pour son élève d'assez grandes tolérances, comme on le voit par ce passage impayable d'une de ses lettres: «Quelques scrupuleux de Dijon, même de nos Pères, m'ont reproché tels divertissements (les mascarades) à cause du masque. Je me suis défendu par bonnes raisons dont l'une est _la modestie que M. le duc m'a promis de garder en telles actions_.» Et M. le duc d'Aumale ajoute, non moins plaisamment: «Il y a lieu de croire que M. le duc tenait sa promesse.» Vous pensez bien que, pour moi, je me garderais bien d'en douter.

Mais ce bon temps ne dura guère. Son père, en homme avisé, lui fait épouser Mlle de Brézé, une petite fille chétive et insignifiante, mais nièce du tout-puissant cardinal. Heureusement le duc d'Anguien s'en va peu après comme volontaire au siège d'Arras. Dès la première rencontre, il se bat éperdument. «Après avoir tiré à bout portant ses deux pistolets, il désarme de sa main et fait prisonnier un capitaine de cuirassiers de l'empereur.» Nous savons par les témoignages des contemporains qu'il donnait toujours de sa personne dans la mêlée, que le combat l'enivrait et le transfigurait, et qu'il apparaissait alors, les yeux flamboyants, tout rouge de sang, «pareil au dieu Mars». Mais tout de suite après ce furieux noviciat, il tombe dangereusement malade. «Un instant on le crut fou.» Il en réchappe; il vient à Paris. Son père, qui continuait à le surveiller de fort près, l'arrache à la société des petits-maîtres: «Ils feront de mon fils un joueur et un libertin.» Il n'aimait pas la femme à qui on l'avait marié. Mme la Princesse note dans une lettre, comme un fait digne de remarque, qu'il s'est laissé embrasser par sa femme et lui a fait quelques caresses. Richelieu, qui avait un oeil dans l'alcôve du duc d'Anguien, prenait fort mal sa discrétion calculée à l'égard de la duchesse. C'est sur tout cela que nous voudrions avoir quelques détails. Après la tyrannie paternelle, la tyrannie du cardinal s'appesantissait sur le fougueux adolescent. Une fois, à Lyon, il se dispense d'aller rendre ses devoirs au vieil archevêque, frère du grand ministre: Richelieu l'oblige à aller faire, tout frémissant de rage, amende honorable au bonhomme. Pourtant le cardinal l'appréciait et l'aimait. Il le recommande avant de mourir, au roi qui, mourant lui-même, lui donne un commandement en chef.

Enfin! il allait donc pouvoir dépenser librement l'extraordinaire somme de vie et d'énergie qui était en lui et que tout avait comprimé jusque-là. Nous avons été étonnés de le trouver, après tout, si docile; mais quelle revanche il prendra! Son éducation prépare de deux manières le Condé que nous connaissons. D'abord elle est dirigée tout entière en vue du premier rôle qu'il doit jouer, et cette idée lui a toujours été présente, en sorte que sa fierté même a pu être intéressée à se plier aux rudes programmes qu'on lui imposait. De plus, cette éducation a été absolument sans tendresse; elle n'a pu développer en lui que l'orgueil et la force de la volonté. Durement élevé, il manquera de douceur. Longtemps contraint, dès qu'il sera libre il éclatera; il fera des choses héroïques et superbes, et bientôt il en fera de monstrueuses; son éducation, par ce qu'elle a de spécial, nourrit son orgueil, et, par ce qu'elle a de tyrannique, en prépare le débordement.

III

À vingt et un ans, il se révéla grand homme de guerre, par la science déjà, mais surtout par un instinct merveilleux, par un don de nature. La guerre était évidemment, de tous les travaux humains, celui où ses facultés essentielles et le fond de fougue animale qu'il portait en lui trouvaient le mieux leur emploi. Il fit la guerre avec allégresse et, l'on n'en saurait douter, avec génie.

Jadis, quand j'étais beaucoup plus jeune, je concevais mal ce génie-là; je n'en saisissais point la beauté propre. Un grand poète me semblait un être infiniment supérieur à un grand général. Je me disais: «Je vois bien qu'un chef d'armée doit avoir une certaine lucidité et une certaine force d'intelligence. Il s'agit, en effet, de combiner, pour un but précis, des éléments multiples et qui soutiennent entre eux des rapports compliqués. Rien que pour mettre en branle un régiment, que de choses dont il faut tenir compte: le nombre des hommes, leur état physique et moral, la vitesse de leur marche, la forme des terrains, la nature du sol, les chemins, la température, les mouvements possibles de l'ennemi! Et, ce qu'on ne sait pas, il faut le deviner. Et il faut, en outre, leur assurer la subsistance et combiner avec leur marche celle des convois de vivres. Quand on doit faire ce travail pour un certain nombre de régiments ou de groupes plus considérables et lier entre elles et subordonner les unes aux autres des évolutions déjà si complexes en elles-mêmes, le calcul devient étrangement difficile, mais enfin l'effort intellectuel qu'exige cette opération ne diffère pas essentiellement de celui que fait un bon joueur d'échecs. Il s'agit, ici et là, d'avoir à la fois sous les yeux, de retenir en même temps dans le champ de son attention une grande quantité de mouvements accomplis et de mouvements projetés et leurs relations actuelles et futures. Or, cela ne suppose qu'une aptitude particulière qui peut d'ailleurs s'allier à une foncière médiocrité d'esprit. Les hommes de guerre ne m'éblouissent point. Plusieurs, du reste, n'ont même pas eu cette sorte d'intelligence que je viens de dire: le hasard a presque tout fait pour eux, et il y a eu plus d'une bataille gagnée à l'insu de celui qui commandait. Dans tous les cas, les facultés dont est composé le génie d'un soldat sont presque toujours d'une espèce assez humble; le degré seul en est quelquefois éminent.»

Ainsi raisonne-t-on à l'âge heureux où l'on a toutes les impertinences. Mais, à mesure qu'on vit, on acquiert un sens plus exact des réalités. Ce qui met tout de suite une énorme distance entre le joueur d'échecs et le général d'armée, c'est que ce dernier opère sur des éléments concrets, changeants, fuyants, variables, et sur une matière vivante. Les pièces de son échiquier sont des groupes d'hommes faits de chair, d'os et de nerfs, et d'une âme agissante et sentante. Il y a toujours dans ces masses une terrible somme d'inconnu, une continuelle menace de surprise. On ne sait jamais ce qu'il en sortira, ni ce qui dort dans cette âme collective, si capricieuse, sujette à des mouvements inexpliqués et contagieux. Il faut certainement un don spécial, une volonté, une confiance peu communes pour agir directement sur ces masses obscures. Il faut un ascendant, un je ne sais quoi d'assuré et de dominateur, qui s'impose de lui-même à ceux qui servent d'intermédiaires entre ces multitudes vivantes et vous. Après avoir osé décider, il faut oser commander. Si vous croyez que cela n'est rien! Je m'en sens si profondément incapable que je commence à admirer ceux qui ont cette puissance en eux.

À la terreur qu'on doit éprouver au moment de mouvoir ces masses mystérieuses, joignez le sentiment d'une responsabilité formidable. Ce qu'on ordonne ainsi, c'est la mort de milliers de créatures humaines, et c'est une prodigieuse quantité de tortures physiques et de souffrances morales. Et, par delà le champ de bataille, ce qui est en jeu, ce dont on décide d'un mot, d'un geste, c'est l'intérêt, l'honneur, le bonheur de plusieurs millions d'autres hommes aujourd'hui et dans l'avenir. Aucun acte humain n'a des conséquences ni si immédiates, ni si lointaines, ni si sérieuses, que celui d'un général en chef. Jugez quelle force d'âme il exige et de quel tremblement intérieur il doit être accompagné!

Et c'est par là que le rôle de l'homme de guerre devient d'une incomparable grandeur. Il fait l'histoire non pas, comme le politique ou l'écrivain, par des préparations et influences éloignées; il fait l'histoire directement, sur place; il y met la main, sans métaphore. Ce qu'il taille dans de la chair, ce qu'il pétrit dans du sang, c'est la destinée d'un peuple. La guerre est l'action par excellence. Qu'est, auprès de celle-là, l'action du poète ou de l'artiste? Leur oeuvre même dépend au fond de celle du soldat. Et voyez: la part que le hasard a toujours dans le succès des batailles et qui me semblait tout à l'heure diminuer le mérite des chefs d'armée, rend, au contraire, leur fonction plus tragique et plus solennelle. Ils sentent que ni les calculs de la prudence, ni le courage, ni la rapidité et la vigueur de la décision ne suffisent ici et que, faisant l'histoire, ils la font avec quelqu'un qui ne se montre pas, qui est peut-être contre eux, et qu'ils collaborent avec un grand inconnu. Il me semble qu'ils doivent frissonner par moments, être saisis d'un effroi mystique. Aussi tous les grands hommes de guerre ont-ils eu besoin de croire à leur étoile, c'est-à-dire à une volonté divine, plus forte que tout, et qui leur donnait la victoire.

Un de mes amis qui a fait la campagne de 1870 en qualité de lieutenant, qui depuis est entré dans l'Université, et que je n'hésitais point à juger beaucoup plus intelligent que les trois quarts de nos commandants de corps, me disait l'autre jour: «Je n'ai jamais commandé plus de deux cents hommes. Or, je sais bien que la première fois que j'ai dû m'en servir devant l'ennemi, j'étais diablement ennuyé. Je m'en suis tiré parce que je n'avais guère à faire preuve d'initiative; mais un bataillon de mille hommes m'aurait fort gêné, si j'avais dû le faire manoeuvrer. Et cependant j'avais plus d'une fois commandé un bataillon... sur le champ de manoeuvre.»

C'est bien cela. Ce qui fait la grandeur d'un général en chef, outre l'intelligence calculatrice et organisatrice qu'il doit posséder à un degré remarquable, c'est qu'il doit _agir_, et dans les conditions les plus terribles, les plus propres à paralyser la volonté. Il y faut un génie particulier qu'il serait puéril de juger inférieur, par la qualité, à celui du grand peintre ou du grand écrivain. Et de fait, cette espèce de génie-là ne se rencontre pas plus fréquemment que les autres. C'est, du reste, un don moral autant qu'intellectuel. Cela n'est point, je pense, pour le diminuer. Ce don, le duc d'Anguien l'avait évidemment, et peut-être même n'y a-t-il point d'autre grand général chez qui ce don ait éclaté plus purement, ait moins été mêlé à d'autres.

IV

À vingt et un ans il gagne la bataille de Rocroy. Cela est unique, car Alexandre et Napoléon avaient du moins quelque vingt-cinq ans quand ils gagnaient leurs premières batailles.

Oui, c'est bien lui qui eut le principal honneur de la journée: il est impossible d'en douter après le récit de M. le duc d'Aumale. Dans ce récit fort bien fait, très clair, malgré la multiplicité des détails, emporté d'un beau mouvement et comme traversé d'un souffle de joie héroïque, le duc d'Anguien est toujours en scène, toujours au premier plan; c'est lui qui fait tout, et tout tourne autour de lui. Et c'est bien lui qui, au milieu de la bataille, a l'idée du fameux mouvement qui nous valut la victoire. Vous vous rappelez les commencements de l'action? Pour dire les choses tout en gros, chaque armée a son infanterie au milieu et sa cavalerie sur les ailes. Tandis que notre aile droite, avec le duc d'Anguien, culbute l'aile gauche des ennemis et s'avance même par delà la première ligne de leur infanterie, leur droite met notre gauche en déroute. Ici, écoutez le narrateur:

... Du point où le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne pouvait saisir les détails de ce tableau; mais la direction de la fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait, en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée. Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée: arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs. Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos.

Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par un homme du métier et d'après des documents authentiques, et j'y lis cette description d'un autre mouvement non moins décisif:

... Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le duc d'Anguien se démenait sur place contre l'infanterie wallonne (cela, c'est le mouvement de tout à l'heure), où la droite ennemie, dirigée par Melo, s'apprêtait pour un dernier effort, il se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange, suivie d'une vaste clameur, d'un cri général de _Sauve qui peut!_ C'était Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, était arrivé au delà de la deuxième ligne espagnole (les _tercios_ wallons), c'est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne d'un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l'armée espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite triomphante.

Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion, la seule trace que j'en découvre, c'est peut-être dans ce bout de phrase qu'on a lu: «_Laissant Gassion à droite_ avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, Anguien», etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long récit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rôle effacé et tout subalterne. Au commencement de la bataille, «tous les escadrons sont sur une seule ligne; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un peu en arrière avec huit». Puis, après le mouvement tournant, «les fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont ramassés par Gassion ou par les Croates». Six pages plus loin, Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, guettant l'armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir. Enfin «Gassion s'est rapproché avec ses escadrons». Et c'est tout. Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait; pour d'autres, c'est lui le véritable vainqueur. Qui croire?

Je n'ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni même d'un curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire favorable à Gassion: «... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en arrière de son infanterie, à l'endroit d'où l'on domine l'action, mais en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine d'avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne à combattre sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le tirer d'affaire.» La dernière phrase est sévère et sans doute injuste; mais j'avoue que j'avais été moi-même un peu surpris de voir un général en chef s'engager à fond de train, dès le début, à la tête d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilité d'embrasser l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s'était terminé à notre avantage, l'honneur en revenait uniquement à M. de Gassion. L'ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d'État, Michel Le Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite pas et n'avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très significatifs:

Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de tout le monde, qu'il n'a pas été besoin que vos amis se soient mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en cette occasion si importante, etc.

Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de commencer son récit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très coloré et très vivant:

Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait «le colonel Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt à la repartie et à l'action, on ne rencontre guère de figure plus originale... Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible «dégâtier», comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de cavalerie complet.

Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: «Il n'avait pas l'étoffe d'un général en chef.» Il n'y en a pas moins une disproportion évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur prête à Gassion _pendant_ la bataille. Et d'autre part, après avoir ainsi escamoté Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les réflexions qui terminent son chapitre: «Ainsi que Sirot, Gassion sut presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le plus intelligent et le plus énergique.» Qu'est-ce à dire: «sut presque deviner»? S'il sut deviner la pensée de Condé, c'est donc que Condé ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui, Gassion. Mais «deviner _presque_», voilà une nuance que j'ai du mal à saisir.