Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires
Chapter 4
Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M. de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.
III
Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des combinaisons savantes, subtiles, compliquées, avec des artifices et des dessous qu'on ne soupçonne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science et beaucoup de rêve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe, tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le Japon vu par l'extérieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans ce _quadro_ divertissant:
LE SAMOURAÏ.
D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva, À travers les bambous tressés en fine latte, Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate, S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
C'est lui; sabres au flanc, l'éventail haut, il va. La cordelière rouge et le gland écarlate Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate Le blason de Hizen et de Tokungawa.
Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques, Sous le bronze, la soie et les brillantes laques. Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des _Conquérants_ n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palas de Moguer, routiers et capitaines Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfèvre_:
Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise, Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril, J'ai serti le rubis, la perle et le béryl, Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise, J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril, Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril, Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer Et, dans le vain orgueil de ces œuvres d'Enfer, Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir, Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie, Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte, en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_, _fleurie_, _orfèvrerie_) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (_frise_, _irise_) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal! Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.
IV
Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à l'heure, ou encore cet admirable _Récif de corail_ que je ne puis me tenir de citer:
Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore, Éclaire la forêt des coraux abyssins Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins, La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l'iode colore, Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux, Un grand poisson navigue à travers les rameaux. Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.
Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu, Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu, Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé: _Blason céleste_.
J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail, Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre, À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre, Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.
Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail, Licorne, léopard, alérion ou guivre, Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre, Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges, Cet écu fut gagné par un baron du ciel.
Comme ceux qui jadis prirent Constantinople, Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel, Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie, ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M. de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous rappelez-vous le dernier sonnet de _Persée et Andromède_, quand les deux amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où ils vont se fondre?
D'un vol silencieux, le grand cheval ailé, Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume, Les emporte dans un frémissement de plume À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.
Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé; Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume; Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume, La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.
Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles, Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles, Aux amants enivrés font un tiède berceau;
Tandis que, l'œil au ciel et s'étreignant dans l'ombre, Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau, Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.
La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux», puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté, l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait, il l'a rêvé.
C'est pourquoi il a si bien traduit la _Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus longue pièce qu'il ait écrite: les _Conquérants de l'or_, sorte de chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:
Cependant les soldats restaient silencieux, Éblouis par la pompe imposante des cieux.
Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule Sur des sables lointains la Pacifique houle, Dans une brume d'or et de pourpre, linceul Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre. En face, la sierra se dressait haute et sombre. Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya, D'un seul coup, la montagne entière flamboya De la base au sommet, et les ombres des Andes, Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes... ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà Que le dernier sommet des pics étincela, Puis s'éteignit.
Alors, formidable, enflammée D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée, Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil, Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernièrement dans la _Revue des Deux Mondes_.
Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible, quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un _Odi profanum vulgus_ dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre brisé_, où la bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue éclopée:
La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
Lisez les «sonnets épigraphiques»: le _Dieu Hêtre, Nymphis Augustis sacrum_, le _Vœu_. Comme ce sonnet de l'_Exilée_ est touchant, encore qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO... SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:
Dans ce vallon sauvage où César t'exila, Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège, Penchant ton front qu'argente une précoce neige, Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
Tu revois ta jeunesse et ta chère villa Et le Flamine rouge avec son blanc cortège. Et lorsque le regret du sol latin t'assiège, Tu regardes le ciel, triste Sabinula...
V
M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens, rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où rêve Sabinula.
ARMAND SILVESTRE
On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus composé d'innombrables débris de végétaux morts.
Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M. Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus mal élevés dans sa prose.
I
Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se délectent deux ou trois fois par semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant Laripète, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages métaphysiques_, et les _Ailes d'or_, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-être encore chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?
Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse--non toujours à ses pieds, pour dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas! cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images, le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets païens_, et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le «Parnasse contemporain».
Puis le poète soupire des _Vers pour être chantés_, des romances où il y a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères du temps de Louis-Philippe. Mais--ô puissance de la baguette magique que tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis, beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles, l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle, toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je voudrais appeler des romances panthéistiques.
Ensuite le poète dit la _Vie des morts_, leur âme éparse dans les arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux, dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,
Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.»
Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les _Vestales_, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire, après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...
Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images, amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une rêverie magnifique et épandue.
Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques Moulinot?) aux images lamartiniennes.
Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames: C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés. ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés, Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela--ou j'ai la berlue--ces trois vers sont très beaux?)
On dirait que la Terre a bu le sang des lis. ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Les charnelles senteurs des verdures marines Suivent le long des flots le spectre de Vénus! ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Les voluptés du soir montent des horizons.
Dans le recueillement des longs soirs parfumés, À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles, La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...
Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.
«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»--Eh bien, moi, je ne connais pas les _Védas_; mais je suis presque sûr que la poésie de M. Silvestre ressemble parfois à celle de _Védas_, et je suis fort tenté de croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux, débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:
Comme au front monstrueux d'une bête géante, Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards, Les Astres, dans la nue impassible et béante Versent leurs rayons d'or pareils à des regards, ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière, Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer Que déroule le flux éternel de la mer, Larme immense pendue à son orbe de pierre.
Et dans les Paysages métaphysiques:
Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume, Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...