Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 9
Puis, une brève et énergique péroraison:
La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez, maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.
Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.
V
J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait, à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.--Le Père Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé Huvelin valent certes la peine d'être entendus.
J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais, nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.
M. DESCHANEL
ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]
[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lévy.]
Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir, l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur d'exprimer un regret.
J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles; mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit et le tour de main de Voltaire:
«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à ses leçons toutes les dames de Pékin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf? demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi, combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose connu ce qui traîne dans les livres?--Une centaine, répondit Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?--Deux ou trois mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.--Je n'irai donc pas, grogna Martin.»
Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est sur les pages originales que nous nous arrêterons.
I
M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais, puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?
«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai, est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai, c'est que le XVIIIe siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit, Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux harmonieux.
[Note 29: I, p. 5.]
[Note 30: _Ibid_.]
C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est décidément pas dans l'essence de ce génie.
Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature, un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le _Cid_ (et quelques scènes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle âme étrange! et quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_) sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte, c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce, et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'_Astrée_ et de la _Clélie_ sur la femme et les doctrines du XVIe siècle sur la séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà, croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois dans la pièce. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dircé (_Œdipe_), Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Suréna_) etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent plus ou moins à ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme, qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est un Danois des anciens âges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace, un monstre, un barbare.
Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse, le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures anciennes ou étrangères.
J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.
Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de malveillance et de chicane.
M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la préface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.
Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à l'indignation.
Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange, et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la _Folle querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux poètes se réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la _Psyché_ de La Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine n'avait pas été si noire ni si impardonnable.
«L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel à propos de la première préface de _Britannicus_. Voilà les petits côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les «petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?
[Note 31: I, p. 209.]
Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font presque absolument défaut?
Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?
[Note 32: II, p. 5.]
«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante..., n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin, était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves, décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas mise.
[Note 33: II, p. 173.]
[Note 34: II, p. 175.]
On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir été dévot dans ses dernières années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car Pierre Corneille a écrit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a été marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa vie.
Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit le _Tartufe_: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine. Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été un fort honnête homme.
Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints? «Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de _Bérénice_, M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?
[Note 35: I, p. 61.]
L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à l'art.
Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus, s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire» [36], observe malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son propre état, trouve peut-être quelque «divertissement» [37] dans cette étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.
[Note 36: Flaubert, _Préface des Poésies de Louis Bouilhet_.]
[Note 37: Pascal.]
Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le poète aime et sent plus de choses, en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins malheureux!
[Note 38: I, p. 61.]
Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée, tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire _Phèdre_ et _Bajazet_, tant mieux pour nous!
II
M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la civilisation[39].»