Les contemplations: Autrefois, 1830-1843
Chapter 6
Un homme de génie apparaît. Il est doux, Il est fort, il est grand; il est utile à tous; Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule, Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule; Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant; Il apporte une idée au siècle qui l'attend; Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires, Agrandir les esprits, amoindrir les misères; Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins, Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins! Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue! Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue, Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout, Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout, Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre. Si c'est un orateur ou si c'est un ministre, On le siffle. Si c'est un poëte, il entend Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!» Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme, Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme, Il contemple, serein, l'idéal et le beau; Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine, Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine; Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours; Orateur, il entasse efforts, travaux, discours; Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste, A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste. Nul abri. Ce serait un ennemi public, Un monstre fabuleux, dragon ou basilic, Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, Moins entouré de gens armés de grosses pierres, Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront, Il va semant la gloire, il recueille l'affront. Le progrès est son but, le bien est sa boussole; Pilote, sur l'avant du navire il s'isole; Tout marin, pour dompter les vents et les courants, Met tour à tour le cap sur des points différents, Et, pour mieux arriver, dévie en apparence; Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord, Il avait tort; il va vers le sud, il a tort; Si le temps devient noir, que de rage et de joie! Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie, L'âge vient, il couvait un mal profond et lent, Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant, Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière, Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière, Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit, S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme Et, s'essuyant les yeux, dit: «C'était un grand homme!»
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit? Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules; Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement Dans la même prison le même mouvement. Accroupis sous les dents d'une machine sombre, Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue. Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue. Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas! Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes, Notre père, voyez ce que nous font les hommes!» O servitude infâme imposée à l'enfant! Rachitisme! travail dont le souffle étouffant Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée, La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée, Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain-- D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, Qui produit la richesse en créant la misère, Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil! Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?» Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l'homme! Que ce travail, haï des mères, soit maudit! Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit, Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème! O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même, Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!
Le pesant chariot porte une énorme pierre; Le limonier, suant du mors à la croupière, Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête; Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête; C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons Un vin plein de fureur, de cris et de jurons; Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre! L'animal éperdu ne peut plus faire un pas; Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas, Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme, Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme. Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups Tombant sur ce forçat qui traîne des licous, Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. Si la corde se casse, il frappe avec le manche, Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié; Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, Baisse son cou lugubre et sa tête égarée; On entend, sous les coups de la botte ferrée, Sonner le ventre nu du pauvre être muet! Il râle; tout à l'heure encore il remuait; Mais il ne bouge plus, et sa force est finie; Et les coups furieux pleuvent; son agonie Tente un dernier effort; son pied fait un écart, Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard; Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble, Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble; Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni, Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini, Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. Hélas!
Cet avocat plaide toutes les causes; Il rit des généreux qui désirent savoir Si blanc n'a pas raison avant de dire noir; Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre, Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre; Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut. Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot, Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame. La foule hait cet homme et proscrit cette femme; Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé. L'opinion rampante accable l'opprimé, Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse. De l'inventeur mourant le parasite engraisse. Le monde parle, assure, affirme, jure, ment, Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement. Le puissant resplendit et du destin se joue; Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue, Sa fiente épanouie engendre son flatteur. Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur. O hideux coin de rue où le chiffonnier morne Va, tenant à la main sa lanterne de corne, Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants! Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents. Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire; Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire; Il se courbe; il sera votre maître demain.
Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin; Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille; Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille; Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau; Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau; Ta cahute, au niveau du fossé de la route, Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute; Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir Pour manger le matin et pour jeûner le soir; Et, fantôme suspect devant qui l'on recule, Regardé de travers quand vient le crépuscule, Pauvre au point d'alarmer les allants et venants, Frère sombre et pensif des arbres frissonnants, Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage; Autrefois, homme alors dans la force de l'âge, Quand tu vis que l'Europe implacable venait, Et menaçait Paris et notre aube qui naît, Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée, Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée Se ruer, et le nord revomir Attila, Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là, Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne, Un des grands paysans de la grande Champagne. C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon, Une calèche arrive, et, comme un tourbillon, Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues, Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues. Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang; Il jouait à la baisse, et montait à mesure Que notre chute était plus profonde et plus sûre; Il fallait un vautour à nos morts; il le fut; Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût, Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes; Moscou remplit ses prés de meules odorantes; Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets, Et la Bérésina charriait un palais; Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles, Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles, Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau, Un million joyeux sortit de Waterloo; Si bien que du désastre il a fait sa victoire, Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire, Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher, A coupé sur la France une livre de chair. Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère; Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire, C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!
Les carrefours sont pleins de chocs et de combats. Les multitudes vont et viennent dans les rues. Foules! sillons creusés par ces mornes charrues: Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé! Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace! Peuple océan jetant l'écume populace! Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs; Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs, Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances, Qu'on distingue à travers de vagues transparences, Ses rudes appétits, redoutables aimants, Ses prostitutions, ses avilissements, Et la fatalité de ses moeurs imperdables, La misère épaissit ses couches formidables. Les malheureux sont là, dans le malheur reclus. L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux, Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres, Roulent l'obscur filet des pénalités sombres. Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit, Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit; Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres; Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres; Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons, Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons; Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère. Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère. Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux. Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous! Et le fond est horreur, et la surface est joie. Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie, Et sur le pâle amas des cris et des douleurs, Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs! Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée: A quel néant jeter la journée insensée? Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil! Poussière dont les grains semblent d'or au soleil! Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve, Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus. Quand on voile Lazare, on efface Jésus. Ils ne regardent pas dans les ombres moroses. Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses, La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets. Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases. Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases, Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit; Éden étrange fait de lumière et de nuit. Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes, Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes De quelque arbre céleste épanoui plus haut. Noir paradis dansant sur l'immense cachot! Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre, Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs. Les valses, visions, passent dans les miroirs. Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales, Les galops effrénés courent; par intervalles, Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit, On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit; Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées; La musique, jetant les notes à poignées, Revient, et les regards s'allument, et l'archet, Bondissant, ressaisit la foule qui marchait. O délire! et d'encens et de bruit enivrées, L'heure emporte en riant les rapides soirées, Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux. D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux, Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent, Où des spectres riants ou sanglants apparaissent, Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert, Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert, Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre, Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre, Pendant que les greniers grelottent sous les toits, Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix, Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient. Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient, Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux, Deux poteaux soutenant un triangle hideux, Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--
O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!
Paris, juillet 1838.
III
SATURNE
I
Il est des jours de brume et de lumière vague, Où l'homme, que la vie à chaque instant confond, Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague, S'accoude au bord croulant du problème sans fond;
Où le songeur, pareil aux antiques augures, Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit, Médite en regardant fixement les figures Qu'on a dans l'ombre de l'esprit;
Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres. Des spectres du dehors errer sur le plafond, Il sonde le destin, et contemple les ombres Que nos rêves jetés parmi les choses font!
Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout, Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître, En soi-même on voit tout à coup
Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent, Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur, Éclore des clartés effrayantes qui donnent Des éblouissements à l'oeil intérieur;
De sorte qu'une fois que ces visions glissent Devant notre paupière en ce vallon d'exil, Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent L'arcade sombre du sourcil!
II
Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute Où l'on trouve le calme et l'autre le remords, Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute Que je songe souvent à ce que font les morts;
Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée A fatigué de fois mes regards et mes voeux, Et tant une pensée inquiète est mêlée Aux racines de mes cheveux!--
A croire qu'à la mort, continuant sa route, L'âme, se souvenant de son humanité, Envolée à jamais sous la céleste voûte, A franchir l'infini passait l'éternité!
Et que les morts voyaient l'extase et la prière, Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore, Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière, Au vol rayonnant, aux pieds d'or,
Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes, Semble une âme visible en ce monde réel, Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes, Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!
Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même, Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil, Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme, Vers à vers, soleil à soleil!
Admirer tout système en ses formes fécondes, Toute création dans sa variété, Et, comparant à Dieu chaque face des mondes, Avec l'âme de tout confronter leur beauté!
Et que chacun ferait ce voyage des âmes, Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré. Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes Sont comme un livre déchiré.
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir, Châtiés à la fois par le ciel et la terre, Par l'aspiration et par le souvenir!
III
Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres! Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit! Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres! Enfer fait d'hiver et de nuit!
Son atmosphère flotte en zones tortueuses. Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur, Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses D'où tombe une éternelle et profonde terreur.
Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile, Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux; Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile, Se perd, sinistre, au fond des cieux!
Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre, Se sont épouvantés de ce globe hideux. Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre, En le voyant errer formidable autour d'eux!
IV
Oh! ce serait vraiment un mystère sublime Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau, Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme, Fût l'intérieur du tombeau!
Que tout se révélât à nos paupières closes! Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!... Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses? Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
V
Il est certain aussi que, jadis, sur la terre, Le patriarche, ému d'un redoutable effroi, Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère Ont fait des songes comme moi;
Que, dans sa solitude auguste, le prophète Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons, Par la même fêlure aux réalités faite, S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;
Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule, Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit, Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule Le trouble de leur sombre esprit;
Tandis que l'eau sortait des sources cristallines, Et que les grands lions, de moments en moments, Vaguement apparus au sommet des collines, Poussaient dans le désert de longs rugissements!
Avril 1839.
IV
ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
Mars 1842.
V
QUIA PULVIS ES
Ceux-ci partent, ceux-là demeurent. Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent, Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois. Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes, Sur toutes les têtes des hommes, Sur toutes les feuilles des bois.
Ceux qui restent à ceux qui passent Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent. Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit! Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres! Vous allez dormir sous les marbres! Vous allez tomber dans la nuit!--
Ceux qui passent à ceux qui restent Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent! Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants, Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes. Vivants! vous êtes des fantômes; C'est nous qui sommes les vivants!--
Février 1843
VI
LA SOURCE
Un lion habitait près d'une source; un aigle Y venait boire aussi. Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle La destinée ainsi--
Vinrent à cette source où des palmiers attirent Le passant hasardeux, Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent Et tombèrent tous deux.
L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes, Et leur dit, rayonnant: --Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes Qu'une ombre maintenant!
O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse, Ne seront plus demain Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse, Aux pierres du chemin!
Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude, Ce duel, ce talion!...-- Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude Avec lui, le lion.
Nous venons tous deux boire à la même fontaine, Rois dans les mêmes lieux; Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine, Et je garde les cieux.
Octobre 1846.
VII
LA STATUE
Quand l'empire romain tomba désespéré, --Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré Attendait que tu la suivisses!-- Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé, Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé Tous les Césars et tous les vices;
Quand il expira, vide et riche comme Tyr; Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir Le pied du maître sur leurs nuques; Ivre de vin, de sang et d'or; continuant Caton par Tigellin, l'astre par le néant, Et les géants par les eunuques;
Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait. Le pâle cénobite y songeait, inquiet, Dans les antres visionnaires; Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit Sur ce monde damné, sur ce festin maudit, Un écroulement de tonnerres.
Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil, Planèrent avec des huées; Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs, Les glaives monstrueux des sept archanges noirs Flamboyèrent dans les nuées.
Juvénal, qui peignit ce gouffre universel, Est statue aujourd'hui; la statue est de sel, Seule sous le nocturne dôme; Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots: Pour avoir regardé Sodôme.
Février 1843.
VIII