Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 12
Je pourrais multiplier les exemples à l'infini, et cela m'afflige. Car ce ne sont point ici amusettes d'un moment, comme on en peut trouver dans _Émaux et Camées_ ou dans les _Chansons des rues et des bois_. Ces amusettes sont presque toute la poésie de M. Joséphin Soulary. Quels sont, croyez-vous, les interlocuteurs d'une _Querelle de ménage_? L'âme, le corps et la mort, tout simplement. L'âme et le corps se chamaillent en style familier et bourgeois, comme pourraient faire M. et Mme Denis sur l'oreiller conjugal. Vous sentez le piquant? La Mort, qui passe, fait de l'esprit et les met d'accord.--Mais voici le «comble». C'est un sonnet intitulé: la _Belle-mère_ (encore?), et où le poète développe cette pensée que, puisque nous sommes les époux de la Vie et que la Vie est fille de la Mort, nous avons la Mort pour belle-mère!
Vous avez vu, aux vitrines des boulevards, ces images ingénieuses, compliquées, ineptes, qui représentent de loin une tête de mort, et, de près, une nichée d'enfants ou le profil de Mme Sarah Bernhardt. Justement, non loin de ce chef-d'oeuvre, s'étalent d'ordinaire _Ma femme_ et _Ma belle-mère_, deux sujets qui se font pendant comme dans les _Deux Cortèges_. Et je songe avec tristesse que, si un photographe appliqué pouvait, par un jeu savant de lignes, insérer dans la tête de mort la silhouette de la belle-mère au lieu du profil de Sarah Bernhardt, il aurait «transposé» fort exactement le sonnet de M. Soulary: il aurait fait en art ce que M. Soulary a fait en poésie. Ce serait aussi spirituel; ce serait de même qualité et de même hauteur.
Dans ce genre de poésie, l'Amour, le terrible Amour d'Hésiode, le bel adolescent d'Anacréon, s'appelle «Bébé» (les _Jeux divins_; _Enfant terrible_). Une série de sonnets d'amour porte ce titre coquet et badin: «La battue au sentiment», tandis qu'une série de sonnets presque philosophiques est intitulée: «L'affût au raisonnement». Et quand le poète médite sur la destinée humaine, il appelle cela «_agacer_ ce vieux sphinx du néant».
Les allégories abondent, on a pu le voir déjà, chez M. Joséphin Soulary. Il y en a de gracieuses, de singulières et de belles. Mais souvent aussi une allégorie qui pouvait être simplement belle tourne au jeu d'esprit, à la bluette difficile à force d'être soutenue et poursuivie avec exactitude et dans les moindres détails (et c'est là, on le sait, une des caractéristiques du «précieux»). Ou bien l'allégorie offre une image bizarre, déplaisante, malaisée à concevoir et à accepter, comme dans _Misericors_:
Fi! les courts ailerons! C'est une moquerie! À peine ils cacheraient nos deux coeurs à la fois.
Qu'est-ce que cela veut dire, et de quels ailerons s'agit-il?--Oh! tout simplement des ailerons d'une jeune fille. Vous entendez bien, c'est une jeune fille qui a des ailerons, et non point par métaphore, comme quand on dit à une femme du meilleur monde en lui offrant son bras: «Madame, vous offrirai-je mon _aileron_?» Or, en tirant ces ailerons «vers le ciel», on peut les allonger. «Essayons!» dit la vierge. Et on lui tire ses ailerons, et bientôt «ils _mesurent_ trois coeurs à l'aise»; puis ils en tiennent douze, puis cent, et enfin toute l'humanité pourrait s'y blottir. Et voici le mot de l'allégorie:
... Sans retard volons à Dieu, ma belle! L'aiglon qui marche à terre est un oiseau, moins l'aile, Et l'amour, dès qu'il prend de l'aile, est charité.
Remarquez en passant qu'il n'y a que M. Soulary pour appeler une femme «ma belle» au moment où il lui dit solennellement: «Volons à Dieu!»
IV
Assurément on découvrirait chez M. Soulary, si on voulait autre chose que ce que nous y avons vu. On discernerait même chez lui le Lyonnais: il a le mysticisme, parfois un anticléricalisme de canut; et le sentiment révolutionnaire lui inspire des pièces violentes et mélodramatiques sur la misère du peuple. On reconnaîtrait aussi le poète du XIXe siècle à son affectation de néo-hellénisme, à son amour de la nature, à son amertume, à son pessimisme. Mais tout cela prend chez lui la même forme mignarde, entortillée, tarabiscotée, et cette forme est bien réellement son tout.
M. Soulary est un Italien. Ses ancêtres, les Solar, de Gênes, ont, paraît-il, apporté à Lyon l'industrie des velours brochés d'or et d'argent. Lui, c'est avec des mots qu'il fait ses broderies compliquées à plaisir. Ses aïeux littéraires sont les poètes de la Pléiade, les précieux du XVIIe siècle et les concettistes italiens, Guarini ou le Tasse de l'_Aminta_. Son sonnet des _Rêves ambitieux_ rappelle par la facture tel sonnet de Joachim du Bellay; ses _Métaux_ font songer aux _Pierres précieuses_ de Remy Belleau. Il a, comme Ronsard, un fonds gaulois qui perce çà et là sous la mignardise transalpine. Et par delà ces poètes raffinés il se rattache aux troubadours. Il est dans notre siècle le représentant inattendu du gai savoir et de la poésie menue des cours d'amour. Bref, et pour ne retenir que ses traits essentiels, M. Soulary est un concettiste et un provincial.
Et c'est parce qu'il est resté provincial qu'il a pu être un concettiste aussi outré. C'est le séjour de la province qui lui a permis de conserver intact et de développer son aimable manie et d'abonder ainsi dans le sens de la gentillesse. Et n'est-ce pas être original, après tout, que de procéder de Guarini? À Paris, il eût apparemment subi des influences contemporaines. Et puis, à Paris, la lutte pour la vie et pour la gloire est d'une extrême âpreté: il y a des petits jeunes gens qui égorgeraient leur meilleur ami--surtout leur meilleur ami--pour arriver plus vite à la «notoriété» ou à la fortune. La paix de la province entretient l'aménité des moeurs, encourage à la rêverie et aux ouvrages de patience. La sécurité que donne un traitement fixe est aussi très bonne pour cela. Et rien de tel que les loisirs du bureau pour se faire une belle main et pour apprendre l'écriture ornée avec des oiseaux dans les majuscules.
Il y a de là douceur dans la gentillesse, quelque chose de plaisant dans la mignardise et d'intéressant dans l'affectation. Pourquoi détester chez un poète ce qu'il est permis d'aimer chez une femme: la coquetterie, le désir de plaire se traduisant soit par les petits airs de tête, soit par les inflexions de voix câlines et à demi fausses, soit par l'arrangement symétrique et compliqué de petits objets, chiffons, rubans, oripeaux? Il est d'ailleurs arrivé plus d'une fois à M. Soulary de s'arrêter en deçà de la mignardise et de l'extrême subtilité et de se contenter d'être gracieux, tendre, spirituel, ingénieux, délicat. Voyez les _Deux Roses_, _Des pas sur le sable_, _À Éva_, _Dans les foins_, _Oaristys_, _Devise amoureuse_, _Aux morts_, _À une jeune fille poète_, _Si l'on me disait..._, _Ce beau printemps_. Il se pourrait bien que M. Soulary fût le roi des _poetæ minores_. Et n'allez pas croire que ce soit peu de chose!...
LA JEUNESSE DU GRAND CONDÉ
D'APRÈS M. LE DUC D'AUMALE[58]
[Note 58: _Histoire des princes de Condé pendant les XVIe et XVIIe siècles_ par M. le duc d'Aumale, t. III et IV. (Calmann Lévy.)]
Ce doit être une chose agréable que d'être prince, non pas roi ou empereur (ceux-là ont de trop lourdes servitudes, s'ils ont peut-être des joies d'orgueil plus intenses), mais grand seigneur porteur d'un grand nom historique, prince en retraite dans une démocratie et, si vous voulez, vaguement prétendant. D'abord, il y a des chances pour que l'on soit heureusement doué et, par les qualités physiques et intellectuelles, au-dessus de l'ordinaire. Je n'irai pas jusqu'à dire avec La Bruyère que «les enfants des dieux se tirent des règles de la nature, que le mérite chez eux devance l'âge et qu'ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance». Il s'est rencontré des princes d'une nullité incontestable, même aux yeux de l'observateur le plus respectueux. Mais enfin une vieille race est, dans son ensemble, une sélection qui s'est poursuivie pendant des siècles. Les hommes tout à fait médiocres de coeur et d'esprit y sont, je crois, l'exception; et les moins doués ont encore un orgueil du sang, un sentiment de la tradition, qui leur permettent de garder quelque tenue. Et quant à ceux, en plus grand nombre, qui naissent intelligents et distingués, on dirait qu'on leur en sait plus de gré qu'aux autres hommes, sans doute parce qu'ils pourraient mieux se passer de ces dons; et il semble aussi qu'il leur soit plus facile qu'à nous d'user de cette intelligence pour se composer une vie élégante et délicieuse à souhait. En outre, ce ne doit pas être un mince plaisir, et c'est tout au moins une raison de vivre, que de savoir que l'on continue une race célèbre, de retrouver son nom mêlé partout à l'histoire, de reconnaître des aïeux dans les conducteurs de peuples et parmi les premiers acteurs qui ont joué publiquement leur rôle sur la scène du monde. Nous autres, nous continuons une foule anonyme, et c'est une foule anonyme qui nous continuera. Nous sommes, pour ainsi dire, coupés du passé, et ce n'est guère que dans le présent que nous avons des intérêts. L'inutilité de la vie nous apparaît plus aisément, à nous qui, si nous représentons quelque chose, le représentons avec des millions d'autres êtres. Eux, ils n'ont qu'à se laisser vivre pour faire partie de l'histoire. Ce que les autres hommes n'obtiennent que par un génie, une fortune ou un effort exceptionnels: le souvenir de la postérité, la mention de leurs noms dans les annales futures, les princes en sont sûrs par cela seul qu'ils sont venus au monde, et si tout est vanité, comme je n'en doute point, cela est pourtant une des vanités les plus recherchées des mortels. Enfin un respect les entoure, presque involontaire chez ceux qui le leur témoignent; ils lisent presque à chaque instant, dans les yeux, dans les gestes, dans toute l'attitude de ceux qui les approchent et même des personnes les plus considérables, qu'ils sont d'une espèce supérieure et privilégiée.
Mais ce doit être aussi une chose bien désagréable d'être prince. Leur nom les opprime autant qu'il les soutient. Ces respects qu'on leur rend, ils ne savent point s'ils s'adressent à leur sang ou à leur personne. S'ils ont leurs orgueils que nous ne connaissons pas, il est aussi des fiertés dont ils ne pourront jamais goûter la joie d'une âme parfaitement tranquille. Quel que soit l'éclat de leurs mérites personnels, on ne le distingue jamais nettement de celui qu'ils tirent de leur naissance. S'ils sont d'une Société savante, ils ne sauront jamais au juste si c'est pour leurs livres ou pour leur nom. Ils sont les moins libres des hommes. Il y a tels sentiments qu'ils doivent avoir, telles opinions qu'ils doivent professer, et cela quand même dans leur for intérieur ils en auraient de toutes différentes. Mais cela même ne leur est guère possible, et le plus souvent les convenances impérieuses de leur position façonnent jusqu'à leurs pensées intimes. Les limites dans lesquelles leur sens propre peut s'exercer et se mouvoir publiquement sont fort étroites, et, comme cette contrainte est inséparable de leur grandeur et même la préserve, ils s'y résignent facilement ou plutôt n'ont point à s'y résigner, car ils ne la considèrent pas comme une contrainte. Mais en réalité, et quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas toujours, ils sont véritablement, corps et âme, les esclaves de leur nom. Cette servitude énorme s'ajoute pour eux aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements humains.
Ce n'est guère que sur les moeurs qu'ils pourraient s'accorder quelque liberté, et jadis ils laissaient volontiers leur corps prendre la revanche des esclavages de leur esprit; mais beaucoup d'entre eux se refusent aujourd'hui cette consolation.--Ils vivent enfin dans un monde très restreint; ils ne se trouvent de plain-pied qu'avec un très petit nombre d'hommes: ils ne peuvent donc connaître les hommes qu'imparfaitement. Ils ne les voient pour la plupart que sous un angle très particulier et très étroit, et dans une attitude de respect ou de défiance. Un prince ne peut pas vivre en pleine mêlée humaine, vivre dans la rue, aller où il lui plaît, frayer tranquillement avec des gens de toute classe. Presque partout il gêne ou est gêné.--Un prince ne peut, à vingt ans, publier des vers. Il n'a ni la liberté ni les moyens d'écrire des romans naturalistes, impressionnistes, pessimistes, analytiques ou autres. Il ne peut faire de la critique. Le malheureux ne peut écrire que sur l'économie politique ou sur l'histoire diplomatique ou militaire, et là encore il n'a jamais ses coudées franches.
Oui, cela est triste d'être prince. On vit et on meurt isolé de l'immense humanité. On ne voit guère, de la grande comédie, que des fragments arrangés. On n'a de visions un peu curieuses, on ne découvre à plein les hommes qu'en temps d'émeute et de révolution. En somme, s'il est vrai, comme je le pense, que la vie la plus digne d'être vécue est celle qui nous permet de connaître l'humanité à tous ses étages, sous tous ses aspects, par tous ses côtés pittoresques et dans tous ses recoins moraux, le mieux est d'être né du peuple, et du plus petit. Car d'abord c'est le seul moyen de voir de près les moeurs, les sentiments, les âmes des humbles et la lutte pour l'existence sous ses formes les plus simples et les plus tragiques. On voit ainsi la vie à nu et l'on se fait un coeur compatissant. On apprend en même temps ce qu'il peut y avoir quelquefois d'originalité intellectuelle et morale sous la misère et l'humilité des apparences. Et de là, si l'on a un peu de bonheur, on peut monter, traverser tous les mondes ou même y séjourner successivement, connaître les bourgeois, les marchands, les bohèmes, les artistes, les politiques et ceux qu'on appelle les gens du monde. Et il n'est pas mauvais non plus d'avoir été élevé par les prêtres, puis par l'Université, d'avoir reçu une éducation tour à tour religieuse et purement laïque: cela vous aide dans la suite à comprendre un plus grand nombre de choses. On peut, à ce compte, recueillir des impressions précises et variées surtout ce que la réalité offre d'intéressant, et on le peut encore plus aisément si l'on a eu soin de se conserver libre et d'éviter le mariage, qui, comme dit La Bruyère, «remet chacun dans son ordre». Mais ce voyage philosophique à travers les compartiments de la société humaine n'est possible, comme j'ai dit, que si l'on part du plus bas. Le voyage en sens contraire ne se fait point. L'écrivain ou le dilettante né du peuple peut quelquefois hausser son observation jusqu'aux grands en parcourant toute la région intermédiaire: un grand ne sort point de sa classe, sauf en des occasions extraordinaires et trop rapides, et est condamné à une assez grande ignorance, à une pauvreté relative d'impressions. Heureux ceux qui ne sont d'abord qu'une tête dans la foule, quand il est donné à cette tête de circuler librement dans cette foule, d'en visiter les replis et de la refléter tout entière! Prince ne puis, bourgeois ne daigne, curieux suis.
I
Pourquoi ces réflexions, dont les unes sont peut-être justes et les autres assurément excessives, m'ont-elles été suggérées par les deux nouveaux volumes qui viennent de paraître de l'_Histoire des princes de Condé_? Car elles n'y ont, je l'avoue, que peu de rapport.
Tout ce qu'il est permis de dire, c'est d'abord que certaines parties de l'_Histoire des princes de Condé_ ont forcément plus d'intérêt pour l'auteur que pour nous. Il n'était point possible de séparer leur histoire de celle de notre pays, car ils y ont tous été mêlés en vertu même de leur naissance; mais ils y ont été mêlés à des degrés et avec des mérites fort inégaux. Dès lors qu'arrive-t-il? S'il s'agit du Condé de la Ligue ou du grand Condé, à la bonne heure; ils sont assez considérables pour servir de centre à une histoire politique et militaire de leur temps. Mais si c'est le père du duc d'Anguien qu'on nous présente, nous sommes un peu fâchés de voir le récit d'une partie de la guerre de Trente ans tourner autour de ce médiocre personnage. Que sera-ce quand M. le duc d'Aumale en viendra au fils et au petit-fils du vainqueur de Rocroy?
Encore leurs figures pourraient-elles être intéressantes malgré l'insignifiance du rôle qu'ils ont joué, si l'auteur pouvait marquer leurs traits avec une liberté entière. Mais (et c'est là mon second regret) on sent trop, à certaines timidités, à certaines habiletés aussi, que l'histoire de ces princes a été écrite par leur cousin et leur héritier, qu'il leur est attaché par les liens du sang et de la reconnaissance. Je sais bien que cela même double l'effet de plusieurs passages du livre. Lorsque M. le duc d'Aumale lut à l'Académie le récit de la bataille de Rocroy, l'auditoire fut traversé d'un frisson qu'il n'aurait probablement point senti si le lecteur n'avait pas été un descendant de Henri IV. Je sais aussi que M. le duc d'Aumale ne dit jamais que la vérité, et que son histoire n'a point le ton ni l'allure d'un panégyrique. Mais dit-il toujours toute la vérité? ou, si vous voulez, la voit-il toute? Vous me direz qu'il est arrivé à des bourgeois, écrivant sur les rois et sur les princes, d'apporter dans leur étude un respect beaucoup plus superstitieux et d'être beaucoup plus éblouis par le nom de leurs héros que M. le duc d'Aumale. Mais il ne s'ensuit pas que le noble historien se soit trouvé lui-même dans les meilleures conditions pour nous faire une peinture absolument fidèle du grand Condé.--Je ne nomme que celui-là, car c'est lui qui remplit la moitié du troisième volume et tout le quatrième. Il est, d'ailleurs, de beaucoup, le plus grand homme de sa race. Je m'en tiendrai donc à lui. Aussi bien je n'ai pu parvenir à m'intéresser à la personne de Henri II de Bourbon.
Or, le portrait gravé qui est dans le quatrième volume me met déjà en défiance. La tête de Condé est bien connue; mais, par un surcroît de conscience, je suis allé consulter les estampes de la bibliothèque Victor Cousin. Il y a là une trentaine de portraits de Condé, depuis l'enfance jusqu'à l'âge mûr. Deux de ces portraits, l'un de Poilly, l'autre de Nanteuil, sont des merveilles d'exécution et sont aussi, on le sent bien, d'une entière fidélité. Car, outre qu'ils se ressemblent entre eux, ils ressemblent au buste anonyme, d'une vérité si brutale, qui se trouve au musée de la Renaissance. Il n'y a pas à dire, le grand Condé était laid, si la laideur consiste dans un éloignement par trop audacieux des proportions moyennes du visage humain. Un nez démesuré; de grands yeux qui devaient être beaux, mais à fleur de tête; pas de joues: deux profils collés; une bouche vilaine, soulevée par les dents obliques; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien avec; une laideur puissante, fascinatrice si l'on veut, qui devait s'illuminer et devenir superbe dans les moments de passion ou dans l'ivresse des batailles. Si l'on avait à imaginer quelque chef de bande idéal, le type même de l'aventurier et de l'homme de proie, c'est bien cette tête-là qu'on lui mettrait sur les épaules. C'est là proprement une tête d'aigle, comme celle de Mirabeau est une tête de lion, celle de Robespierre une tête de renard, celle de Louis XVI une tête de mouton. Eh bien! cette tête magnifique, extraordinairement expressive, M. le duc d'Aumale en a eu peur, et cela n'est pas bien pour un amateur et un collectionneur de tableaux. Il est allé chercher je ne sais quel portrait officiel peint par Stella, et il en a fait faire, sous la direction et avec la complicité de M. Henriquel Dupont, une gravure adoucie et affadie qui lui arrondit les joues, qui lui donne un menton, qui lui façonne une bouche aimable, qui l'enjolive et l'éteint, qui le passe tout entier à la pierre ponce et qui, finalement, le fait ressembler à Mlle Bartet: bref, un portrait flatté, souriant, convenable, à l'usage de la famille.
II
Ces adoucissements et ces atténuations, je crains que M. le duc d'Aumale ne les ait fait subir aussi au portrait moral de son héros. Ce n'est là qu'une impression; mais, me souvenant quel terrible homme a été le grand Condé, je comptais voir son caractère se dégager, dès son enfance, avec un tout autre relief. Or, j'assiste à une enfance comprimée, studieuse, sérieuse et docile de jeune prince qu'on chauffe et qu'on pétrit de bonne heure et durement pour son rôle futur. Mais peu ou point de traits originaux et significatifs. Ce Condé enfant, ce Condé adolescent, je les vois mal et je suis un peu déçu. Sans doute j'avais tort d'attendre autre chose que ce qu'on me donne: c'est apparemment qu'il n'y a rien de plus. Et, après tout, cette histoire du dur dressage d'un enfant à son métier de prince et de général est fort intéressante en elle-même, et M. le duc d'Aumale nous la raconte avec beaucoup de vivacité et de charme et dans un style qui a en même temps de la tenue et de la grâce.
J'ai lu, pour ma part, avec une sorte d'admiration mêlée de pitié ce récit de l'éducation d'un prince. À peine né, son père l'enlève à sa mère, craignant pour lui l'air de Paris et plus tard «l'influence de ces femmes élégantes dont Madame la Princesse était toujours entourée», et l'envoie au château de Montrond, en Berry, sous la garde de mercenaires. À quatre ans et demi, le petit duc fait son entrée à Bourges pour y être baptisé. Il trouve aux portes de la ville la noblesse, le clergé, les officiers de justice, quatre mille bourgeois sous les armes, et conçoit nettement, une fois pour toutes, qu'il n'est point de la même pâte que les autres hommes. Et il entend cinq discours, héroïquement, sans broncher, sans dormir, déjà redressé et roidi dans son rôle de prince--à quatre ans et demi! Peu après commence pour le pauvre petit, sous la direction d'un Père jésuite et d'un vieux gentilhomme, une éducation impitoyable, à haute pression, que je remercie le ciel de m'avoir épargnée. Il semble avoir été d'une surprenante précocité. À sept ans, il jouait au soldat en latin; à onze ans, il avait terminé sa rhétorique (au collège Sainte-Marie, de Bourges) et «maniait le latin comme sa propre langue». M. le duc d'Aumale nous donne quelques-unes des lettres latines qu'il écrivait à son père à cette époque. Elles sont d'une terrible «élégance». J'y prends une phrase au hasard: _Interim hæc rudimenta devoveo primi mei in rhetorica tirocinii, quæ, tametsi impolita sint atque inculta, habebunt tamen veniam, quia tironis sunt, et fortasse parient delectationem, quia sunt filii._ (En attendant, je vous dédie ces premiers essais de ma rhétorique. Vous n'y trouverez ni art ni politesse; mais vous les lirez avec indulgence, parce qu'ils sont d'un apprenti, et peut-être avec plaisir, parce qu'ils sont de votre fils.) Voilà qui n'est point mal pour un enfant de onze ans; mais mon insupportable méfiance me suit partout. Je songe à ce que nous dit M. le duc d'Aumale du recueil de poésies latines que le duc d'Anguien offrait à son père en termes si élégants, et j'ai peur que recueil et dédicace ne soient partis des mêmes mains. «Le Père Pelletier, nous confesse avec esprit M. le duc d'Aumale, eut peut-être plus de part que son élève à la composition du recueil. Cependant il n'y travailla pas seul; l'écriture change souvent, et dans tout le volume il y a tant d'emprunts à l'antiquité et à la fable, une si grande abondance de figures de rhétorique, une telle variété de rythmes depuis l'hexamètre jusqu'à l'ode tricolos tétrastrophos, le tout mêlé à une si profonde horreur de l'hérésie, qu'on peut attribuer l'oeuvre au corps enseignant de Bourges.»