Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires

Chapter 2

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«Fantaisie funèbre, dira-t-on, et même assez froide; car le vrai seul est aimable, disait Boileau, qui n'a point prévu cette poésie.» Mais est-on bien sûr que ce ne soit là qu'un amusement poétique? Je vous assure qu'à de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles. Parmi nos «minutes singulières», comme dit M. Taine (et ce sont surtout celles-là qui doivent intéresser les poètes), il y a des minutes de dégoût complet, de sincère renonciation à la vie, de pessimisme absolu et sans réserve. Il est certain qu'en dépit de ces minutes on continue de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient, s'ils étaient aussi sincères qu'ils le paraissent, se réfugier volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laissé mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette morne désespérance dont on ne peut nier la réalité paradoxale. On dit que la vie est mauvaise, on le croit et on l'éprouve; on sait la vanité de tout espoir et de toute révolte, sauf de la révolte radicale qui secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on sait tout cela, parce que c'est une espèce de volupté pour le roseau pensant de se savoir écrasé par l'univers fatal et que cette connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux mécomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, à mesure qu'elles croissent, croît aussi notre orgueil. Le pire malheur n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de pâtir dans son corps et d'être déçu brutalement dans ses passions. Les tortures du pessimisme ou du doute peuvent être cruelles, mais moins qu'un membre coupé, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une personne aimée. Contre les tortures de la pensée on a le sentiment vivace de la puissance déployée à penser et aussi, le plus souvent, la protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne l'Être universel lui oppose son être particulier et prend davantage conscience de lui-même. «Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais conscient et irréductible, contre le monde entier.» C'est par là qu'on se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons d'accepter la vie. «Pourquoi je vis? par curiosité,» dit L'Angely. La curiosité de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attaché surtout aux manifestations extérieures de l'histoire et de la nature. Il reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief qui est à lui. N'ayez crainte: son imagination, après sa superbe, l'a sauvé du suicide; et le voici qui commence, à travers le temps et l'espace, la revue des apparences, œuvre de Mâya.

VI

Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes, les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse. Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai: il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins. Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plaît de voir quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri, le principe suprême, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les _Védas_ bourdonnent sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve d'un rêve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur poème qu'il faut lire sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.

Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer l'absorption du _moi_ dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à croire qu'on le désire?--La perfection de la forme et la curiosité du fond suffiraient à faire goûter le poème de _Baghavat_; mais voulez-vous y trouver un charme poignant? Unissez-vous de cœur, cela est aisé, avec les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie; et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits, Lamentation large et souffrance inconnue Qui monte de la terre et roule dans la nue; Soupir du globe errant dans l'éternel chemin, Mais effacé toujours par le soupir humain. Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde, Plus forte que les bruits innombrables du monde, Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié, Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié? Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse, Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse, Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir, Et, sans borner jamais l'impossible désir, Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève, N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!... Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?

Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte, Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent, gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à l'Essence première.

Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent délicieusement avant de nous meurtrir.--_Çunacépa_ est un acheminement vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit enfoncé dans le _nirvâna_, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le sentiment dans leur cœur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et c'est pourquoi le monde dure encore.

VII

Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de Lisle finit par délaisser les mornes buveurs de l'eau sacrée du Gange. Le goût de l'action se réveille sous un ciel moins accablant qui permet la lutte, et le sens de la beauté vit et se développe dans une nature aux contours harmonieux et modérés, dans une lumière qui réjouit et n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la vanité de toutes choses ont suivi l'humanité dans ses immigrations vers l'Occident. Longtemps, sous la sérénité de la forme, la poésie grecque a caché de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de n'être pas né ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxès, Hérodote les a pleurées. «Il m'est venu une pitié au cœur, dit le roi, ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque de tous ceux-là, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce n'est pas là, répond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus déplorable; car, malgré sa brièveté, il n'est point d'homme tellement heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhaité, non une fois, mais souvent, de mourir plutôt que de vivre. Cette vie si courte, les maladies qui la troublent, les calamités qui surviennent la font paraître longue. Ainsi la mort, à cause de l'amertume de la vie, est pour l'homme le refuge le plus désirable, et la divinité qui nous fait goûter quelque douceur à vivre s'en montre aussitôt jalouse[9].»--Prométhée, l'Orestie, Œdipe roi nous montrent l'homme instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit lui être envoyées par les dieux: Sua cuique deus fit dira cupido[10].--«Chère fille, dit Priam à Hélène, à mes yeux tu n'es point coupable, mais les dieux[11].» Voyez aussi la Phèdre d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime l'action, même quand il la sait inutile et décevante. «Laissons ces discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la décris[12].» Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui n'était pas toujours clémente, les longues luttes entre Pélasges, Hellènes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels dont plusieurs de leurs mythes ont conservé le souvenir, avaient fait aux Grecs une âme à la fois active et résignée, où le plaisir de vivre et d'agir se tempérait par instants de mélancolie fataliste. Après Marathon et Salamine, une sorte de joie héroïque les transporte, et leur génie s'épanouit en œuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient cessé de croire à la Moïra invincible; mais peut-être est-elle intelligente: elle leur a laissé faire de si grandes choses! Surtout ils adorent la beauté et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la parole ou par les contours ils ont traduit les énergies de la Nature et celles du corps et de l'âme sous une forme qui les glorifie sans les altérer, où la plénitude et la spontanéité de l'impression produisent la grâce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie même, qui les exerçait tout entiers, était comme une œuvre d'art dont ils s'enchantaient. Vraiment ils ont dû être heureux. Leur existence n'avait point de vide où se pût introduire le désespoir. Ils vivaient sous le destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'être hommes; ils connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la révolte contre ce qui est n'étaient chez eux que des sentiments passagers; leur activité les sauvait de tout. Si la passion est fatale, elle ne va pas sans volupté. Si l'homme est opprimé par quelque chose de plus fort que lui, la résistance est bonne, fût-elle sans succès. La palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathénées leur étaient de suffisantes raisons de consentir à voir la lumière et empêchaient la maladie métaphysique de devenir jamais mortelle à ce peuple subtil. Plus tard, quand ils eurent perdu la liberté, à Alexandrie, en Sicile, ils se consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels de leur religion naturaliste et par des rêves de vie pastorale dans la campagne divinisée.

[Note 8: _Œdipe à Colone_.]

[Note 9: Polymnie, 46.]

[Note 10: Énéide, IX.]

[Note 11: Iliade, III.]

[Note 12: Hérodote, Polymnie, 47.]

Or la sérénité de leur fatalisme, de leurs révoltes et de leurs joies, et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux poèmes de M. Leconte de Lisle. Il a passionnément aimé ces amants de la vie et de la beauté.--Nous sommes loin de Hâri formidable et inintelligible. Salut, dit le poète à Vénus de Milo,

Salut! à ton aspect le cœur se précipite; Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs; Tu marches fière et nue, et le monde palpite, Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs!

Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme imite d'assez près les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène amante de Pâris, et d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa mère. Mais aussitôt surgissent les rebelles, chers au poète de _Kaïn_: c'est Khirôn puni pour avoir rêvé des dieux meilleurs que ceux de l'Olympe; c'est Niobé, fidèle aux Titans vaincus, qui auront leur jour et qui rétabliront le règne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces graves histoires dans l'adoration de la beauté physique. Viennent alors les idylles, _Glaucé_, _Klytie_, _Kléariste_, la _Source_, etc., songes d'amour enchanté, tout près de la nature, pleins d'images ravissantes, presque sans pensée. Dirai-je qu'il manque à ces églogues, pour être entièrement grecques, le «je ne sais quoi» que Chénier seul a connu par un extraordinaire privilège? M. Leconte de Lisle a peu de naïveté, et il serait naïf de s'en étonner ou de s'en plaindre.

VIII

Mais la Grèce était trop petite pour contenir toute la race humaine, et c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord, s'avançait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux régions du brouillard et de l'hiver.

Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes, L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs, Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants; Au passage entaillant le granit de ses armes, Rougissant les déserts de mille pieds sanglants. ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._. Une mer apparut, aux hurlements sauvages.... Et cette mer semblait la gardienne des mondes Défendus aux vivants, d'où nul n'est revenu; Mais, l'âme par delà l'horizon morne et nu, De mille et mille troncs couvrant les noires ondes, La foule des Kimris vogua vers l'inconnu[13].

[Note 13: Le _Massacre de Mona_.]

Arrivés au terme de leur énergique pèlerinage, ils eurent à lutter contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanité les condamnait à l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient aux rêves vagues et brumeux. Aussi éloignés de la sérénité grecque que de l'inertie orientale, leur activité est aventureuse et farouche, leur mythologie féroce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponnée à la vie. Et cette vie n'est que massacres, expéditions de pirates, combats obstinés contre les éléments et contre les hommes, furieuses orgies avec de sombres retours sur soi et des mélancolies confuses. Mais le plaisir qu'ils prennent au déploiement des forces brutales et leur intelligence bornée les préservent des désespoirs métaphysiques. Ce que sont les passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la _Mort de Sigurd_, l'_Épée d'Angantyr_, le _Cœur d'Hialmar_, etc. Il dit leur fierté, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs fêtes, leurs mystérieuses assemblées, leur attente d'un paradis guerrier, sensuel et grave. La _Légende des Nornes_ déploie leur théogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des géants, qui sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge déluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki, le dernier-né d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder; puis la suprême révolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et la fin misérable du monde.--La pensée de l'au delà hantait ces hommes du Nord dans l'intervalle des tueries: ils étaient tout prêts pour le christianisme et devaient le prendre terriblement au sérieux. On se rappelle le discours d'un chef saxon à ses compagnons d'armes, dans Augustin Thierry. Seuls, les prêtres et les bardes, soit orgueil sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres théogonies ou que leurs dieux désertés leur deviennent plus chers, résistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux du beau jeune homme inspiré qui, tour à tour, lui parle divinement du Christ et le menace sauvagement de l'enfer[14]; et les prêtres et les vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrétien Murdoch, un farouche apôtre[15].

[Note 14: Le _Barde de Temrah_.]

[Note 15: Le _Massacre de Monah_.]

Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point dépouillé leurs mœurs barbares ni leur facilité à tuer et à mourir. Sans doute, ils ne sont point fermés à la douceur de Jésus; on les fera pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables, et leur charité est d'une espèce étrange et s'exerce surtout en vue de l'autre monde. Attachés à la terre par leur corps robuste plein de désirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsédés par la pensée de l'invisible, par le désir de la cité d'en haut; ils ne la conçoivent pas d'ailleurs d'une façon beaucoup plus raffinée que leurs aïeux ne faisaient le paradis d'Odin.--Les Indous, émus par la souffrance universelle, pratiquaient une charité purement terrestre, épanchaient sur leurs frères une immense pitié; on ne peut dire qu'ils aient sacrifié cette vie à une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la mort ou de l'extase, c'était l'anéantissement de la personnalité. Quant aux Grecs, ils s'occupaient médiocrement de l'avenir de l'homme par delà la tombe et pensaient que cette vie peut être à elle-même son propre but. Mais l'homme du moyen âge, si fort qu'il mange et qu'il boive, qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, où sa lourde chair s'enfonce, à l'idée plus ou moins présente, mais rarement effacée, du ciel et de l'enfer. Aussi, même chez les meilleurs, si la charité vient des entrailles, toujours il s'y mêle une arrière-pensée surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils voient en eux des âmes appelées au salut éternel et qu'en s'occupant de ces âmes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de l'enveloppe charnelle de leurs frères qu'ils ont souci.--Terrible charité que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle a pu son armée de pauvres; quand elle n'a plus rien à leur donner, elle leur donne le ciel.

Il fallait en finir. La dame résolut De délivrer les siens en faisant leur salut; Car en charité vraie elle était toujours riche.

Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu commencer par là).

J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu, Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume[16]!

[Note 16: _Un acte de charité_.]

Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices, et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les _Paraboles de dom Guy_, truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.

On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique. Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil des papes foulant les princes[19]; bref, l'idée de l'enfer subie ou exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie, effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire. Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les _États du diable_ et les _Croisades et Jacqueries_ et quelques morceaux en ont paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.

[Note 17: Les _Ascètes_.]

[Note 18: L'_Agonie d'un saint_.]

[Note 19: Les _Deux glaives_.]