Les contemplations: Autrefois, 1830-1843
Chapter 5
Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute, Sur la création au sourire innocent Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte, Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours; Elle les lui nommait comme eût fait une abeille, Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.
«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle, «Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.» Il demandait comment chaque plante s'appelle, Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
O champs! il savourait ces fleurs et cette femme. O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un, Le parfum de la fleur est votre petite âme, Et l'âme de la femme est votre grand parfum!
La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre, Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre, Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»
Juin 18...
XVIII
Je sais bien qu'il est d'usage D'aller en tous lieux criant Que l'homme est d'autant plus sage Qu'il rêve plus de néant;
D'applaudir la grandeur noire, Les héros, le fer qui luit, Et la guerre, cette gloire Qu'on fait avec de la nuit;
D'admirer les coups d'épée, Et la fortune, ce char Dont une roue est Pompée, Dont l'autre roue est César;
Et Pharsale et Trasimène, Et tout ce que les Nérons Font voler de cendre humaine Dans le souffle des clairons!
Je sais que c'est la coutume D'adorer ces nains géants Qui, parce qu'ils sont écume, Se supposent océans;
Et de croire à la poussière, A la fanfare qui fuit, Aux pyramides de pierre, Aux avalanches de bruit.
Moi, je préfère, ô fontaines! Moi, je préfère, ô ruisseaux! Au Dieu des grands capitaines, Le Dieu des petits oiseaux!
O mon doux ange, en ces ombres Où, nous aimant, nous brillons, Au Dieu des ouragans sombres Qui poussent les bataillons,
Au Dieu des vastes armées, Des canons au lourd essieu, Des flammes et des fumées, Je préfère le bon Dieu!
Le bon Dieu, qui veut qu'on aime, Qui met au coeur de l'amant Le premier vers du poëme, Le dernier au firmament!
Qui songe à l'aile qui pousse, Aux oeufs blancs, au nid troublé, Si la caille a de la mousse, Et si la grive a du blé;
Et qui fait, pour les Orphées, Tenir, immense et subtil, Tout le doux monde des fées Dans le vert bourgeon d'avril!
Si bien, que cela s'envole Et se disperse au printemps, Et qu'une vague auréole Sort de tous les nids chantants!
Vois-tu, quoique notre gloire Brille en ce que nous créons, Et dans notre grande histoire Pleine de grands panthéons;
Quoique nous ayons des glaives, Des temples, Chéops, Babel, Des tours, des palais, des rêves, Et des tombeaux jusqu'au ciel;
Il resterait peu de choses A l'homme, qui vit un jour, Si Dieu nous ôtait les roses, Si Dieu nous ôtait l'amour!
Chelles, septembre 18...
XIX
N'ENVIONS RIEN
O femme, pensée aimante Et coeur souffrant, Vous trouvez la fleur charmante Et l'oiseau grand;
Vous enviez la pelouse Aux fleurs de miel; Vous voulez que je jalouse L'oiseau du ciel.
Vous dites, beauté superbe Au front terni, Regardant tour à tour l'herbe Et l'infini:
«Leur existence est la bonne; Là, tout est beau; Là, sur la fleur qui rayonne. Plane l'oiseau!
«Près de vous, aile bénie, Lys enchanté, Qu'est-ce, hélas! que le génie Et la beauté?
«Fleur pure, alouette agile, A vous le prix! Toi, tu dépasses Virgile; Toi, Lycoris!
«Quel vol profond dans l'air sombre! Quels doux parfums!--» Et des pleurs brillent sous l'ombre De vos cils bruns.
Oui, contemplez l'hirondelle, Les liserons; Mais ne vous plaignez pas, belle, Car nous mourrons!
Car nous irons dans la sphère De l'éther pur; La femme y sera lumière, Et l'homme azur;
Et les roses sont moins belles Que les houris; Et les oiseaux ont moins d'ailes Que les esprits!
Août 18...
XX
IL FAIT FROID
L'hiver blanchit le dur chemin. Tes jours aux méchants sont en proie. La bise mord ta douce main; La haine souffle sur ta joie.
La neige emplit le noir sillon. La lumière est diminuée...-- Ferme ta porte à l'aquilon! Ferme ta vitre à la nuée!
Et puis laisse ton coeur ouvert! Le coeur, c'est la sainte fenêtre. Le soleil de brume est couvert; Mais Dieu va rayonner peut-être!
Doute du bonheur, fruit mortel; Doute de l'homme plein d'envie; Doute du prêtre et de l'autel; Mais crois à l'amour, ô ma vie!
Crois à l'amour, toujours entier, Toujours brillant sous tous les voiles! A l'amour, tison du foyer! A l'amour rayon des étoiles!
Aime et ne désespère pas, Dans ton âme où parfois je passe, Où mes vers chuchotent tout bas, Laisse chaque chose à sa place.
La fidélité sans ennui, La paix des vertus élevées, Et l'indulgence pour autrui, Éponge des fautes lavées.
Dans ta pensée où tout est beau, Que rien ne tombe ou ne recule. Fais de ton amour ton flambeau. On s'éclaire de ce qui brûle.
A ces démons d'inimitié, Oppose ta douceur sereine, Et reverse-leur en pitié Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.
La haine, c'est l'hiver du coeur. Plains-les! mais garde ton courage. Garde ton sourire vainqueur; Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!
Garde ton amour éternel. L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme? Dieu ne retire rien du ciel, Ne retire rien de ton âme!
Décembre 18...
XXI
Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions, L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons, Ivres de douce extase et de mélancolie, Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie; Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où, Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses, Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses; «Une maison petite avec des fleurs, un peu De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»
Juillet 18...
XXII
Aimons toujours! aimons encore! Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit. L'amour, c'est le cri de l'aurore, L'amour, c'est l'hymne de la nuit.
Ce que le flot dit aux rivages, Ce que le vent dit aux vieux monts, Ce que l'astre dit aux nuages, C'est le mot ineffable: Aimons!
L'amour fait songer, vivre et croire. Il a, pour réchauffer le coeur, Un rayon de plus que la gloire, Et ce rayon, c'est le bonheur!
Aime! qu'on les loue ou les blâme, Toujours les grands coeurs aimeront: Joins cette jeunesse de l'âme A la jeunesse de ton front!
Aime, afin de charmer tes heures! Afin qu'on voie en tes beaux yeux Des voluptés intérieures Le sourire mystérieux!
Aimons-nous toujours davantage! Unissons-nous mieux chaque jour. Les arbres croissent en feuillage; Que notre âme croisse en amour!
Soyons le miroir et l'image! Soyons la fleur et le parfum! Les amants, qui, seuls sous l'ombrage, Se sentent deux et ne sont qu'un!
Les poëtes cherchent les belles. La femme, ange aux chastes faveurs, Aime à rafraîchir sous ses ailes Ces grands fronts brûlants et rêveurs.
Venez à nous, beautés touchantes! Viens à moi, toi, mon bien, ma loi! Ange! viens à moi quand tu chantes, Et, quand tu pleures, viens à moi!
Nous seuls comprenons vos extases; Car notre esprit n'est point moqueur; Car les poëtes sont les vases Où les femmes versent leur coeur.
Moi qui ne cherche dans ce monde Que la seule réalité, Moi qui laisse fuir comme l'onde Tout ce qui n'est que vanité,
Je préfère, aux biens dont s'enivre L'orgueil du soldat ou du roi, L'ombre que tu fais sur mon livre Quand ton front se penche sur moi.
Toute ambition allumée Dans notre esprit, brasier subtil, Tombe en cendre ou vole en fumée, Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»
Tout plaisir, fleur à peine éclose Dans notre avril sombre et terni, S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose, Et l'on se dit: «C'est donc fini!»
L'amour seul reste. O noble femme, Si tu veux, dans ce vil séjour, Garder ta foi, garder ton âme, Garder ton Dieu, garde l'amour!
Conserve en ton coeur, sans rien craindre, Dusses-tu pleurer et souffrir, La flamme qui ne peut s'éteindre Et la fleur qui ne peut mourir!
Mai 18...
XXIII
APRÈS L'HIVER
Tout revit, ma bien-aimée! Le ciel gris perd sa pâleur; Quand la terre est embaumée, Le coeur de l'homme est meilleur.
En haut, d'où l'amour ruisselle, En bas, où meurt la douleur, La même immense étincelle Allume l'astre et la fleur.
L'hiver fuit, saison d'alarmes, Noir avril mystérieux Où l'âpre sève des larmes Coule, et du coeur monte aux yeux.
O douce désuétude De souffrir et de pleurer! Veux-tu, dans la solitude, Nous mettre à nous adorer?
La branche au soleil se dore Et penche, pour l'abriter, Ses boutons qui vont éclore Sur l'oiseau qui va chanter.
L'aurore où nous nous aimâmes Semble renaître à nos yeux; Et mai sourit dans nos âmes Comme il sourit dans les cieux.
On entend rire, on voit luire Tous les êtres tour à tour, La nuit, les astres bruire, Et les abeilles, le jour.
Et partout nos regards lisent, Et, dans l'herbe et dans les nids, De petites voix nous disent: «Les aimants sont les bénis!»
L'air enivre; tu reposes A mon cou tes bras vainqueurs.-- Sur les rosiers que de roses! Que de soupirs dans nos coeurs!
Comme l'aube, tu me charmes; Ta bouche et tes yeux chéris Ont, quand tu pleures, ses larmes, Et ses perles quand tu ris.
La nature, soeur jumelle D'Ève et d'Adam et du jour, Nous aime, nous berce et mêle Son mystère à notre amour.
Il suffit que tu paraisses Pour que le ciel, t'adorant, Te contemple; et, nos caresses, Toute l'ombre nous les rend!
Clartés et parfums nous-mêmes, Nous baignons nos coeurs heureux Dans les effluves suprêmes Des éléments amoureux.
Et, sans qu'un souci t'oppresse, Sans que ce soit mon tourment, J'ai l'étoile pour maîtresse; Le soleil est ton amant;
Et nous donnons notre fièvre Aux fleurs où nous appuyons Nos bouches, et notre lèvre Sent le baiser des rayons.
Juin 18...
XXIV
Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande! Que demain soit doux comme hier! Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande Le découragement amer, Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent, Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli, Dans l'ombre, à petit bruit secouent Les froides ailes de l'oubli!
Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime! Mes chants dans mon âme allumés! Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même! Après avoir souffert, aimez! Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres, L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs, Tout ce qui luit dans les ténèbres, Tout ce qui sourit dans les pleurs!
Octobre 18...
XXV
Je respire où tu palpites, Tu sais; à quoi bon, hélas! Rester là si tu me quittes, Et vivre si tu t'en vas?
A quoi bon vivre, étant l'ombre De cet ange qui s'enfuit! A quoi bon, sous le ciel sombre, N'être plus que de la nuit?
Je suis la fleur des murailles, Dont avril est le seul bien. Il suffit que tu t'en ailles Pour qu'il ne reste plus rien.
Tu m'entoures d'auréoles; Te voir est mon seul souci. Il suffit que tu t'envoles Pour que je m'envole aussi.
Si tu pars, mon front se penche; Mon âme au ciel, son berceau, Fuira, car dans ta main blanche Tu tiens ce sauvage oiseau.
Que veux-tu que je devienne, Si je n'entends plus ton pas? Est-ce ta vie ou la mienne Qui s'en va? Je ne sais pas.
Quand mon courage succombe, J'en reprends dans ton coeur pur; Je suis comme la colombe Qui vient boire au lac d'azur.
L'amour fait comprendre à l'âme L'univers, sombre et béni; Et cette petite flamme Seule éclaire l'infini.
Sans toi, toute la nature N'est plus qu'un cachot fermé, Où je vais à l'aventure, Pâle et n'étant plus aimé.
Sans toi, tout s'effeuille et tombe; L'ombre emplit mon noir sourcil; Une fête est une tombe, La patrie est un exil.
Je t'implore et te réclame; Ne fuis pas loin de mes maux, O fauvette de mon âme Qui chantes dans mes rameaux!
De quoi puis-je avoir envie, De quoi puis-je avoir effroi, Que ferai-je de la vie, Si tu n'es plus près de moi?
Tu portes dans la lumière, Tu portes dans les buissons, Sur une aile ma prière, Et sur l'autre mes chansons.
Que dirai-je aux champs que voile L'inconsolable douleur? Que ferai-je de l'étoile? Que ferai-je de la fleur?
Que dirai-je au bois morose Qu'illuminait ta douceur? Que répondrai-je à la rose Disant: «Où donc est ma soeur?»
J'en mourrai; fuis, si tu l'oses. A quoi bon, jours révolus! Regarder toutes ces choses Qu'elle ne regarde plus?
Que ferai-je de la lyre, De la vertu, du destin? Hélas! et, sans ton sourire, Que ferai-je du matin?
Que ferai-je seul, farouche, Sans toi, du jour et des cieux, De mes baisers sans ta bouche, Et de mes pleurs sans tes yeux!
Août 18...
XXVI
CRÉPUSCULE
L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires, Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît; Les arbres sont profonds et les branches sont noires; Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?
Avez-vous vu Vénus au sommet des collines? Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants? Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines; L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.
Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe? Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs. Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe; Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie, O couples qui passez sous le vert coudrier. Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie, On emporta d'amour, on l'emploie à prier.
Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles. Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau. Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles, Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
La forme d'un toit noir dessine une chaumière; On entend dans les prés le pas lourd du faucheur; L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière, Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres. L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents, Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures, Les prières des morts aux baisers des vivants.
Chelles, août 18...
XXVII
LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL
Oui, va prier à l'église, Va; mais regarde en passant, Sous la vieille voûte grise, Ce petit nid innocent.
Aux grands temples où l'on prie, Le martinet, frais et pur, Suspend la maçonnerie Qui contient le plus d'azur.
La couvée est dans la mousse Du portail qui s'attendrit; Elle sent la chaleur douce Des ailes de Jésus-Christ.
L'église, où l'ombre flamboie, Vibre, émue à ce doux bruit; Les oiseaux sont pleins de joie, La pierre est pleine de nuit.
Les saints, graves personnages Sous les porches palpitants, Aiment ces doux voisinages Du baiser et du printemps.
Les vierges et les prophètes Se penchent dans l'âpre tour, Sur ces ruches d'oiseaux faites Pour le divin miel amour.
L'oiseau se perche sur l'ange; L'apôtre rit sous l'arceau. «Bonjour, saint!» dit la mésange. Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»
Les cathédrales sont belles Et hautes sous le ciel bleu; Mais le nid des hirondelles Est l'édifice de Dieu.
Lagny, juin 18...
XXVIII
UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL
Elle me dit, un soir, en souriant: --Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse, Ou l'astre d'or qui monte à l'orient? Que font vos yeux là-haut? je les réclame. Quittez le ciel; regardez dans mon âme!
Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez, Où vos regards démesurés vont lire, Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire? Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers? Oh! de mon coeur lève les chastes voiles. Si tu savais comme il est plein d'étoiles!
Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons, Tout est en nous un radieux spectacle. Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle, Vaut bien Vénus qui brille sur les monts. Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste; Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!
C'est beau de voir un astre s'allumer. Le monde est plein de merveilleuses choses. Douce est l'aurore, et douces sont les roses. Rien n'est si doux que le charme d'aimer! La clarté vraie et la meilleure flamme, C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!
L'amour vaut mieux, au fond des antres frais, Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme. Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme, Le ciel bien loin et la femme tout près. Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre: «Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»
Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi. Laisse ton ciel que de froids rayons dorent! Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent, Plus de beauté, plus de lumière aussi! Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre. L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.
Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours Dans nos transports une harmonie étrange? Autour de nous la nature se change En une lyre et chante nos amours! Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse. Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--
Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait, Avec son front posé sur sa main blanche, Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche, Et sa voix grave, et cet air qui me plaît; Belle et tranquille, et de me voir charmée, Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait; Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles.... Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles? De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait? C'est un destin bien triste que le nôtre, Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!
O souvenir! trésor dans l'ombre accru! Sombre horizon des anciennes pensées! Chère lueur des choses éclipsées! Rayonnement du passé disparu! Comme du seuil et du dehors d'un temple, L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!
Quand les beaux jours font place aux jours amers, De tout bonheur il faut quitter l'idée; Quand l'espérance est tout à fait vidée, Laissons tomber la coupe au fond des mers. L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie; C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.
Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...
LIVRE TROISIÈME
LES LUTTES ET LES RÊVES
I
ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA
Un soir, dans le chemin je vis passer un homme Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome, Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux. Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages, Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges, Une haute montagne emplissant l'horizon; Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison, Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres, Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres, Et je jetai des bruits étranges dans les airs; Puis je fus un lion rêvant dans les déserts, Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante; Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»
Juillet 1843.
II
MELANCHOLIA
Écoutez. Une femme au profil décharné, Maigre, blême, portant un enfant étonné, Est là qui se lamente au milieu de la rue. La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue. Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien; Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille. L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille. Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé, O penseurs, au milieu de ce groupe amassé, Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire, Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.
Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour, Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour. Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille! Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille! Elle travaille, et peut gagner dans son réduit, En travaillant le jour, en travaillant la nuit, Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile. Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile, Et chante au bord du toit tant que dure l'été. Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité, Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe; Les jours sont courts, il faut allumer une lampe; L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher. O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver! La faim passe bientôt sa griffe sous la porte, Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or; Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor; Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille, La misère, démon, qui lui parle à l'oreille. L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent. Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure; Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure! A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte. Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels! C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels, La suivent dans la rue avec des cris de joie. Malheureuse! elle traîne une robe de soie, Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois! Et le peuple sévère, avec sa grande voix, Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme, Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»
Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids; La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids, Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. Regardez cette salle où le peuple fourmille; Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien. Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure, Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs. Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants, Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.