Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 10

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Un magistrat, un homme dont la profession est de faire respecter la loi et de punir les méchants, doit être très préoccupé de morale et, s'il écrit, en mettre dans ses livres. Et, en effet, les romans de M. de Glouvet sont très moraux. Assurément il n'a pas la naïveté de nous montrer la vertu toujours heureuse; mais il châtie le vice et le crime avec une infaillible régularité. Je ne prétends point que ce souci de corriger les moeurs en racontant des histoires s'étale grossièrement; mais très souvent il se devine. Il y a dans l'histoire de Jean Renaud, qui fait tant de bonnes actions, qui nourrit son grand-père, puis une vieille pauvresse, qui sauve son ennemi d'un incendie et qui adopte un orphelin, quelque chose qui fait songer à ces livres de lecture des écoles primaires écrits pour la «moralisation» des enfants. Et je ne m'en plains pas, car ce souci d'un bon coeur n'est point incompatible avec l'art ni avec l'observation; il implique de la cordialité, de la simplicité, de la gravité; puis, la littérature d'aujourd'hui nous a tant déshabitués des «récits moraux et instructifs» que, lorsqu'il s'en présente un par hasard, on est tout prêt à trouver cela original, on est charmé, on est ému et on s'en sait bon gré; on se dit comme le Blandinet de Labiche: «Mon Dieu! que les hommes sont bons!» et en même temps on jouit de sa propre bonté.

C'est ainsi que l'_Idéal_, qui est un livre tout plein de bons sentiments et où même les sermons abondent, lu à la campagne, dans un milieu paisible et patriarcal, m'a fait passer d'agréables heures.--M. d'Artannes, un gentilhomme qui a toutes les vertus et beaucoup d'expérience et d'esprit, se fait le mentor d'une fillette et s'applique à former son esprit et son coeur. Puis il part pour le pôle Nord et revient au bout de quelques années; mais, dans l'intervalle, Hélène, qui a grandi, est devenue une mondaine enragée, une amazone excentrique. D'Artannes la morigène, la reconquiert, la ramène au sérieux, lui fait épouser (ô candeur!) un brave homme de ses amis. Bientôt l'élève s'ennuie, recommence sa vie folle; d'Artannes continue de veiller sur elle: elle l'envoie promener... jusqu'au jour où ils reconnaissent qu'ils s'aiment d'amour. Ils se le disent, car ils sont sûrs d'eux: ce sont leurs âmes qui s'aiment, et c'est là sans doute «l'Idéal». Mais (et ici reparaît la perspicacité du magistrat, qui doit être en même temps un homme très moral et très clairvoyant) un jour la chair reprend ses droits: de quoi les deux amants se punissent en se séparant pour jamais. Cela veut-il dire que «l'Idéal» est une région où il est difficile d'habiter longtemps? ou bien que «l'Idéal», ce n'est pas seulement l'union des âmes? Le sens du livre reste un peu obscur. Mais, au reste, tout ce que mon dessein m'oblige à signaler ici, c'est un je ne sais quoi dans le ton, une nuance, un rien, ce qui fait que c'est bien une «magistrature» que d'Artannes exerce sur sa jeune amie, et que la gravité du charmant directeur sent quelquefois la barrette du juge.

* * * * *

Un magistrat, c'est souvent un monsieur qui possède des maisons de campagne, des fermes et des terres. Il s'occupe d'agronomie, passe ses vacances dans ses domaines, les parcourt en guêtres et en habit de chasse, cause avec les paysans, s'intéresse à leur sort, va voir l'instituteur, offre aux élèves de l'école primaire des livrets de caisse d'épargne, préside dans son canton les comices agricoles, gémit sur la désertion des campagnes et se plaint que l'agriculture manque de bras. C'est ce propriétaire rural et cet économiste éclairé qui a écrit une partie des romans de M. de Glouvet. C'est lui qui nous démontre, dans l'_Étude Chandoux_ et dans la _Famille Bourgeois_, non point sèchement, mais avec quelque chose du sentiment et de la poésie de Virgile au troisième livre des _Géorgiques_, combien il est funeste aux familles rurales de quitter les champs pour la ville, la richesse solide et la paix de leur vie campagnarde pour les emplois de la bourgeoisie ou pour l'oisiveté vaniteuse.

La fermière Rose Chandoux vend sa ferme, s'installe en ville, veut que son fils soit notaire. Elle le met au collège, où le lourdaud n'apprend rien. On lui achète tout de même une étude; on compte sur un beau mariage pour la payer. Tous les mariages manquent. Chandoux s'enfonce, Chandoux tripote, s'associe avec un homme d'affaires qui n'est qu'un coquin, mange la grenouille, est arrêté... Ses parents se sont ruinés pour lui, et sa soeur, à cause de lui, n'a pu épouser un brave garçon qui l'aime. Morale: si Rose Chandoux avait gardé sa ferme, son fils serait riche et n'irait pas en prison.

La vieille demoiselle Geneviève Bourgeois, propriétaire d'un beau domaine acquis par plusieurs générations de fermiers, reste seule avec les deux enfants de son frère défunt, Gustave et Adèle. Elle a le tort de les gâter et de les mettre au lycée et au Sacré-Coeur. Adèle, ambitieuse et sèche, épouse un vieux pour sa fortune, la dévore en quelques années et, après toutes sortes d'intrigues malpropres pour pousser son mari, se retrouve veuve et sans un sou, et se réfugie à Paris, où nous savons bien ce qu'elle deviendra. Gustave, moins pervers, mais paresseux et médiocre, après avoir tenté de tout, tombe dans la misère et la crapule. Tous deux ont ruiné leur tante, qui meurt de chagrin. Morale: s'ils étaient restés à la Cassoire, tout cela ne serait pas arrivé.

La thèse que soutient ici M. de Glouvet est si juste qu'il ne faut pas lui en vouloir si ces deux romans sont un peu trop conçus comme des démonstrations. En réalité, à moins d'une vocation spéciale et de circonstances exceptionnelles, un fils de paysan qui se fait bourgeois et qui embrasse, comme on dit, les professions libérales, y perd presque toujours, et de plusieurs façons. Il y perd certainement en bien-être. Puis, la vie d'un notaire, d'un avoué, d'un professeur, n'est-elle pas une vie mesquine, pleine de contraintes et de servitudes, à côté de celle d'un propriétaire rural? De même, un ouvrier des villes est souvent moins heureux qu'un salarié de la campagne. Enfin, le travail des champs garde toujours une noblesse: il est si naturel, si nécessaire pour que l'humanité vive, qu'il en devient auguste; c'est le travail antique, connu des patriarches et des rois. Aujourd'hui, celui qui vit sur un sol qui lui appartient est le plus libre des hommes, est vraiment roi dans son domaine. Joignez que la terre, paisible et patiente, régie par des lois éternelles, communique à ses travailleurs quelque chose de sa paix et de sa sérénité. Mais l'homme des villes, s'il exerce une «profession libérale», est bientôt marqué d'un pli professionnel et, si c'est un métier manuel, d'un pli d'esclavage. Et quoi de plus déplaisant d'ailleurs que tel ouvrier qui a lu ou que tel bourgeois à moitié lettré et à moitié intelligent? Par contre, c'est parmi ceux qui ne savent pas lire que l'artiste a le plus de chance de trouver des paysans originaux et de grande allure, et c'est moins dans la Touraine ou l'Île-de-France que dans les provinces reculées, mieux défendues contre les «bienfaits de la civilisation».--Et pourtant il faut bien qu'une sélection se fasse, que les classes dites supérieures soient entretenues et rajeunies par celles d'en bas. Mais peut-être n'est-il point nécessaire ou même est-il mauvais de tant aider à cette ascension: elle se fera d'elle-même, dans la mesure où il le faut.

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Un magistrat qui est quelque part propriétaire rural, presque seigneur de village, s'intéresse à ce coin de terre, à ses us, à ses traditions, à son langage. Il recherche l'origine des superstitions locales, comme fait M. de Glouvet dans le _Berger_. Volontiers il sera membre de quelque société d'archéologie, et linguiste ou philologue à l'occasion. M. de Glouvet a étudié le vieux français et a sans doute collectionné les archaïsmes usités dans sa province. Souvent il interrompt le dialogue pour nous donner l'étymologie d'un mot ou d'une locution:

--Et Léontine, qu'en dit-elle?

--Pas grand'chose. On la chapitre en répétant que je suis trop ci et trop ça, pour la dégoûter. D'aucunes fois elle s'en guémente, souventes fois non.

_Se guémenter_, verbe très usité sur les bords de la Loire, signifie proprement: _s'inquiéter_. Le Tourangeau Rabelais l'a employé à plus d'une reprise. Mais on devrait écrire: _quémenter_, car le mot vient sans nul doute de «quément», forme primitive de l'adverbe _comment_; d'où le sens littéral: «se quémenter, se demander comment[55].»

[Note 55: Sauf erreur, se _guémenter_ est plutôt une corruption du vieux verbe se _guermenter_ (qu'on trouve, par exemple, dans Villon), et qui vient apparemment du latin populaire _querimentari_.]

On comprend, après cela, que M. de Glouvet n'ait point résisté à la tentation d'écrire en vieux style des contes moyenâgeux. Je sais que cet exercice est assez facile, pour l'avoir pratiqué une fois par hasard, et j'ai connu des élèves de rhétorique qui y réussissaient mieux que dans le français d'aujourd'hui. On écrit «moult, adoncques, las! guerdon, oubliance, gente damoiselle, madame la Vierge, cuider, ardre, se ramentevoir», etc.; on fait aller les substantifs et les adjectifs deux par deux et l'on supprime le plus de pronoms personnels et d'articles possible; puis on y fourre la chevalerie de la _Chanson de Roland_, l'amour mystique du cycle d'Artus, la dévotion des Mystères et la gaillardise des Fabliaux. C'est bien simple. L'inconvénient, c'est qu'à moins d'être de la force de M. Paul Meyer ou de M. Gaston Paris, on arrive à se composer, sous prétexte de «vieil françoys», un jargon aimable, mais hétéroclite, où se mêlent la syntaxe et le vocabulaire de trois ou quatre époques différentes. Qu'importe, après tout? Même quand on n'est pas capable d'apporter dans cet exercice l'imagination drue, robuste, copieuse, qui sauve et soutient les _Contes drolatiques_ de Balzac, ces contes sont encore agréables à ceux qui les écrivent, et d'aventure à ceux qui les lisent, et c'est le cas des _Histoires du vieux temps_ de M. Jules de Glouvet. On a l'illusion, lorsqu'on n'est pas un grand philologue, de lire un texte du moyen âge sans être arrêté par les perpétuelles difficultés des textes authentiques; on goûte le charme combiné de la mièvrerie de la forme et de la simplicité des sentiments; et, comme il est convenu que le moyen âge est naïf, comme son langage nous paraît tel (peut-être parce qu'il est en général plus lent et plus empêtré que le nôtre,) on savoure de bonne foi cette naïveté. C'est le moyen âge mis à la portée de tout le monde, un bric à brac littéraire assez semblable à celui que nous aimons dans nos mobiliers, où nous préférons parfois du faux vieux aux si jolis meubles soyeux et capitonnés qu'on nous fabrique aujourd'hui.

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Un bon magistrat est aussi un bon humaniste. Il lit les classiques latins ou même il les traduit. Il se souvient que Montaigne, Montesquieu, de Brosses ont été des magistrats. Il tourne des chansons; il soigne sa correspondance, et ses amis disent: «Le président un tel, ah! quel esprit charmant! et quel lettré!» Assez souvent il s'est formé un idéal de l'élégance du style, d'où le poncif n'est pas tout à fait absent.

M. Jules de Glouvet cite volontiers Théocrite et Virgile et il a des descriptions qui, je ne sais comment, semblent «élégamment» traduites d'une pièce de vers latins:

Le soleil dardait ses rayons _brûlants_ sur la plaine _desséchée_. Les champs, limités par de maigres rangées d'ormeaux, _avaient un aspect morne et grillé_. De la terre poussiéreuse des effluves _chauds_ s'élevaient; les cigales grinçaient sous les herbes _jaunies_; l'alouette planait lourdement, cherchant l'ombre. Des moissonneurs, coiffés de larges chapeaux de paille, _allaient et venaient_ dans la _vaste_ pièce de blé. Les faucheurs, haletants et l'échiné _pliée_, avaient entr'ouvert leur chemise; la sueur coulait sur leur poitrine _velue_. Les faux sifflaient en cadence et les épis _dorés_ se couchaient sous l'oblique morsure (_obliquo morsu_).

Les traits sont exacts, les épithètes sont justes: l'impression d'ensemble fait défaut. C'est tout l'opposé de l' «impressionnisme» dans le style, que j'essayais dernièrement de définir[56]. M. de Glouvet n'hésite pas à écrire que le filet retient dans ses mailles «la perche vagabonde» et qu'il cueille à fleur d'eau «les habitants de la vague». Il nous montre les peupliers «élancés» et les appelle «hôtes murmurants de la falaise». Dans le même paragraphe, il nous parle de «fleurs mignonnes» et de «mystérieux ombrages». C'est dire qu'il se contente d'écrire comme vous, comme moi, comme tout honnête homme de lettré peut le faire en s'appliquant.

[Note 56: Voir l'article sur Mme Alphonse Daudet. (Les _Contemporains_, 1re série.)]

Ailleurs il lui arrive de mêler, dans la même phrase, des archaïsmes et des locutions toutes modernes. Cela fait quelque chose d'assez hybride:

Le désert de Tessé faisait partie de son être; mais le sentiment chez lui était passif, et ses _accoutumances complétaient son cadre_ sans émouvoir sa pensée.

(Nous voyons dans la même page que «sa nature _s'adaptait aux côtés dominants de cette vie physique_.»)

Un chapitre commence ainsi: «Le berger demeura plusieurs mois dans cette _griève malaisance_.» Et quelques lignes plus bas nous le voyons qui «s'appesantit _sous le fardeau de ses chimères inavouées_».--Tant de styles n'arrivent pas à faire un style. M. de Glouvet écrit quelquefois comme un poète ému et qui trouve sa langue sans trop y songer; plus souvent comme un magistrat qui a des lettres.

* * * * *

... Et dire que je n'aurais peut-être pas vu tout cela si je n'avais pas su que M. de Glouvet est avocat général!

II

Mais c'est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n'est peut-être pas partout un écrivain accompli, il s'est montré, comme j'ai dit, poète en plus d'un endroit, et, une fois, poète puissant dans le _Berger_.

Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont point ennuyeux, mais où je n'ai pas fait de découvertes et dont les dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je laisse même de côté des figures vivantes, mais d'une invention facile, telles que la fermière Rose Chandoux, la terrible mère qui veut faire un notaire de son fils, et Geneviève Bourgeois, la vieille fille héroïque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n'est qu'un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt sur ce cri: «Il n'y a plus de Cassoire!»

Je ne retiens que trois figures: Jean Renaud, Marie-Anne et André Fleuse. Idéalisées? cela m'est égal: elles pourraient être vraies, et elles sont grandes.

Les cent premières pages du _Forestier_ sont vraiment savoureuses: l'enfance de Jean Renaud, pauvre abandonné qui n'a d'autre mère ni d'autre institutrice que la forêt; sa communion avec les arbres et les plantes; la poursuite du sanglier; le désir qui le secoue, qui l'étrangle, d'avoir un fusil... C'est bien à l'enfance d'un jeune faune que nous assistons, et la pénétration de la petite créature par le milieu où elle se développe est aussi intime et profonde qu'il se peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l'ai déjà indiqué, que ce braconnier fait tout de même trop de bonnes actions; mais il semble que sa bonté soit un produit naturel de sa vie en pleine nature, qu'elle soit aussi spontanée que son amour de la forêt. Son héroïsme de la fin garde ce même caractère: c'est _sa_ forêt qu'il défend contre l'étranger.

Marie-Anne, n'étant qu'une pauvre ouvrière, a épousé un riche batelier qui l'aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tué sur son bateau, dans une manoeuvre. «Alors elle fit le serment de ne jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en marinier, sur cette Loire qui avait été le berceau, l'amour et le tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses vêtements de deuil. Aucune femme n'a mieux tenu parole.» Marie-Anne est bonne, brave, fière et triste. On la calomnie, on l'insulte, car les femmes qui vivent sur l'eau sont suspectes dans le pays: elle n'en a point souci... Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve au péril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs qui habitent une île du fleuve. Ce sont d'affreux bandits qui à la fin, tentent de l'assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier qui l'aime sans le dire veille sur elle...; mais elle meurt, peu après, sur son bateau.

Cette femme en deuil, immobile et vivant d'un souvenir, M. de Glouvet a su nous la faire voir. Il a su, dès sa première apparition, la fixer dans une attitude qu'on ne peut plus oublier:

Une femme tenait la barre du gouvernail.

Cette femme était vêtue de noir.

Aux signaux qu'on lui adressait de la jetée elle répondit en agitant son mouchoir à plusieurs reprises, puis retomba dans son immobilité sculpturale.

M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une figure humaine qui représente un sentiment très général et très beau sous une forme concrète et dans des conditions très particulières et très pittoresques. Marie-Anne, c'est la statue du veuvage éternel sur un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du «marinier noir» ne nous quitte plus.

Et il reste aussi dans la mémoire, André Fleuse, le grand berger. «Le grand berger s'arrête au sommet de la colline...» C'est la silhouette entrevue par Sully Prudhomme:

Dans sa grossière houppelande, Le pâtre, sur son grand bâton Penché, les mains sous le menton, Est l'amant rêveur de la lande.

C'est le fantôme évoqué par Victor Hugo dans ce vague et magnifique poème, _Magnitudo parvi_:

Dieu cache un homme sous les chênes Et le sacre en d'austères lieux Avec le silence des plaines, L'ombre des monts, l'azur des cieux...

Le pâtre songe, solitaire, Pauvre et nu, mangeant son pain bis; Il ne connaît rien de la terre Que ce que broute la brebis.

Pourtant il sait que l'homme souffre; Mais il sonde l'éther profond...

La Judée avait le prophète, La Chaldée avait le berger...

La foule raillait leur démence, Et l'homme dut, aux jours passés, À ces ignorants la science, La sagesse à ces insensés...

Ce roman du _Berger_ est, à mon avis, le chef-d'oeuvre de M. de Glouvet. Un souffle le traverse; il a la grandeur, une poésie abondante et naturelle; c'est une idylle tragique qui a quelque chose de fruste, de primitif et de mystérieux. Les personnages sont tout près de la terre, et de là leur beauté. On dirait qu'ils sont à peine sortis de la matrice universelle, à peine dégagés de la boue féconde des antiques déluges, et que leurs yeux viennent à peine de s'ouvrir sur le monde, tant ils y sentent d'inconnu et tant leurs idées sont simples et leurs sentiments abrupts.

Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui est sorcier est grand par tout ce qu'il rappelle:

Savant dans la découverte et l'emploi des herbes, pénétré d'une confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en ligne droite du berger antique dont Virgile a chanté les croyances? «Méris m'a fait présent de ces plantes cueillies dans le Pont, où elles croissent nombreuses. J'ai vu Méris, par la vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux; je l'ai vu de même transporter les moissons d'un champ dans un autre.»

André Fleuse fait songer aussi aux ascètes de la Thébaïde, dont la solitude faisait des voyants, et, par delà, aux plus anciens hommes, aux pâtres chaldéens. André Fleuse connaît les herbes; il prédit l'avenir, il jette des sorts, il «sait les mots». Ce n'est qu'à regret qu'il écrase la mouche qui menace ses ouailles; et quand il a pris le loup il n'ose le tuer, il le laisse partir; car Fleuse sait que partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des âmes, des esprits inconnus auxquels il ne faut pas toucher:

Son idée, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence de toute formule, s'était changée en sentiment, vivait robuste dans ce crépuscule intellectuel: l'idée de l'homme chétif soumis à son grand gardien, l'Invisible.

J'aime particulièrement les pages où M. de Glouvet nous conte l'enfance de l'Innocent et «comment on devient sorcier»:

... Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie, qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures, n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un ton craintif:

--Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point, _té!_

... Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables, qu'il n'aimait pas; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui; écouta dans l'espace où le surnaturel parle aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre à force de lui expliquer ce qu'il avait entendu...

Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit? L'ombre, les souffles, l'indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout; c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses impressions, jouir des apparences et néanmoins s'apercevoir à chaque instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est être éminemment poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C'est si vrai, que nous sommes enveloppés de mystère! La science recule un peu la limite où il commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus qu'au delà de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est l'inexpliqué... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la science nous permet de concevoir n'est peut-être pas si beau que celui d'André Fleuse. Sully Prudhomme s'écrie dans son enthousiasme candide:

Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux Où du vrai monde erraient les fausses apparences...

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien. Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien, Et l'univers entier vêt une beauté neuve.