Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 5
Et plus loin:
Luisante à l'horizon comme une lame nue, Sur le soleil tombé la mer en se fermant De son sang lumineux éclabousse la nue Où des gouttes de feu perlent confusément...
Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare à Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien sérieusement.
II
C'est pourtant avec le plus grand sérieux que «la bonne femme Sand» écrivait à propos des _Sonnets païens_:
C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car, en étreignant cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.
Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Lélia; mais enfin elle admire son filleul. Hélas! qu'aurait-elle pensé si elle avait pu lire les _Mesaventures du commandant Laripète?_
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé
Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui répond tranquillement:
Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un geste_) je n'ose dire comment.
Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des _Vestales_ s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de «Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages» où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais, ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.» C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des visages».
D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques, et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.
Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.
Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:
...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche. C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers, c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps sur cette partie de son œuvre.
III
Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des _Renaissances_ a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de la même main.
Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruités qui dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.
Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M. Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en écrivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à leur nez (_ante porcos_).
D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé! non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».
Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est, en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_ ou la _Pince à sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes. Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière sensualité des _Contes grassouillets_ était déjà contenue dans la sensualité raffinée des _Sonnets païens_.
Les contes et les sonnets, c'est, _à des moments différents_, la manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les _Mariages de Jacques_. Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier absolument ses humbles origines. Le poète des _Renaissances_, c'est un satyre qui a rêvé; et le conteur des _Contes_, c'est un poète qui n'en est qu'au commencement de son rêve--oh! tout au commencement. Il faut ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».
Reste une question. On comprend que le poète des _Ailes d'or_ ait pu écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire? Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce point.
Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus dans la _Tentation de saint Antoine_:
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux. Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à mon nom...
M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs gaietés et se gaudisse des mêmes objets.
Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son œuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.
ANATOLE FRANCE[25]
Est-il possible que j'aie failli reprocher à M. Weiss d'être un critique ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre invariable pour mesurer les œuvres de l'esprit? Une des pensées favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses formes, il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre impression du moment.
[Note 25: _Poèmes dorés_; les _Noces corinthiennes_; les _Désirs de Jean Servien_, chez Lemerre.
_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le _Livre de mon ami_ chez Calmann Lévy.]
Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en doctrine? Les œuvres défilent devant le miroir de notre esprit; mais, comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et, quand par hasard la même [œuvre] revient, elle n'y projette plus la même image.
Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai, peut s'en faut, méprisé Racine: j'adore Racine à l'heure qu'il est et Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo presque étrangère à la mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains, avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.
C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue, artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-être, ou plutôt de ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont assez de force et d'assurance pour établir ces longues suites de jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-là sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes œuvres se reflètent toujours à peu près de la même façon. Mais on voit aisément que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences personnelles immobilisées.
On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici de ceux qui croient aimer ce qu'on leur a dit être bon); seulement les uns aiment toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes, les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait sur nous, à un moment donné, telle œuvre d'art où l'écrivain a lui-même noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.
Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanité, aimons les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'œuvre reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-être pas immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude? Les hommes de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de leur œuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des ridicules; ils ont une facilité, une spontanéité grossière; ils ne savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès. Surtout en ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas, qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants, se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont une science et une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces hommes, quelle joie! Je sens son œuvre toute pleine de tout ce qui l'a précédée; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et son tempérament particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de l'éprouver de moi-même quelque jour.
Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le _Livre de mon ami_ que me sont venues ces réflexions--que je donne pour ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très bien tout ce que j'y néglige.
I
Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une des «résultantes» les plus riches de tout le travail intellectuel de ce siècle, et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est formée et successivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.
Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif, caressant,
Déjà surpris de vivre et de regarder vivre,
de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes, leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et s'intéresser au passé. Ce petit enfant était déjà bien le fils du siècle de l'histoire et de l'érudition.
Que l'on s'en rapporte aux _Désirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon ami_, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était un homme candide, sérieux et de caractère méditatif; sa mère était douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus tard de cette double influence.
Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration en expliquant Homère et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la beauté antique, il a connu la magie des mots, il a aimé des phrases pour l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en lui.
Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y font l'âme plus douce et plus tendre; la pureté a plus de chance de s'y conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus équitable et plus intelligent.
Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et noble, des déceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et à la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû notablement dans ce siècle: la pitié.
Puis il entra dans le cénacle parnassien et son esprit y fit des acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et Leconte de Lisle.
Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. Cet amour enthousiaste de la vie, de la religion et de la beauté grecques a été un des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique. Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan poursuivait sa délicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M. Anatole France écrivait les _Noces corinthiennes_.
Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les peuples d'Occident, le nœud du grand drame humain. J'ai dit ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme une immense calamité, et qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des _Noces corinthiennes_ qui est un chef-d'œuvre trop peu connu. J'y trouve une vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme digne d'André Chénier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique d'où est née la religion nouvelle.
[Note 26: Le _Néo-hellénisme_ (les _Contemporains_, première série.)]