Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 11

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Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des _notions_ que les anciens n'avaient pas; mais notre puissance d'_imaginer_ n'est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc.; mais le voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que comme d'une machine bien agencée; il savourerait des rapports de nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien: il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous en faisons ce que nous voulons.

Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et violent, un drame de rapacité villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la superstition et l'avarice; l'une effarée jusqu'à l'hallucination; l'autre exaspérée jusqu'au meurtre.

Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie, une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré: «Vous devez quatre mois; faites-le souper.» Buré et sa femme geignent et réclament. Fleuse ajoute: «T'as son bien; soigne-le.»--Mais quelques jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse vient et devine que c'est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l'a pendu à l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et avec de grands gestes et des «mots» il maudit la maison en partant. Dès lors le malheur s'abat sur la ferme; les récoltes manquent, les bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu... Il vient enfin supplier Fleuse de le délivrer; il se traîne au bord de la fosse où le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en «garou»... Le malheureux s'adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il «conjure le sort». Marin échoue... Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend, saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course éperdue... Marin se repent. Il a été le promis de Louise; il obtient d'elle son pardon, Louise l'amène au grand berger et au bouc Noiraud, qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Buré vient encore supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Buré saisit une fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient, reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le précipite dans le «Puits-à-l'Anglais».

Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n'est pas un bien gros crime pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui dénoue le drame redouble encore l'impression d'épouvante et de mystère: il convenait qu'un animal eût un rôle, et un rôle humain, dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalité primitive. Et c'est aussi une idée grande et belle d'avoir fait de l'innocent un juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose de primordial, d'inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame s'agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique. Vraiment le _Berger_ est un beau livre. Je ne me demande plus du tout s'il a été écrit par un magistrat; cela m'est devenu fort égal; et si, avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que peut-être ils ne sont pas à la hauteur du _Berger_.

JOSÉPHIN SOULARY[57]

[Note 57: _Sonnets._--_Poèmes et poésies._--Les _Jeux divers_.--La _Chasse aux mouches d'or_.--Les _Rimes ironiques_, 3 volumes, chez Lemerre.]

Demandez à qui vous voudrez ce que c'est que M. Joséphin Soulary, on vous répondra: «C'est l'auteur du sonnet des deux mères..., vous savez?» Les mieux renseignés ajouteront: «C'est un poète de Lyon, un ciseleur de vers et le plus grand sonnettiste du siècle.»

Voilà, je crois, sur M. Soulary, l'opinion courante, où il y a, naturellement, à prendre et à laisser. M. Soulary est le poète du siècle qui a fait le plus de sonnets; ce n'est pas la même chose que d'en être le premier sonnettiste. Il est vrai qu'il est en effet l'auteur des _Deux Cortèges_; mais, heureusement pour lui, il a fait beaucoup mieux. Il est vrai aussi que M. Soulary est un poète de Lyon; mais Lyon, à ce qu'il me semble, n'a pas autrement marqué sur lui: il est provincial beaucoup plus que Lyonnais. L'éloignement de Paris a eu pour lui des avantages et des inconvénients qu'il est intéressant de démêler et a certainement été une des causes de son originalité.

Relisons-le, ce qu'on ne fait guère, car l'entreprise est laborieuse si on la veut mener d'un trait. Mais, en somme, on n'y perd pas son temps. Outre qu'on a le plaisir, çà et là, de faire d'agréables découvertes et qui reposent, on voit se dégager peu à peu la physionomie d'un poète intéressant qui n'est pas du tout de Paris et qui n'est presque pas d'aujourd'hui, mais qui semble être venu d'Italie et dater de la Renaissance; qui n'a subi que très peu l'influence des poètes contemporains et qui, par bien des points et par ses qualités aussi bien que par ses défauts, est comme en dehors et à part du mouvement poétique de notre temps.

I

À première vue, il est heureux pour un poète d'avoir fait un jour un sonnet, une pièce d'anthologie, que tout le monde connaît et récite. C'est une chance d'immortalité. Pas si sûre qu'on le croirait, cependant. Pour nos pères, Millevoye était le poète du _Jeune Malade_; Soumet, de la _Pauvre Fille_; Guiraud, du _Petit Savoyard_. Aujourd'hui ces «chefs-d'oeuvre» nous font un peu sourire. La _Feuille_, d'Arnaud, plus légère, a mieux résisté, et surtout le sonnet d'Arvers. Mais il peut arriver aussi que le choix du «chef-d'oeuvre» unique auquel reste attaché le nom d'un poète ait été arbitraire et maladroit et que la pièce trop connue fasse tort à d'autres qu'elle dispense de lire et qui valent quelquefois mieux. Car justement ce qui fait qu'une poésie devient populaire, est insérée dans les recueils de morceaux choisis, dans les _Abeilles_ ou les _Corbeilles de l'enfance_, ce sont bien sans doute des mérites réels, mais c'est aussi une certaine banalité dans le sentiment, la composition ou le style.

J'ai peur que ce ne soit le cas pour les _Deux Cortèges_. L'examen de ce sonnet nous montrera ce qu'est M. Soulary quand il est le plus de sa province. Comme les choses les plus connues le sont toujours moins qu'on ne croit, et que, dans tous les cas, il peut se trouver d'honnêtes gens qui ne sachent point par coeur ce morceau fameux, on me laissera le remettre sous les yeux du lecteur.

Deux cortèges se sont rencontrés à l'église. L'un est morne: il conduit le cercueil d'un enfant; Une mère le suit, presque folle, étouffant Dans sa poitrine _en feu_ le sanglot _qui la brise_.

L'autre, c'est un baptême. Au bras _qui le défend_ Un nourrisson gazouille une note indécise; Sa mère, lui tendant le _doux_ sein _qu'il épuise_, L'embrasse _tout entier_ d'un regard triomphant.

On baptise, _on absout_, et le temple se vide. Les deux femmes alors, se croisant sous l'abside, Échangent un coup d'oeil aussitôt détourné;

Et, merveilleux retour _qu'inspire la prière_, La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né.

Soyons un peu pédant et rogue et, comme dit quelque part M. Joséphin Soulary, ouvrons sous les pas de l'innocent auteur «la fosse où vit la Critique glacée, le formica-leo». D'abord ce n'est point là le style ni la manière d'un «ciseleur». La ciselure implique une forme essentiellement plastique, aux contours très nets et très arrêtés, comme celle de Gautier dans _Émaux et Camées_ ou de M. Leconte de Lisle presque partout. Le style de M. Soulary est plutôt celui d'un écrivain très laborieux et très inégalement heureux dans ses rencontres; il ne cisèle pas, il complique et entortille, ce qui est bien différent. Cette fois-ci il n'était pas en veine. Voyez que de mots inutiles: _En feu..., qui la brise..., qui le défend..., qu'il épuise!_--Notez qu'il n'est pas ordinaire ni convenable qu'une mère donne à teter à son enfant dans une église: tout ce septième vers est donc parasite. Et notez aussi qu'on ne donne pas «l'absoute» aux enterrements des petits enfants.--La mère embrasse du regard son enfant _tout entier_: il est donc bien grand, ce petit? Encore deux mots peu nécessaires.--Et moins nécessaire encore l'apposition: _Merveilleux retour qu'inspire la prière;_ car ce «retour» (le mot est un peu bien vague), est-ce la prière qui l'inspire? et n'est-ce pas simplement la bonne nature? Oncques ne vit-on sonnet aussi chevillé.

Je sais bien que, comme l'a théologalement démontré Théodore de Banville, on ne saurait faire de vers français sans chevilles. Et même ce rutilant paradoxe n'est, au fond, qu'un truisme. Cela veut dire que, pour rimer, il faut chercher la rime, que, pour faire des vers, il faut observer la mesure, et que, ni la rime ni le rythme ne se présentant d'eux-mêmes, il faut quelquefois, pour exprimer une idée en vers, y employer d'autres mots que pour l'exprimer en prose. L'essentiel est que ces mots cherchés, et qui ne s'imposaient pas plutôt que d'autres, paraissent venus spontanément, ou que, s'ils semblent tirés d'un peu loin, ce défaut de naturel soit compensé par le plaisir que donne le sentiment de la difficulté vaincue, ou par quelque effet de rythme, d'harmonie, de sonorité.

Par exemple, dans ces vers de Victor Hugo:

À chaque porte un camp, et--_pardieu! j'oubliais,_-- Là-bas, six grosses tours en pierre de liais,

la cheville est patente, insolente, énorme; mais on la lui passe parce qu'elle est amusante et donne une rime rare.

Voici une cheville d'une autre espèce:

C'est là que nous vivions.--_Pénètre, Mon coeur, dans ce passé charmant._-- Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.

Il est certain que la fin du premier vers et tout le second forment une cheville ou que, tout au moins, si le poète avait écrit en prose, il n'aurait guère senti le besoin d'apostropher ici son coeur. Mais, d'autre part, cette parenthèse n'a rien de choquant et la diction peut même la rendre touchante: elle est dans le sentiment de la strophe et de tout le morceau. Elle n'en est point une partie nécessaire; mais elle en est une partie harmonieuse et concordante. Il y a toujours, dans une strophe ou dans une phrase poétique, un ou plusieurs vers qui expriment ce qui _devait_ être dit, et, tout autour, des vers qui traduisent des idées, des sentiments, des images accessoires et qu'on pourrait à la rigueur remplacer par d'autres. Ce sont donc, si l'on veut, des chevilles; mais elles peuvent être agréables et sembler naturelles; car, étant donnée la rime du vers qui exprime l'idée nécessaire, le vocabulaire est assez riche et les désinences des mots sont assez variées pour qu'il soit toujours possible de rendre, dans un vers de rime pareille, quelque idée dépendante et voisine. Je ne me plains donc pas de trouver des chevilles dans le sonnet de M. Soulary: je me plains seulement de leur nombre et de leur médiocre qualité. Elles ne valent pas ce qu'elles coûtent, voilà tout.

Quant à l'idée du sonnet, elle est ingénieuse et d'un effet sûr, et je ne me demande pas si le sourire de la mère qui enterre son enfant est aussi vraisemblable que les pleurs de l'autre. Sans cette opposition, plus de sonnet; et ce qui a fait la fortune de celui-ci, ce ne peut être, nous l'avons vu, la perfection de la forme: c'est qu'il présente deux figures et deux tableaux qui _se font pendant_, comme ces chromolithographies accouplées dont l'une représente le _Départ pour la chasse_ et l'autre le _Retour de la chasse_, ou bien le neveu surpris par l'oncle et l'oncle pincé par le neveu. Je suis peut-être de méchante humeur; mais il me semble qu'il y a dans les _Deux Cortèges_ quelque chose de cet art un peu banal, quelque chose qui sent le goût de la province et les Jeux floraux.

Les «chefs-d'oeuvre» de ce genre ne sont malheureusement pas rares chez M. Joséphin Soulary. Voici l'_Escarpolette_, petit drame en cinq tableaux. 1er tableau: une petite fille se balance sur une escarpolette. 2e tableau: le poète rêve; il voit maintenant deux amoureux sur l'escarpolette. 3e tableau: «Bon! les voilà trois sur l'escarpolette»: le père, la mère et l'enfant. 4e tableau: «Ils sont deux sur l'escarpolette»: l'enfant est mort. 5e tableau: «Il n'en reste qu'un sur l'escarpolette»: le père est mort à son tour. Dénouement: la fillette tombe de l'escarpolette et se casse la tête; le «gars» qui la regardait s'écrie: «Quel malheur!» et le poète, sans y penser, répond: «Qu'importe?» Et le lecteur se pose cette question: Quelle différence y a-t-il entre une escarpolette et une balançoire?

Autre guitare, comme dit Victor Hugo. Le cordonnier Sutor fait des brodequins pour sa maîtresse Pholoé, au moment où Alexandre entre dans Persépolis. Il est tellement à sa besogne qu'il ne voit point passer le conquérant. Mais Pholoé le voit et le trouve beaucoup mieux que Sutor. «Grands Dieux! dit-elle, qu'Alexandre est donc beau!»... Et, pour abréger, Alexandre, vexé de l'indifférence de Sutor, met le feu à Persépolis:

Le grand roi se vengeait d'un cordonnier coupable De ne l'avoir pas regardé!

Un jour le poète, étant mort, va, suivi de son chien, frapper à la porte du Paradis; et, comme saint Pierre ne veut pas laisser entrer le fidèle animal et que saint Roch lui-même, invoqué, fait le cafard et se récuse, le poète et son chien errent à l'aventure dans la région où sont les ombres des bêtes... Et cela est un rêve, et cela s'appelle _Dans les limbes_, et il est difficile d'imaginer un badinage plus soigné et plus long.

II

Je ne cacherai pas que je cherche en ce moment les côtés faibles de M. Joséphin Soulary, non pour le diminuer, mais pour le définir plus sûrement.

Une autre preuve qu'il est bien de sa province, c'est sa malveillance à l'endroit de Paris:

Que Paris nous fasse la loi Par un côté brillant qui frappe, Par un certain... je ne sais quoi, Par une certaine... (aidez-moi, Le mot m'échappe),

Je tiens ce point pour éclairci...

Eh bien! ce «certain je ne sais quoi», qui en effet n'est pas aisé à définir, M. Soulary a beau s'en moquer: il lui manque absolument. Je n'ignore pas qu'il manque aussi à beaucoup de Parisiens; mais enfin, s'il y a des provinciaux à Paris, il y en a peut-être encore plus en province. Ce «je ne sais quoi», ne serait-ce pas le goût, la crainte de paraître trop content de son esprit, le discernement rapide du point qu'il ne faut pas dépasser sous peine de devenir affecté et ridicule? Tout au moins, si on est ridicule à Paris, on l'est à la mode d'aujourd'hui, non à la mode d'il y a deux ou trois cents ans. Or, dans les trois quarts de ses poésies, M. Soulary n'est ni un romantique, ni un parnassien, ni un névropathe, mais un «précieux» des temps passés. C'est que la province garde mieux que Paris les vertus, les défauts, les travers, les modes d'autrefois. Il y a des coins où l'on découvre encore des jansénistes, des camisards, des comtesses d'Escarbagnas, des poètes de ruelle, etc., parfaitement conservés. Toute la vieille France se retrouve en province, çà et là, par fragments. Et c'est ainsi que M. Soulary, Lyonnais de Lyon, est un confrère de Voiture et un ami de Cathos et de Madelon.

Il n'est pas de style plus laborieux et plus cherché, de gentillesse plus emberlificotée. Voulez-vous savoir ce que devient, torturé par ce poète de trop d'esprit, une idée toute simple comme celle-ci: «Si j'avais appris à compter quand j'étais enfant, je serais plus riche que je ne suis?»

... Ha! si depuis ce jour où je tombai novice À l'école, en quittant le sein de ma nourrice, J'avais su _déchiffrer l'hiéroglyphe saint Qui, de la corne d'or multipliant l'hélice, Fait sourdre un million sous le nombre succinct_, Je n'aurais pas connu, Misère, ton supplice.

Ailleurs nous rencontrons des amants qui «égrènent le rosaire d'or que l'amour mit pour l'homme au cou de la femme». Nous apprenons que les plaintes du cuivre «font courir un frisson qui tient l'âme debout»,--et «qu'en vain nous déplaçons l'amer levain du souci notre hôte». Et voici ce que dit aux femmes honnêtes Marie la révoltée:

Paissez, brebis; le bouc expie! _Par nous le mal essentiel Croît au sentier de l'oeuvre pie Qui vous conduit tout droit au ciel._

Cathos eût eu plaisir à entendre appeler un grain dépoussière: «l'atome ailé qu'aucun pouvoir ne tue.» Elle eût approuvé cette périphrase qui signifie que l'homme, à l'automne, devient sérieux:

Comme elle (la terre), son fils l'homme a pris un maintien grave; _De ses jours de folie il fait payer le tort Au devoir qui l'étreint dans son rude ressort;_

et, dans la description d'une gypsie:

Un amulette où l'art imite Quelque Diane au front cornu, Des deux seins fixant la limite, _Veillait aux mystères du nu_.

Je ne parle pas des «regards qui se tendent en grande fixité», ni des pleurs qui «_se font brèche_ dans de grands yeux doux» (ce ne sont peut-être que des incertitudes de langue ou des sacrifices à la rime). Et je ne parle pas non plus des simples mignardises, qui sont innombrables. Toute fille est fillette. Tout est petit, mignon, coquet et coquin; et le cordonnier de Persépolis, faisant des brodequins pour sa maîtresse, qualifie ses pieds d'«espiègles» et de «gentils bourreaux».

III

Il est donc fort singulier que ce soit M. Soulary qui ait écrit ce vers:

Le sentiment du beau, c'est l'horreur du joli.

Eh! qu'entend-il par le joli? Est-ce que vraiment il croit avoir jamais aimé et cultivé autre chose? Au reste, il a bien tort de creuser un tel abîme entre le joli et le beau; car le joli n'est déjà pas si laid, et c'est peut-être le beau dans le tout petit, à moins que ce ne soit la coquetterie du tout petit dans le beau.

Toute chose, en passant par les mains de M. Joséphin Soulary, se rapetisse, s'amignote, s'amenuise, s'amignardise. Parfois, des idées qui avaient de la grandeur ou des peintures commencées d'un trait net, ferme, saisissant, se tournent en gentillesse, en pointe, en badinage grêle et vieillot. Lisez la pièce intitulée _Émotions nocturnes_: la première partie en est fort belle. Un homme, longeant un bois, la nuit, éprouve le vague effroi de tout ce qui grouille, bruit, glisse ou chuchote dans les demi-ténèbres:

La nuit tend sur le ciel brouillé Ses ailes d'argent ponctuées; La lune, comme un soc rouillé, Laboure le champ des nuées. . . . . . . . . . . . . . . . .

L'oeil, aussi loin qu'il peut plonger Dans la perspective indécise, De chaque objet voit émerger La Peur debout, couchée, assise. . . . . . . . . . . . . . . . .

L'élytre, invisible grelot, Sonne l'essor du scarabée; Sous les mousses le surmulot Grignote une noix dérobée.

De tous côtés partent des sons, Notes grêles, sourdine éteinte; On chuchote dans les buissons, La flaque gémit, l'herbe tinte. . . . . . . . . . . . . . . . .

Des formes vagues d'oiseaux lourds Dans l'air entre-croisent leur voie...

L'homme se croit poursuivi par un être mystérieux qui le talonne. Il fuit, il arrive chez sa maîtresse. Ô chute! l'eau-forte aboutit à la vignette, les beaux vers pittoresques aux petits vers. «Nigaud, lui dit son amoureuse, c'est ton ombre dont tu avais peur. L'ombre qui te suit, c'est un veuf en peine. Dieu fit les ombres pour aller par paires. Marions-nous, et nos deux ombres se consoleront, et, dans neuf mois, de nos deux ombres il en sortira une troisième, et ainsi de suite; et, à ce compte, quand nous serons douze, nous serons vingt-quatre, toute une armée pour mettre la peur en déroute.»

J'y songeais, dis-je, ô ma Lucy! Mais vingt-quatre est un bien gros nombre: Moitié, c'est déjà grand souci, Même en lui retranchant son ombre.

Et patati et patata. C'est joli assurément. Encore peut-être n'est-ce que gentil.

_La Gypsie_ est encore une pièce qui commence par de beaux vers sonores et colorés et qui se termine par une toute petite chute, plus ridicule que risible. La gypsie est la personnification de la nature, de la poésie, de la liberté, de l'amour aventureux, de la sainte bohème. Le fou qui la suivrait, dit le poète, serait pauvre, honni des bourgeois, et se damnerait. «Il perdrait la sainte chimère de l'hyménée éternel,--mais _il n'aurait pas de belle-mère!_»

La nature, adonisée, a des frisettes, essaye des mines et fait la petite folle. Voyez ce que devient le large et magnifique printemps de Lucrèce ou de Virgile, le divin embrassement de Jupiter et de Cybèle. Le Soleil et la Terre échangent des petits vers. Phébus, faisant des jeux de mots, dit à sa petite femme: _Ave, Maïa_. Et elle l'appelle «bel ange» et «époux enjoué». Ailleurs,

La terre est la fiancée Du gentil soleil; La nouvelle en est criée Par Avril vermeil;

et nous avons tout le détail de la noce. Le mari prépare la chambre. Le lit d'opale a pour rideaux des nuages agrafés aux étoiles. Puis la mariée s'habille. La Terre met son corset, et ses roses le font craquer, etc.

Vous connaissez cet autre thème éternel et grandiose: l'impassibilité de la nature opposée à la douleur et à la fugacité de l'homme. Or, voici un tout petit sonnet, quatorze petits vers, qui vous offrent, réduits à des proportions minuscules, le _Lac_, la _Tristesse d'Olympio_ et le _Souvenir_ de Musset. Un petit amant désespéré reproche à la Nature son sourire; et la Nature, plaisantine, mignarde et lilliputienne, lui répond:

Nigaud! que ton coeur éperdu Se cherche une autre associée!

Deux pinsons qui vont s'adorer À leurs noces m'ont conviée: Je n'ai pas le temps de pleurer.

Ou bien le Soleil fait le pitre. C'est l'hiver; la toile est baissée, le théâtre est fermé. Le Soleil cependant «prépare sa rentrée».

Et, tandis qu'on grelotte, il vient par intervalle Regarder plaisamment, l'oeil au trou du rideau, La grimace que fait son public dans la salle.

Le poète voit si petit qu'il nous décrit en détail la navigation de deux papillons sur une feuille de frêne, «l'un _trônant_ à la poupe, l'autre _siégeant_ au gouvernail»:

On voit passer sous leur corsage Des frémissements convulsifs, Et leur regard dégage Mille rayons lascifs.

Des papillons qui ont des regards lascifs! Et il les voit! C'est de la poésie d'oiseau-mouche ou de libellule.