Les contemplations: Autrefois, 1830-1843

Chapter 10

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Quand sur notre terre, où se joue Le blanc flocon flottant sans bruit, La mort, spectre vierge, secoue, Ses ailes pâles dans la nuit;

Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres, Nous jetant la neige en rêvant, Ce sombre cygne des ténèbres Laisse tomber sa plume au vent;

Quand la mer tourmente la barque; Quand la plaine est là, ressemblant A la morte dont un drap marque L'obscur profil sinistre et blanc;

Seul sur cet âpre monticule, A l'heure où, sous le ciel dormant, Les Méduses du crépuscule Montrent leur face vaguement;

Seul la nuit, quand dorment ses chèvres, Quand la terre et l'immensité Se referment comme deux lèvres Après que le psaume est chanté;

Seul, quand renaît le jour sonore, À l'heure où sur le mont lointain Flamboie et frissonne l'aurore, Crête rouge du coq matin;

Seul, toujours seul, l'été, l'automne; Front sans remords et sans effroi À qui le nuage qui tonne Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!

Oubliant dans ces grandes choses Les trous de ses pauvres habits, Comparant la douceur des roses À la douceur de la brebis,

Sondant l'être, la loi fatale; L'amour, la mort, la fleur, le fruit; Voyant l'auréole idéale Sortir de toute cette nuit,

Il sent, faisant passer le monde Par sa pensée à chaque instant, Dans cette obscurité profonde Son oeil devenir éclatant;

Et, dépassant la créature, Montant toujours, toujours accru, Il regarde tant la nature, Que la nature a disparu!

Car, des effets allant aux causes, L'oeil perce et franchit le miroir, Enfant; et contempler les choses, C'est finir par ne plus les voir.

La matière tombe détruite Devant l'esprit aux yeux de lynx; Voir, c'est rejeter; la poursuite De l'énigme est l'oubli du sphynx.

Il ne voit plus le ver qui rampe, La feuille morte émue au vent, Le pré, la source où l'oiseau trempe Son petit pied rose en buvant;

Ni l'araignée, hydre étoilée, Au centre du mal se tenant, Ni l'abeille, lumière ailée, Ni la fleur, parfum rayonnant;

Ni l'arbre où sur l'écorce dure L'amant grave un chiffre d'un jour, Que les ans font croître à mesure Qu'ils font décroître son amour.

Il ne voit plus la vigne mûre, La ville, large toit fumant, Ni la campagne, ce murmure, Ni la mer, ce rugissement;

Ni l'aube dorant les prairies, Ni le couchant aux longs rayons, Ni tous ces tas de pierreries Qu'on nomme constellations,

Que l'éther de son ombre couvre, Et qu'entrevoit notre oeil terni Quand la nuit curieuse entr'ouvre Le sombre écrin de l'infini;

Il ne voit plus Saturne pâle, Mars écarlate, Arcturus bleu, Sirius, couronne d'opale, Aldebaran, turban de feu;

Ni les mondes, esquifs sans voiles, Ni, dans le grand ciel sans milieu, Toute cette cendre d'étoiles; Il voit l'astre unique; il voit Dieu!

·

Il le regarde, il le contemple; Vision que rien n'interrompt! Il devient tombe, il devient temple; Le mystère flambe à son front.

Oeil serein dans l'ombre ondoyante, Il a conquis, il a compris, Il aime; il est l'âme voyante Parmi nos ténébreux esprits.

Il marche, heureux et plein d'aurore, De plain-pied avec l'élément; Il croit, il accepte. Il ignore Le doute, notre escarpement;

Le doute, qu'entourent les vides, Bord que nul ne peut enjamber, Où nous nous arrêtons stupides, Disant: Avancer, c'est tomber!

Le doute, roche où nos pensées Errent loin du pré qui fleurit, Où vont et viennent, dispersées, Toutes ces chèvres de l'esprit!

Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?» Quand Locke dit: «Quelle est la loi?» Que font à sa splendide extase Ces dialogues de l'effroi?

Qu'importe à cet anachorète De la caverne Vérité, L'homme qui dans l'homme s'arrête, La nuit qui croit à sa clarté?

Que lui fait la philosophie, Calcul, algèbre, orgueil puni, Que sur les cimes pétrifie L'effarement de l'infini!

Lueurs que couvre la fumée! Sciences disant: Que sait-on? Qui, de l'aveugle Ptolémée, Montent au myope Newton!

Que lui font les choses bornées, Grands, petits, couronnes, carcans? L'ombre qui sort des cheminées Vaut l'ombre qui sort des volcans.

Que lui font la larve et la cendre, Et, dans les tourbillons mouvants, Toutes les formes que peut prendre L'obscur nuage des vivants?

Que lui fait l'assurance triste Des créatures dans leurs nuits? La terre s'écriant: J'existe! Le soleil répliquant: Je suis!

Quand le spectre, dans le mystère, S'affirme à l'apparition, Qu'importe à cet oeil solitaire Qui s'éblouit du seul rayon?

Que lui fait l'astre, autel et prêtre De sa propre religion, Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être Se nomme Gouffre et Légion!

Que lui font, sur son sacré faîte, Les démentis audacieux Que donne aux soleils la comète, Cette hérésiarque des cieux?

Que lui fait le temps, cette brume? L'espace, cette illusion? Que lui fait l'éternelle écume De l'océan Création?

Il boit, hors de l'inabordable, Du surhumain, du sidéral, Les délices du formidable, L'âpre ivresse de l'idéal;

Son être, dont rien ne surnage, S'engloutit dans le gouffre bleu; Il fait ce sublime naufrage; Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--

Parmi les feuillages farouches, Il songe, l'âme et l'oeil là-haut, À l'imbécillité des bouches Qui prononcent un autre mot!

·

Il le voit, ce soleil unique, Fécondant, travaillant, créant, Par le rayon qu'il communique Égalant l'atome au géant,

Semant de feux, de souffles, d'ondes, Les tourbillons d'obscurité, Emplissant d'étincelles mondes L'épouvantable immensité,

Remuant, dans l'ombre et les brumes, De sombres forces dans les cieux Qui font comme des bruits d'enclumes Sous des marteaux mystérieux,

Doux pour le nid du rouge-gorge, Terrible aux satans qu'il détruit; Et, comme aux lueurs d'une forge, Un mur s'éclaire dans la nuit,

On distingue en l'ombre où nous sommes, On reconnaît dans ce bas lieu, À sa clarté parmi les hommes, L'âme qui réverbère Dieu!

Et ce pâtre devient auguste; Jusqu'à l'auréole monté, Étant le sage, il est le juste; O ma fille, cette clarté

Soeur du grand flambeau des génies, Faite de tous les rayons purs Et de toutes les harmonies Qui flottent dans tous les azurs,

Plus belle dans une chaumière, Éclairant hier par demain, Cette éblouissante lumière, Cette blancheur du coeur humain

S'appelle en ce monde, où l'honnête Et le vrai des vents est battu, Innocence avant la tempête, Après la tempête vertu!

·

Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme; Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme; Sacre l'obscurité, Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge, Et, dans les profondeurs de son immense songe, T'allume, ô vérité!

Elle emplit l'ignorant de la science énorme; Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme, Ce que le chêne sent, Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme, Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime D'un pâtre frémissant.

L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile. Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile, Un mage; et, par moments, Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres, Apparaît couronné d'une tiare d'astres, Vêtu de flamboiements!

Il ne se doute pas de cette grandeur sombre: Assis près de son feu que la broussaille encombre, Devant l'être béant, Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie, Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie, Son gouffre de néant.

Quand il sort de son rêve, il revoit la nature. Il parle à la nuée, errant à l'aventure, Dans l'azur émigrant; Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!» Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite, Mais que ton vol est grand!»

Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages, Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages, Et les pauvres chevaux Que le laboureur bat et fouette avec colère, Sans songer que le vent va le rendre à son frère Le marin sur les flots;

Quand il voit les forçats passer, portant leur charge, Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large, Et hâtant leur retour, Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne, La bénédiction qu'il a puisée à l'urne De l'insondable amour!

Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline, Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline, Doux rêveur bienfaisant, Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse, Et l'herbe et le rocher de la majesté douce De son coeur innocent,

S'il passe par hasard, près de sa paix féconde, Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde Révolté devant eux, Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres, La terre de granit et le ciel de ténèbres, L'homme ingrat, Dieu douteux;

Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible, Et dont l'obscurité rend la lueur visible, Homme heureux sans effort, Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde, Va lui jeter soudain quelque clarté profonde Qui lui montre le port!

Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre, Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre Entre le ciel et l'eau; Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre, Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre, Il sauve un grand vaisseau!

IV

Et je repris, montrant à l'enfant adorée L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:

De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit, C'est l'infini que notre oeil sonde; Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit! C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit; Une âme est plus grande qu'un monde.

Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé, Et cet astre, splendeur du plafond constellé Que l'éclair et la foudre gardent, Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit, Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit, Dans l'immensité se regardent.

Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois Toute l'énormité de l'abîme à la fois, Les baisers de l'azur superbe, Et l'éblouissement des visions d'Endor; Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or Le frémissement du brin d'herbe.

Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas! L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las; Tout est noir; la montée est rude; Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau; L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. L'étoile répond: Certitude!

De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel, L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel; Dieu les prend, et joint leur lumière, Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt, Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut Les deux ailes de la prière.

Ingouville, août 1839.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE

TABLE DU TOME PREMIER 1830-1843.

Pages.

PRÉFACE 1 Un jour, je vis debout au bord des flots mouvants 5

LIVRE PREMIER.

AURORE

I À MA FILLE 9 II Le poëte s'en va dans les champs 13 III MES DEUX FILLES 15 IV Le firmament est plein de la vaste clarté 17 V A ANDRÉ CHÉNIER 21 VI LA VIE AUX CHAMPS 23 VII RÉPONSE À UN ACTE D'ACCUSATION 29 VIII SUITE 39 IX Le poëme éploré se lamente 45 X A MADAME D. G. DE G. 49 XI LISE 51 XII VERE NOVO 55 XIII A PROPOS D'HORACE 57 XIV A GRANVILLE, EN 1836 67 XV LA COCCINELLE. 73 XVI VERS 1820 75 XVII A M. FROMENT MEURICE 77 XVIII LES OISEAUX 81 XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 85 XX A UN POÈTE AVEUGLE 89 XXI Elle était déchaussée, elle était décoiffée 91 XXII LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE 93 XXIII L'ENFANCE 99 XXIV Heureux l'homme occupé de l'éternel destin 101 XXV UNITÉ 103 XXVI QUELQUES MOTS À UN AUTRE 105 XXVII Oui, je suis le rêveur 113 XXVIII Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur 117 XXIX HALTE EN MARCHANT 119

LIVRE DEUXIÈME.

L'AME EN FLEUR.

I PREMIER MAI 125 II Mes vers fuiraient, doux et frêles 127 III LE ROUET D'OMPHALE 129 IV CHANSON 131 V HIER AU SOIR 133 VI LETTRE 135 VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux 139 VIII Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux 141 IX EN ÉCOUTANT LES OISEAUX 143 X Mon bras pressait sa taille 145 XI Les femmes sont sur la terre 147 XII ÉGLOGUE 149 XIII Viens! 151 XIV BILLET DU MATIN 153 XV PAROLES DANS L'OMBRE 155 XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours 157 XVII SOUS LES ARBRES 159 XVIII Je sais bien qu'il est d'usage 161 XIX N'ENVIONS RIEN 165 XX IL FAIT FROID 169 XXI Il lui disait 173 XXII Aimons toujours! 175 XXIII APRÈS L'HIVER 179 XXIV Que le sort, quel qu'il soit 183 XXV Je respire où tu palpites 185 XXVI CRÉPUSCULE 189 XXVII LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL 191 XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL 195

LIVRE TROISIÈME.

LES LUTTES ET LES RÊVES.

I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA 201 II MELANCHOLIA 203 III SATURNE 217 IV ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX 225 V QUIA PULVIS ES 227 VI LA SOURCE 229 VII LA STATUE 231 VIII Je lisais 235 IX Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans 239 X AMOUR 241 XI ? 245 XII EXPLICATION 247 XIII LA CHOUETTE 251 XIV A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT 257 XV ÉPITAPHE 261 XVI LE MAÎTRE D'ÉTUDES 263 XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS 269 XVIII INTÉRIEUR 273 XIX BARAQUES DE LA FOIRE 275 XX INSOMNIE 277 XXI ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE 281 XXII La clarté du dehors ne distrait pas mon âme 283 XXIII LE REVENANT 287 XXIV AUX ARBRES 293 XXV L'enfant voyant l'aïeule à filer occupée 297 XXVI JOIES DU SOIR 299 XXVII J'aime l'araignée 303 XXVIII LE POÈTE 305 XXIX LA NATURE 307 XXX MAGNITUDO PARVI 311

End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo