Les contemplations: Autrefois, 1830-1843
Chapter 8
La faim, c'est le regard de la prostituée, C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main Du pâle enfant volant un pain sur le chemin, C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale. O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés, La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés, Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence; Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence, Que la mouche connaît la feuille du sureau, Pendant que l'étang donne à boire au passereau, Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves, Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves, Fait manger le chacal, l'once et le basilic. L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public; C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.
Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres, Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau? Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?
Avril 1840.
XVIII
INTÉRIEUR
La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent, Vipère dont la haine empoisonne la dent, Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure. Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure. La femme et le mari laissent l'enfant crier.
--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier! Il vit dans la débauche et mourra sur la paille. --Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille! --Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu? --L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu. Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches! --Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches? --Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu! --Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu! --Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée! --Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!
Un beau soleil couchant, empourprant le taudis, Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme La misère du coeur et la laideur de l'âme, Étalait son ulcère et ses difformités Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités. Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile, Était, grâce au soleil, une éclatante étoile Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur, Éblouissait au loin quelque passant rêveur!
Septembre 1841.
XIX
BARAQUES DE LA FOIRE
Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière, Devant la majesté de ta grave crinière; Du plafond de ta cage elle faisait un dais. Nous songions tous les deux, et tu me regardais. Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes, Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes, Emplit notre pensée, et dans nos regards vains Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins, Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense, Et notre petitesse, ivre de sa puissance; Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin, Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain! Nous avons dans nos yeux notre moi misérable. Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable, Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds, Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons, Respire, solitaire, avec l'astre et la rose, L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause Avec la roche énorme et les petites fleurs, Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs, Plonge son mufle roux aux herbes non foulées, La brute qui rugit sous les nuits constellées, Qui rêve et dont les pas fauves et familiers De l'antre formidable ébranlent les piliers, Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres, A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres, Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux, Et le mystère obscur des bois silencieux, Et porte en son oeil calme, où l'infini commence, Le regard éternel de la nature immense.
Juin 1842.
XX
INSOMNIE
Quand une lueur pâle à l'orient se lève, Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve, Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon, Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison, Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste. Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste, Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel, Est la strophe sacrée au pied du sombre autel; Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme, Au bruit de la cognée, au choc des avirons, Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.
Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère! Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre! Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu; Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu Rentrent à l'écurie et descendent au pôle, Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi! Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi. --Je dors. Je suis très-las de la course dernière; Ma paupière est encor du somme prisonnière; Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu? Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu De venir m'éveiller toujours quand tout repose! Aie un peu de raison. Il est encor nuit close; Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît; Pas la moindre lueur aux fentes du volet; Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse. Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse, D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs. Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs. Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe! Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe. La biche illusion me mangeait dans le creux De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux, Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide. Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide, Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau. Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau Que tu viens de saisir dans les pâles nuées. Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées, Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons, Passent en secouant ma porte sur ses gonds. --Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche. Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche; Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon. Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!
--Non! Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable. Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble. Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil! L'orient est pour moi toujours clair et vermeil. Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure! Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.
Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps; Nul moyen de lutter; et tout revient alors, Le drame commencé dont l'ébauche frissonne, Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne, Ou le roman pleurant avec des yeux humains, Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins, Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante; Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente; Dans ces grands horizons subitement rouverts, Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers, S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre; Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre, Gravir le dur sentier de l'inspiration; Poursuivre la lointaine et blanche vision, Traverser, effaré, les clairières désertes, Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes, Et franchir la forêt, le torrent, le hallier, Noir cheval galopant sous le noir cavalier.
1843, nuit.
XXI
ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE A MADEMOISELLE LOUISE B.
La musique est dans tout. Un hymne sort du monde. Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde, Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur, Passion des amants jeunes et beaux, douceur Des vieux époux usés ensemble par la vie, Fanfare de la plaine émaillée et ravie, Mots échangés le soir sur les seuils fraternels, Sombre tressaillement des chênes éternels, Vous êtes l'harmonie et la musique même! Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême! Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons, Les songes de nos coeurs, les plis des horizons, L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies, Flottent dans un réseau de vagues mélodies; Une voix dans les champs nous parle, une autre voix Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois. Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte. Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte, De toutes parts on voit danser et resplendir, Dans le ciel étoilé du zénith au nadir, Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales, Le groupe éblouissant des notes inégales. Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla; La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.
Juin 1833.
XXII
La clarté du dehors ne distrait pas mon âme. La plaine chante et rit comme une jeune femme; Le nid palpite dans les houx; Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes; Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes, Fait aux amoureux les yeux doux.
Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves, Les vagues papillons errent pareils aux rêves; Le blé vert sort des sillons bruns; Et les abeilles d'or courent à la pervenche, Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche A ces buveuses de parfums.
La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres; Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres; Les branches, dans leurs doux ébats, Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes; Le bourdon galonné fait aux roses coquettes Des propositions tout bas.
Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes, Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes, Et l'aube dire: Vous vivrez! Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure, L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure, Je songe aux morts, ces délivrés!
Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe, Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe, Blanche au milieu du frais gazon, A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache; On y lira:--Passant, cette pierre te cache La ruine d'une prison.
Ingouville, mai 1843.
XXIII
LE REVENANT
Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus, Parfois au même nid rend la même colombe. O mères! le berceau communique à la tombe. L'éternité contient plus d'un divin secret.
La mère dont je vais vous parler demeurait A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère; Et sa maison touchait à celle de mon père. Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet. On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait. Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.
Ce premier-né couchait dans un berceau de soie; Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit A côté du chevet nuptial; et, la nuit, La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre, Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre, Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil, Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil. Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.
Elle se renversait sur sa chaise en arrière, Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait, Et souriait au faible enfant, et l'appelait Ange, trésor, amour; et mille folles choses. Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses! Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu, Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu, Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.
Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche, Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler. Il se mit à marcher, il se mit à parler, Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole, Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole. Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait: «Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille En homme; il ne veut plus de ses robes de fille; C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là! C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»-- Et ses yeux adoraient cette tête fragile, Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant, Elle sentait son coeur battre dans son enfant.
Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!-- Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres, Sur la blanche maison brusquement s'abattit, Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit, Le saisit à la gorge; ô noire maladie! De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie! Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants! Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange. Et de leur bouche froide il sort un râle étrange, Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend, Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant, L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure. Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre, L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur Et le prit.--Une mère, un père, la douleur, Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles, Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles, Oh! la parole expire où commence le cri; Silence aux mots humains! La mère au coeur meurtri, Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre, Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre, L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur, Et regardant toujours le même angle du mur. Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre; Elle ne répondait à personne; sa lèvre Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi, Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi! Et le médecin dit au père:--Il faut distraire Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.-- Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.
Elle se sentit mère une seconde fois.
Devant le berceau froid de son ange éphémère, Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,-- Elle songeait, muette, assise sur son lit. Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit L'être inconnu promis à notre aube mortelle, Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle. Puis elle cria, sombre et tombant à genoux: --Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux! O mon doux endormi, toi que la terre glace, Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place; Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau, Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!» Non, non!--
Ainsi pleurait cette douleur profonde.
Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde, Et le père joyeux cria:--C'est un garçon. Mais le père était seul joyeux dans la maison; La mère restait morne, et la pâle accouchée, Sur l'ancien souvenir tout entière penchée, Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin; Elle se laissa faire et lui donna le sein; Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée, Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée, Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul, Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!
--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!-- Elle entendit, avec une voix bien connue, Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.
Août 1843.
XXIV
AUX ARBRES
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme! Au gré des envieux la foule loue et blâme; Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée, Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée. Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. La contemplation m'emplit le coeur d'amour. Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, Questionner tout bas vos rameaux palpitants, Et du même regard poursuivre en même temps, Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde, L'étude d'un atome et l'étude du monde. Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu, Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu! Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches, Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux, Vous savez que je suis calme et pur comme vous. Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, Et je suis plein d'oubli comme vous de silence! La haine sur mon nom répand en vain son fiel; Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!-- J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds, Ravins où l'on entend filtrer les sources vives, Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives! Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois, Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois, Dans votre solitude où je rentre en moi-même, Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît, Arbres religieux, chênes, mousses, forêt, Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère, C'est sous votre branchage auguste et solitaire, Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, Et que je veux dormir quand je m'endormirai.
Juin 1843.
XXV
L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée, Veut faire une quenouille à sa grande poupée. L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment. L'enfant vient par derrière et tire doucement Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie La belle laine d'or que le safran jaunit, Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
Cauteretz, août 1843.
XXVI
JOIES DU SOIR
Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale, Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale; Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons; Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres, Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres. Au-dessous, un bouquet d'enfants.
C'est l'instant de songer aux choses redoutables. On entend les buveurs danser autour des tables; Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux, Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches, Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.
Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même: --Comment passerons-nous le passage suprême?-- Finir avec grandeur est un illustre effort. Le moment est lugubre et l'âme est accablée; Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée Que l'embuscade de la mort!
Quel frisson dans les os de l'agonisant blême! Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime; La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été, Tandis que le mourant en qui décroît la flamme, Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme, Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!
Souvent, me rappelant le front étrange et pâle De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale, Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents, Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde, Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde Cet oeil effaré des mourants?
Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes, Un chaos composé de spectres et de doutes, La terre vision, le ver réalité, Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante, Mêle au dernier rayon de la vie expirante Ta première lueur, sinistre éternité!
On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre. Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure, Et tout ce qui riait devient peine ou remord. Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute, Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte Son masque, et dit: «Je suis la mort!»
Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche, Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche. Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu; Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève, Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve, La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.
Biarritz, juillet 1843.
XXVII
J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, Parce qu'on les hait; Et que rien n'exauce et que tout châtie Leur morne souhait;
Parce qu'elles sont maudites, chétives, Noirs êtres rampants; Parce qu'elles sont les tristes captives De leur guet-apens;
Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre; O sort! fatals noeuds! Parce que l'ortie est une couleuvre, L'araignée un gueux;
Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes, Parce qu'on les fuit, Parce qu'elles sont toutes deux victimes De la sombre nuit.
Passants, faites grâce à la plante obscure, Au pauvre animal. Plaignez la laideur, plaignez la piqûre, Oh! plaignez le mal!
Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie; Tout veut un baiser. Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie De les écraser,
Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe, Tout bas, loin du jour, La vilaine bête et la mauvaise herbe Murmurent: Amour!
Juillet 1842.
XXVIII
LE POËTE
Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant, Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend Gémir la tragédie éplorée et prolixe, Il contemple la foule avec son regard fixe, Et toute la forêt frissonne devant lui. Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui; Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière, Secouant sur sa tête un haillon de lumière. Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps, De rêves, dont on voit la lueur du dehors; Le monde tout entier passe à travers son crible; Il tient toute la vie en son poignet terrible; Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain, Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin, Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre; Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre, Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant, Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc. Jamais il ne recule; il est géant, il dompte Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte; L'idéal est le vin que verse ce Bacchus. Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus Râlent autour de lui, splendides ou difformes; Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes, Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour, Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour; Et, même après Eschyle, effarant Melpomène, Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine, De la chair d'Othello, des restes de Macbeth, Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet, Il se repose; ainsi le noir lion des jongles S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.
Paris, avril 1835.
XXIX
LA NATURE