Les contemplations: Autrefois, 1830-1843

Chapter 9

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La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre; C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre, Être dans mon foyer la bûche de Noël? --Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel. Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme, Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon, Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert, Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert, Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe. Je puis porter les toits, ayant porté les nids. Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis; Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles; Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles. --Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau? --Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre, Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni, Et dont plus d'un essaim me parle en son passage. Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage, Le profond Océan, d'obscurité vêtu, Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée! J'appartiens à la vie, à la vie indignée! Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons! Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts; Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches; Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches! Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas, Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas, Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes, Vous chercher un complice au milieu des grands chênes! Ne faites pas servir à vos crimes, vivants, L'arbre mystérieux à qui parlent les vents! Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres. Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts. A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, Accouplez l'échafaud et le supplice; faites. Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes, Le malheureux, chargé de fautes et de maux; Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!

Janvier 1843.

XXX

MAGNITUDO PARVI

I

Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève. Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve, Jeune esprit qui se tait! La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre, En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre; La pâle nuit montait.

La pâle nuit levait son front dans les nuées; Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées, Sans forme et sans couleur; Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre; On sentait à la fois la tristesse descendre Et monter la douleur.

Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure, Se pencher dans les cieux, Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes, Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes, Le soir silencieux!

Les nuages rampaient le long des promontoires; Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires, Sentait confusément De tout cet océan, de toute cette terre, Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère, D'auguste et de charmant!

J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée. La nuit se répandait ainsi qu'une fumée. Rêveur, ô Jéhovah, Je regardais en moi, les paupières baissées, Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées Quant ton soleil s'en va!

Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme, Dont je tenais la main et qui tenait mon âme, Me parla, douce voix! Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune, Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune: --Père, dit-elle, vois!

Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe, Ces feux jumeaux briller comme une double lampe Qui remuerait au vent! Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile? --L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile; Deux mondes, mon enfant!

II

Deux mondes!--l'un est dans l'espace, Dans les ténèbres de l'azur, Dans l'étendue où tout s'efface. Radieux gouffre! abîme obscur! Enfant, comme deux hirondelles, Oh, si tous deux, âmes fidèles, Nous pouvions fuir à tire-d'ailes. Et plonger dans cette épaisseur D'où la création découle, Où flotte, vit, meurt, brille et roule L'astre imperceptible à la foule, Incommensurable au penseur;

Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes; Si nous pouvions passer les bleus septentrions, Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions, Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore, Cette petite étoile, atome de phosphore, Devenir par degrés un monstre de rayons;

S'il nous était donné de faire Ce voyage démesuré, Et de voler, de sphère en sphère, A ce grand soleil ignoré; Si, par un archange qui l'aime, L'homme aveugle, frémissant, blême, Dans les profondeurs du problème, Vivant, pouvait être introduit; Si nous pouvions fuir notre centre, Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre, Aller voir de près dans leur antre Ces énormités de la nuit;

Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange! Rien, pas de vision, pas de songe insensé, Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange, Monde informe, et d'un tel mystère composé, Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante, Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante Qu'un regard ébloui sous un front hérissé!

O contemplation splendide! Oh! de pôles, d'axes, de feux, De la matière et du fluide, Balancement prodigieux! D'aimant qui lutte, d'air qui vibre, De force esclave et d'éther libre, Vaste et magnifique équilibre! Monde rêve! idéal réel! Lueurs! tonnerres! jets de soufre! Mystère qui chante et qui souffre! Formule nouvelle du gouffre! Mot nouveau du noir livre ciel!

Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes, Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux; Là, des fourmillements de sphères vagabondes; Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux; Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie; D'un coin de l'infini formidable incendie, Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!

Regardons, puisque nous y sommes! Figure-toi! figure-toi! Plus rien des choses que tu nommes! Un autre monde! une autre loi! La terre a fui dans l'étendue; Derrière nous elle est perdue! Jour nouveau! nuit inattendue! D'autres groupes d'astres au ciel! Une nature qu'on ignore, Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore, Ferait accourir Pythagore Et reculer Ézéchiel!

Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur; Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres. Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur? O possibles qui sont pour nous les impossibles! Réverbérations des chimères visibles! Le baiser de la vie ici nous fait horreur.

Et, si nous pouvions voir les hommes Les ébauches, les embryons, Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes, Comme, eux et nous, nous frémirions Rencontre inexprimable et sombre! Nous nous regarderions dans l'ombre De monstre à monstre, fils du nombre Et du temps qui s'évanouit; Et, si nos langages funèbres Pouvaient échanger leurs algèbres, Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?» Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»

·

Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles? Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé? Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles, Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé, Qui, du noir infini feuilletant les registres, Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres; Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»

Tous ces êtres, comme nous-même, S'en vont en pâles tourbillons; La création mêle et sème Leur cendre à de nouveaux sillons; Un vient, un autre le remplace, Et passe sans laisser de trace; Le souffle les crée et les chasse; Le gouffre en proie aux quatre vents, Comme la mer aux vastes lames, Mêle éternellement ses flammes A ce sombre écroulement d'âmes, De fantômes et de vivants!

L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être. Quelle tempête autour de l'astre radieux! Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux; Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe, L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe, L'âme verra neiger les astres dans les cieux!

·

Par instant, dans le vague espace, Regarde, enfant! tu vas la voir! Une brusque planète passe; C'est d'abord au loin un point noir; Plus prompte que la trombe folle, Elle vient, court, approche, vole; A peine a lui son auréole, Que déjà, remplissant le ciel, Sa rondeur farouche commence A cacher le gouffre en démence, Et semble ton couvercle immense, O puits du vertige éternel!

C'est elle! éclair! voilà sa livide surface Avec tous les frissons de ses océans verts! Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface, Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts, Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...-- Quel est ce projectile inouï de l'abîme? O boulets monstrueux qui sont des univers!

Dans un éloignement nocturne, Roule avec un râle effrayant Quelque épouvantable Saturne Tournant son anneau flamboyant; La braise en pleut comme d'un crible; Jean de Patmos, l'esprit terrible, Vit en songe cet astre horrible Et tomba presque évanoui: Car, rêvant sa noire épopée, Il crut, d'éclairs enveloppée, Voir fuir une roue, échappée Au sombre char d'Adonaï!

Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?-- Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit, Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre, Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit; Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle, Traînant sa chevelure éparse derrière elle, Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.

Quelques-uns de ces globes meurent; Dans le semoun et le mistral Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent; Leur flanc crache un brasier central. Sphères par la neige engourdies, Ils ont d'étranges maladies, Pestes, déluges, incendies, Tremblements profonds et fréquents; Leur propre abîme les consume; Leur haleine flamboie et fume; On entend de loin dans leur brume La toux lugubre des volcans.

·

Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes, Tous portant des vivants et des créations! Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes, Ténèbres qui des cieux traversent les rayons, Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches, Voit plonger tour à tour les constellations!

Quel Zorobabel formidable, Quel Dédale vertigineux, Cieux! a bâti dans l'insondable Tout ce noir chaos lumineux? Soleils, astres aux larges queues, Gouffres! ô millions de lieues! Sombres architectures bleues! Quel bras a fait, créé, produit Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent, Ces firmaments qui se confrontent, Ces Babels d'étoiles qui montent Dans ces Babylones de nuit?

Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale, Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond, A tordu ta splendide et sinistre spirale, Ciel, où les univers se font et se défont? Un double précipice à la fois les réclame. «Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme. A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.

·

L'inconnu, celui dont maint sage Dans la brume obscure a douté, L'immobile et muet visage, Le voile de l'éternité, A, pour montrer son ombre au crime, Sa flamme au juste magnanime, Jeté pêle-mêle à l'abîme Tous ses masques, noirs ou vermeils; Dans les éthers inaccessibles, Ils flottent, cachés ou visibles; Et ce sont ces masques terribles Que nous appelons les soleils!

Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra; Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres, Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra! Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes, Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes; Alors, la face immense et calme apparaîtra!

III

Enfant! l'autre de ces deux mondes, C'est le coeur d'un homme!--parfois, Comme une perle au fond des ondes, Dieu cache une âme au fond des bois.

Dieu cache un homme sous les chênes; Et le sacre en d'austères lieux Avec le silence des plaines, L'ombre des monts, l'azur des cieux!

O ma fille, avec son mystère Le soir envahit pas à pas L'esprit d'un prêtre involontaire, Près de ce feu qui luit là-bas!

Cet homme, dans quelque ruine, Avec la ronce et le lézard, Vit sous la brume et la bruine, Fruit tombé de l'arbre hasard!

Il est devenu presque fauve; Son bâton est son seul appui. En le voyant, l'homme se sauve; La bête seule vient à lui.

Il est l'être crépusculaire. On a peur de l'apercevoir; Pâtre tant que le jour l'éclaire, Fantôme dès que vient le soir.

La faneuse dans la clairière Le voit quand il fait, par moment, Comme une ombre hors de sa bière, Un pas hors de l'isolement.

Son vêtement dans ces décombres, C'est un sac de cendre et de deuil, Linceul troué par les clous sombres De la misère, ce cercueil.

Le pommier lui jette ses pommes; Il vit dans l'ombre enseveli; C'est un pauvre homme loin des hommes, C'est un habitant de l'oubli;

C'est un indigent sous la bure, Un vieux front de la pauvreté, Un haillon dans une masure, Un esprit dans l'immensité!

·

Dans la nature transparente, C'est l'oeil des regards ingénus, Un penseur à l'âme ignorante, Un grave marcheur aux pieds nus!

Oui, c'est un coeur, une prunelle, C'est un souffrant, c'est un songeur, Sur qui la lueur éternelle Fait trembler sa vague rougeur.

Il est là, l'âme aux cieux ravie, Et près d'un branchage enflammé. Pense, lui-même par la vie Tison à demi consumé.

Il est calme en cette ombre épaisse; Il aura bien toujours un peu D'herbe pour que son bétail paisse, De bois pour attiser son feu.

Nos luttes, nos chocs, nos désastres, Il les ignore; il ne veut rien Que, la nuit, le regard des astres, Le jour, le regard de son chien.

Son troupeau gît sur l'herbe unie; Il est là, lui, pasteur, ami, Seul éveillé, comme un génie A côté d'un peuple endormi.

Ses brebis, d'un rien remuées, Ouvrant l'oeil près du feu qui luit, Aperçoivent sous les nuées Sa forme droite dans la nuit;

Et, bouc qui bêle, agneau qui danse, Dorment dans les bois hasardeux Sous ce grand spectre Providence Qu'ils sentent debout auprès d'eux.

·

Le pâtre songe, solitaire, Pauvre et nu, mangeant son pain bis; Il ne connaît rien de la terre Que ce que broute la brebis.

Pourtant, il sait que l'homme souffre; Mais il sonde l'éther profond. Toute solitude est un gouffre, Toute solitude est un mont.

Dès qu'il est debout sur ce faîte, Le ciel reprend cet étranger; La Judée avait le prophète, La Chaldée avait le berger.

Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre; Et, plus tard, sous le feu divin, Du prophète naquit l'apôtre, Du pâtre naquit le devin.

La foule raillait leur démence; Et l'homme dut, aux jours passés, A ces ignorants la science, La sagesse à ces insensés.

La nuit voyait, témoin austère, Se rencontrer sur les hauteurs, Face à face dans le mystère, Les prophètes et les pasteurs.

--Où marchez-vous, tremblants prophètes? --Où courez-vous, pâtres troublés? Ainsi parlaient ces sombres têtes, Et l'ombre leur criait: Allez!

Aujourd'hui, l'on ne sait plus même Qui monta le plus de degrés Des Zoroastres au front blême Ou des Abrahams effarés.

Et, quand nos yeux, qui les admirent, Veulent mesurer leur chemin, Et savoir quels sont ceux qui mirent Le plus de jour dans l'oeil humain,

Du noir passé perçant les voiles, Notre esprit flotte sans repos Entre tous ces compteurs d'étoiles Et tous ces compteurs de troupeaux.

Dans nos temps, où l'aube enfin dore Les bords du terrestre ravin, Le rêve humain s'approche encore Plus près de l'idéal divin.

·

L'homme que la brume enveloppe, Dans le ciel que Jésus ouvrit, Comme à travers un télescope Regarde à travers son esprit.

L'âme humaine, après le Calvaire, A plus d'ampleur et de rayon; Le grossissement de ce verre Grandit encor la vision.

La solitude vénérable Mène aujourd'hui l'homme sacré Plus avant dans l'impénétrable, Plus loin dans le démesuré.

Oui, si dans l'homme, que le nombre Et le temps trompent tour à tour, La foule dégorge de l'ombre, La solitude fait le jour.

Le désert au ciel nous convie. O seuil de l'azur! l'homme seul, Vivant qui voit hors de la vie, Lève d'avance son linceul.

Il parle aux voix que Dieu fit taire, Mêlant sur son front pastoral Aux lueurs troubles de la terre Le serein rayon sépulcral.

Dans le désert, l'esprit qui pense Subit par degrés sous les cieux La dilatation immense De l'infini mystérieux.

Il plonge au fond. Calme, il savoure Le réel, le vrai, l'élément. Toute la grandeur qui l'entoure Le pénètre confusément.

Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte, Marche, et, grandissant en raison, Croît comme l'herbe aux champs, et monte Comme l'aurore à l'horizon.

Il voit, il adore, il s'effare; Il entend le clairon du ciel, Et l'universelle fanfare Dans le silence universel.

Avec ses fleurs au pur calice, Avec sa mer pleine de deuil, Qui donne un baiser de complice A l'âpre bouche de l'écueil,

Avec sa plaine, vaste bible, Son mont noir, son brouillard fuyant, Regards du visage, invisible, Syllabes du mot flamboyant;

Avec sa paix, avec son trouble, Son bois voilé, son rocher nu, Avec son écho qui redouble Toutes les voix de l'inconnu,

La solitude éclaire, enflamme, Attire l'homme aux grands aimants, Et lentement compose une âme De tous les éblouissements!

L'homme en son sein palpite et vibre, Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux, Étrange oiseau d'autant plus libre Que le mystère le tient mieux.

Il sent croître en lui, d'heure en heure, L'humble foi, l'amour recueilli, Et la mémoire antérieure Qui le remplit d'un vaste oubli.

Il a des soifs inassouvies; Dans son passé vertigineux, Il sent revivre d'autres vies; De son âme il compte les noeuds.

Il cherche au fond des sombres dômes Sous quelles formes il a lui; Il entend ses propres fantômes Qui lui parlent derrière lui.

Il sent que l'humaine aventure N'est rien qu'une apparition; Il se dit:--Chaque créature Est toute la création.--

Il se dit:--Mourir, c'est connaître; Nous cherchons l'issue à tâtons. J'étais, je suis, et je dois être. L'ombre est une échelle. Montons.--

Il se dit:--Le vrai, c'est le centre, Le reste est apparence ou bruit. Cherchons le lion, et non l'antre; Allons où l'oeil fixe reluit.--

Il sent plus que l'homme en lui naître; Il sent, jusque dans ses sommeils, Lueur à lueur, dans son être, L'infiltration des soleils.

Ils cessent d'être son problème; Un astre est un voile. Il veut mieux; Il reçoit de leur rayon même Le regard qui va plus loin qu'eux.

·

Pendant que, nous, hommes des villes, Nous croyons prendre un vaste essor Lorsqu'entre en nos prunelles viles Le spectre d'une étoile d'or;

Que, savants dont la vue est basse, Nous nous ruons et nous brûlons Dans le premier astre qui passe, Comme aux lampes les papillons,

Et qu'oubliant le nécessaire, Nous contentant de l'incomplet, Croyant éclairés, ô misère! Ceux qu'éclaire le feu follet,

Prenant pour l'être et pour l'essence Les fantômes du ciel profond, Voulant nous faire une science Avec des formes qui s'en vont,

Ne comprenant, pour nous distraire De la terre, où l'homme est damné, Qu'un autre monde, sombre frère De notre globe infortuné,

Comme l'oiseau né dans la cage, Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit, Ne sait pas trouver le bocage, Et va d'un toit à l'autre toit;

Chercheurs que le néant captive, Qui, dans l'ombre, avons en passant, La curiosité chétive Du ciron pour le ver luisant,

Poussière admirant la poussière, Nous poursuivons obstinément, Grains de cendre, un grain de lumière En fuite dans le firmament!

Pendant que notre âme humble et lasse S'arrête au seuil du ciel béni, Et va becqueter dans l'espace Une miette de l'infini,

Lui, ce berger, ce passant frêle, Ce pauvre gardeur de bétail Que la cathédrale éternelle Abrite sous son noir portail,

Cet homme qui ne sait pas lire, Cet hôte des arbres mouvants, Qui ne connaît pas d'autre lyre Que les grands bois et les grands vents,

Lui, dont l'âme semble étouffée, Il s'envole, et, touchant le but, Boit avec la coupe d'Orphée A la source où Moïse but!

Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde, Cet ignorant, cet indigent, Sans docteur, sans maître, sans guide, Fouillant, scrutant, interrogeant

De sa roche où la paix séjourne, Les cieux noirs, les bleus horizons, Double ornière où sans cesse tourne La roue énorme des saisons;

Seul, quand mai vide sa corbeille, Quand octobre emplit son panier; Seul, quand l'hiver à notre oreille Vient siffler, gronder, et nier;