Les Contemporains, 2ème Série Etudes et Portraits Littéraires

Chapter 11

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Ajoutez que _Mithridate_ a plusieurs fois la pensée de tuer ses fils, Racine a enregistré fidèlement les actes les plus significatifs que lui attribue l'histoire: a-t-il senti l'abîme creusé par ces faits et gestes entre le roi du Pont et un prince occidental du XVIIe siècle? A-t-il eu la vision nette de ce que pouvait être un roi d'Asie Mineure il y a quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un grand homme, mais, tout compensé, un «honnête homme», quelque chose comme le grand Condé amoureux à soixante-dix ans et luttant contre les Romains.

Dans Iphigénie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlève les filles et les porte lui-même, à bras-le-corps, dans son vaisseau. Les actions sont de mille ans avant l'ère chrétienne; les manières sont de dix-sept siècles après.

Phèdre est d'une infinie délicatesse morale, et Aricie d'une ravissante coquetterie. Assurément elles ne sentent ni ne parlent comme dans un temps où l'on pouvait être petite-fille du Soleil et fille du Juge des morts (Phèdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et où le dieu des mers mettait des monstres à la disposition de ses amis. Toute cette mythologie fait un singulier mélange avec le raffinement d'esprit et de conscience de la plus troublante des femmes de Racine.

Il n'y a pas dans _Athalie_ de contrastes de cette force; mais _Esther_ est bien étonnante. Assuérus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on le puisse être; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et, quand elles ont mariné six mois dans la myrrhe et six autres mois dans les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est là la matière du charmant et chaste récit du premier acte.--Esther est une Juive féroce qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine l'a transformée en colombe gémissante, et ce vers d'Assuérus passe inaperçu:

Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.

En résumé, dans la moitié des tragédies de Racine, les actions et les mœurs ne sont pas du même temps. Il se peut que ce contraste même ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il échappe à première vue et qu'on se sait gré de le découvrir, parce que Racine peut-être ne s'en doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de démêler ce dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction est réelle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine sont faux, essentiellement et irrémédiablement faux. Qui oserait le soutenir? Comment donc arranger cela?

Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc après avoir dit noir. M. Deschanel, qui s'applique à relever ces contrastes, défend ailleurs la vérité historique des principales figures de ce théâtre. Eh bien, non! les personnages _d'Andromaque_ et d'_Iphigénie_ et de _Phèdre_ ne sont point des gens des temps héroïques; non, Mithridate ni Assuérus ne sont point des rois d'Orient, et les Romains de _Bérénice_ ou même de _Britannicus_ sont Français plus qu'à demi, et, en admettant que ce soit une nécessité absolue du drame que les personnages anciens y soient toujours en partie modernisés, ils le sont ici jusqu'à l'excès. Il faut bien reconnaître qu'au temps de Racine on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, l'intelligence du passé, le sentiment et le goût de l'exotique, la notion de la variété profonde des types humains. Néanmoins Racine connaît assez bien l'histoire, entrevoit la différence des milieux et des civilisations et comment ces différences se trahissent dans le caractère des hommes[66]; et tout cela, il cherche à le reproduire exactement; mais, comme il étudie exclusivement le mécanisme des sentiments et des passions et élimine de parti pris presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa «couleur locale» reste tout intérieure, toute psychologique, et est, par suite, moins saisissante: car c'est peut-être surtout par le détail des mœurs et des habitudes extérieures que se différencient les hommes des diverses époques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques, vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec le même langage et la même allure que les gentilshommes de cette époque) auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et originaux.

[Note 66: Préface de _Bajazet_.]

On voit déjà qu'ils ne sont pas entièrement faux. Serait-il possible de montrer sous quel jour ils peuvent paraître entièrement vrais, même quand leurs actes ont des siècles de plus que leurs manières?

Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcément se rencontrer, plus ou moins accusé, dans toute tragédie. Car la tragédie vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et, d'autre part, comme on veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent parler le langage le plus savant, le plus élégant, le plus propre à nous plaire, à nous chez qui la brute est généralement endormie ou n'est plus capable de tels excès, et qui pouvons nous demander s'il est possible qu'elle se réveille chez des hommes si bien parlants. À ce compte, la tragédie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait debout? C'est ici une convention nécessaire, que les acteurs, tout en agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent à bien parler.

Mais, après tout, est-ce là une convention si forte? Il arrive parfois (et la tragédie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par leur degré) que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par la force aveugle des nerfs et du sang. La tragédie (comme l'art en général) ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagérer parfois la distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le théâtre de Racine nous présente des hommes parfaitement élevés et diserts qui, à certaines heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai ni de plus philosophique que la tragédie, qui nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine culture intellectuelle et morale.

Ce qui contribue encore à la vérité de ce théâtre, c'est que, si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dénouements (meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux femmes (_Andromaque_, _Bajazet_), un amant qui se sépare de sa maîtresse pour des raisons de convenance (_Bérénice_), la lutte entre deux frères de lits différents ou entre une mère ambitieuse et un fils émancipé (_Britannicus_), un père rival de son fils (_Mithridate_), même une femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_), ce sont là des choses qui se voient, des situations où nous pouvons, un beau jour, nous trouver impliqués. (Notons que la situation même d'_Athalie_, si elle ne peut aussi facilement se transposer, n'est pas extrêmement rare entre rois.) Il suit de là qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux; que c'est nous, mieux parlants et plus agités, que nous voyons souffrir et pleurer sous leur masque élégant et tragique. Ce sont nos passions possibles, sauf l'intensité et les conséquences extrêmes, que nous avons sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à l'histoire ou à la légende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce qu'il y a de tristement éternel et d'applicable à nous chétifs dans ces peintures typiques du drame des passions humaines.

L'œuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction apparente. «Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui, dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit attacher au mât du vaisseau.» Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention trop forte? Le sang-froid, la netteté de vue qu'implique une pareille connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment où l'on perd la tête?

[Note 67: I, p. 115.]

Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse rien à désirer; aucun de leurs mobiles ne nous échappe; aucun anneau ne se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces _trous_, bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la réalité énigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus logique.

Mais, outre que la convention adoptée par Racine est assurément légitime, on peut même douter que ce soit toujours une convention. Le phénomène moral qui consiste à céder à sa passion tandis qu'on l'observe et qu'on sait où elle vous conduit, la conscience parfaite et minutieuse dans le mal, dans le consentement à la passion funeste, n'est point rare chez les hommes extrêmement civilisés, à une époque où la sensibilité est plus fine, l'intelligence plus aiguisée et la volonté moins vigoureuse. Le désenchantement, fruit de la science, ne préserve point de la folie, ou même y pousse. On sait que l'on subit une force mauvaise, que l'on déchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas moins. Le rôle de Phèdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la complaisance satanique dans le péché, qui est chose de nos jours et peut-être factice, c'est déjà l'état d'âme décrit par un poète qui a bien connu certains sentiments bizarres:

Tête à tête, sombre et limpide, Qu'un cœur devenu son miroir! Puits de vérité, clair et noir, Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal, Flambeau des grâces sataniques, Soulagement et gloires uniques: La conscience dans le mal[68].

[Note 68: Baudelaire, _Fleurs du mal_.]

Pour ces raisons, le théâtre de Racine (toujours au rebours de celui de Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalité inéluctable: il n'a rien d'«édifiant», rien d'un enseignement par la «morale en action». On y sent sous la forme élégante la violence des passions irrésistibles. Les innocents sont généralement sacrifiés (ainsi va le monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion. D'où une troisième espèce d'impression contradictoire: les criminels ne sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et ne semblent plus à plaindre que leurs victimes. Néron même, Néron jeune, amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquième acte, on se demande si l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, Ériphile, Phèdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des anges, elles sont prêtes à mourir: comment ne les-aimerait-on pas? Phèdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument innocente, mais le sévère Boileau, qui parle de sa douleur _vertueuse_[69] et qui la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». Et en effet, c'est la nourrice damnée qui fait tout; Phèdre n'a plus sa tête quand elle laissa Œnone accuser Hippolyte; elle allait se dénoncer quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasiphaé: écrasée de honte et de remords, malade, n'ayant mangé ni dormi depuis trois jours, pudique même au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs voiles blancs, à quelque religieuse dévorée au fond de son cloître par une mystérieuse passion et se desséchant dans une pénitence désespérée et stérile... Oh! oui, on les aime, les passionnées de Racine; on est pris d'une immense pitié pour ces victimes gracieuses et douloureuses de forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tenté de s'indigner.

[Note 69: _Ép. à Racine_.]

Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, même les plus folles? Quelle défiance de soi, et quelle terreur, quelle expérience des femmes et quelle rancœur, et, par suite, quels amours et quels orages ne supposent pas d'abord son dessein d'entrer à la Trappe, puis son mariage, à trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses vers, et sa piété fervente, son amour de Dieu, égal à son ancienne passion pour ses maîtresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagéré la tendresse de Racine. «Mon père était tout cœur.[71]» «Racine qui aime pleurer...[72]» Il faut répéter ici ce qui a été dit mille fois: Racine est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion, il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour de Chimène, même l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore: il avait des allures trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pièce n'est point assez femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur, l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale, un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière violence s'exprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie exquises--au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.

[Note 70: Mme de Sévigné.]

[Note 71: Louis Racine.]

[Note 72: Mme de Sévigné.]

Oh! que Racine est bien le poète des femmes, et des plus douces, des plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus détraquées... Après _Phèdre_, lisez _Bérénice_, le drame par excellence du sacrifice de l'amour au préjugé social; sujet éternel comme las autres. Ici c'est la faiblesse et la grâce féminines jusque dans l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutôt résignation douloureuse à une loi inévitable qui, bravée, tôt ou tard, prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de l'amour même. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous concevions mal la force de cette tradition romaine à laquelle se soumettent Titus et Bérénice? Le préjugé romain n'est qu'un signe, le signe d'un obstacle insurmontable. Décidément il ne faut point attacher d'importance à ce qu'il y a d'historique dans les tragédies raciniennes. Le drame n'est pas là, il est tout entier dans les cœurs. Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. «Ce n'est pas une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie[73].» Titus et Bérénice, qui ne meurent ni ne sont tués, souffrent autant que les autres héros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'à moitié: pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un temps. Et après? On y songe sans le dire, et cela n'empêche pas le cœur d'être déchiré.

[Note 73: Préface de _Bérénice_.]

Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est rencontré une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable. Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches très passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.

Nous voilà en train de ressasser les lieux communs sur le théâtre de Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et justement peut-être parce que la vérité extérieure y est réduite à fort peu de chose. On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel ou, ce qui revient au même, contemporain du génie de notre race dans tout son développement, et la forme est celle qu'a revêtue ce génie à son moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragédies, ne nous est étranger, pas même les choses empruntées aux époques reculées. Mêlées discrètement à d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car elles viennent d'une antiquité qui est la nôtre, d'où nous sortons, que nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et nous entendons se plaindre dans ces drames une âme qui est à la fois la nôtre et celle de nos ancêtres proches ou lointains. Remercions M. Deschanel d'avoir si bien commenté ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti et loué comme il le mérite ce théâtre si vrai, si triste et si harmonieux.

LA COMTESSE DIANE

Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant sur ma table un de ces mignons recueils de «pensées» et de «maximes» que publie l'éditeur Ollendorff, eut une moue dédaigneuse d'homme supérieur--cette moue de Pococurante qui faisait dire à Candide: «Quel grand génie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,»--et, sans prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint à peu près ce discours:

«Jamais on n'a écrit autant de _Pensées_ que dans ces derniers temps: _Petit bréviaire du Parisien_, _Roses de Noël_, _Maximes de la vie_, _Sagesse de poche_, sans compter les nouvelles maximes de _La Brochefoucauld_ dans la _Vie parisienne_. D'où vient cette abondance?[74]

[Note 74: _Maximes de la vie_.--Ollendorff.]

«Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu à ce que doit être un livre de _Pensées_! Du triple extrait de sagesse, de science et d'expérience. Il y faut, à chaque ligne, de la profondeur, de la finesse, de la délicatesse ou de l'esprit. Par la forme même de son livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pensée, nous la présente comme souverainement importante et nous la propose pour sujet de méditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement que chacun de ces brefs alinéas supposera et résumera une masse considérable d'observations particulières, en contiendra tout le suc, sera l'équivalent d'un roman, d'une comédie, tout au moins d'un sermon ou d'une chronique. Il s'oblige à nous donner de l'exquis tout le temps. Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement tant de prix, n'ont pas le droit d'être insignifiantes ou banales.

«Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si difficile y fleurisse: apparemment, si nous écrivons tant de _Pensées_, c'est que, tard venus dans le monde et à une époque où l'observation est plus et mieux pratiquée qu'elle ne l'a jamais été, nous sommes un tas de moralistes très forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes allés partout, et qui en revenons surchargés d'expérience... Mais je me méfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes ne s'explique encore d'une autre façon.

«Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans être bien neuves, qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trésor des anciens moralistes, qu'elles n'eussent guère d'autre valeur que celle d'un exercice élégant. Une époque avancée, comme celle où nous nous agitons stérilement, est sans doute une époque de grande expérience, mais aussi d'habileté extrême en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme des singes. Or, les «maximes et réflexions», c'est un genre connu, qui a ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement, mais cela se fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules: ces moules peuvent produire des pensées indéfiniment, car tout ce qu'on y coule devient pensée. Les _Maximes_ de La Rochefoucauld ne sont plus ainsi qu'un jeu de société, et c'est pourquoi les femmes, avec leur faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas impossible, je crois, de les formuler, et ce serait même un joli sujet pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: _La Rochefoucauld dévoilé_ ou les _principales manières d'écrire des pensées sans en avoir_.

«D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit ordinairement, pour lui, de démêler la part d'égoïsme cachée partout, même dans les vertus. Un bon traité de psychologie classique, qui nous donne la liste complète des passions et affections bonnes ou mauvaises, est très commode pour imaginer des «cas». Et le mobile égoïste, on le trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a déjà fait ce petit travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille façons de répéter les mêmes choses en d'autres termes.

«Certains sujets sont inépuisables: la vanité, l'orgueil, l'imagination, l'amitié, l'amour, les femmes, etc. Les «piperies» de l'imagination se renouvellent en partie avec les âges. Toutes les oppositions entre l'amitié et l'amour n'ont pas encore été exprimées. On n'aura jamais dit de combien de façons l'amour peut être égoïste ou désintéressé, ni de combien de façons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera également vrai.

«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion». Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un résultat dont il se saurait beaucoup de gré.

«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent de quelques-unes de leurs œuvres--ou bien rajeunir les proverbes--ou bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.

«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».