Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856

Chapter 9

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Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre. Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre, L'erreur, le sac d'or effronté, La haine et son couteau, l'envie et son suaire, En mettant au hasard la main dans l'ossuaire Que nous nommons humanité.

Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître, Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être! Je souffre; donc, l'Être n'est pas!-- Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde! Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immonde Marquant la place où tu rampas!

Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire; Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère; Rage d'enfant qui coûte cher! Et nous nous figurons, race imbécile et dure, Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure Entre notre ongle et notre chair!

Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noire Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire, Comme elle boit son propre fiel? Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme. Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme, Crever les étoiles au ciel?

Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie. Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie, Mordre avec rage son bâillon? Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme. O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme; Le blasphème en est le haillon.

Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple. Il nous regarde, lui que l'infini contemple. Insensé qui nie et qui mord! Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève, Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve, Comme elles seront dans la mort.

La femme nue, ayant les hanches découvertes, Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes; N'allons pas rire à son côté. Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.-- La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livide En contemplant l'immensité.

O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée. L'expiation rouvre une porte fermée; Les souffrances sont des faveurs. Regardons, au-dessus des multitudes folles, Monter vers les gibets et vers les auréoles Les grands sacrifiés rêveurs.

Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère. L'Olympe lentement se transforme en Calvaire; Partout le martyre est écrit; Une immense croix gît dans notre nuit profonde; Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde Les quatre clous de Jésus-Christ.

Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes! Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettes D'or, d'émeraude et de carmin, Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore, Pour la jeter au front céleste de l'aurore, De la cendre dans votre main.

Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile; Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile. La vie au néant nous vomit. Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.-- Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille, L'aube pleure, et le vent gémit.

Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres, Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres, Le sarcasme, ce vil lambeau, Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre, Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre, Sous la pierre de leur tombeau.

Marine-Terrace, 31 mars 1854.

XVIII

Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe: La nuit est la muraille immense de la tombe. Les astres, dont luit la clarté, Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure, Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure, O sombre fosse Éternité!

Une nuit, un esprit me parla dans un rêve, Et me dit:--Je suis aigle en un ciel où se lève Un soleil qui t'est inconnu. J'ai voulu soulever un coin du vaste voile; J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile; Et c'est pourquoi je suis venu;

Et, quand j'ai traversé les cieux grands et terribles, Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horribles Et l'abîme énorme où l'oeil fuit, Je me suis demandé si cette ombre où l'on souffre Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre Pourrait contenir cette nuit!

Et, moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive. Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive, Près de toi, songeur sans flambeau. Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige, Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je, L'autre ver de l'autre tombeau.

Au dolmen de la Corbière, juin 1855.

XIX

VOYAGE DE NUIT

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore. Chaque religion est une tour sonore; Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit; Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit, Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle, Rendre un son différent à la cloche éternelle. Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet. Tout l'équipage humain semble en démence; on met Un aveugle en vigie, un manchot à la barre; A peine a-t-on passé du sauvage au barbare, A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur, A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur, Dans ce brouillard où l'homme attend, songe et soupire, Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire, Que le vieux temps revient et nous mord les talons, Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit: Allons! Jésus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'apôtre S'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autre Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel. Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel, Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre. Nous appelons science un tâtonnement sombre. L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement, S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie également De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage. Sans cesse le progrès, roue au double engrenage, Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un. Le mal peut être joie, et le poison parfum. Le crime avec la loi, morne et mélancolique, Lutte; le poignard parle, et l'échafaud réplique. Nous entendons, sans voir la source ni la fin, Derrière notre nuit, derrière notre faim, Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère. Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère? Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons Affirment à la fois. Doute, Adam! nous voyons De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme; Et sur notre avenir nous querellons notre âme; Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas, L'homme de l'infini traverse les climats. Tout est brume; le vent souffle avec des huées, Et de nos passions arrache des nuées; Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend! Mais, ô Dieu! le navire énorme et frémissant, Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles, Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles, Et qui porte nos maux, fourmillement humain, Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin; Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore, A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore, De moment en moment le sort est moins obscur, Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur.

Marine-Terrace, octobre 1855.

XX

RELLIGIO

L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible. Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible? Parle. Es-tu ton propre géant? Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume, Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume Sur le tas de cendre Néant,

Si tu n'es pas une âme en l'abîme engloutie, Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie? Quelle est donc la source où tu bois? Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises, Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?-- Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple? Quel est le célébrant que ton âme contemple, Et l'autel qu'elle réfléchit? Devant quel confesseur la fais-tu comparaître? --L'église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre...-- En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l'horizon montait, hostie énorme; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme, Le loup, et l'aigle, et l'alcyon; Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-même officie, Et voici l'élévation.

Marine-Terrace, octobre 1855.

XXI

SPES

De partout, de l'abîme où n'est pas Jéhovah, Jusqu'au zénith, plafond où l'espérance va Se casser l'aile et d'où redescend la prière, En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière, L'énorme obscurité qu'agitent tous les vents, Enveloppe, linceul, les morts et les vivants, Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible, Laisse tomber les pans de son rideau terrible; Si l'on parle à la brume effrayante qui fuit, L'immensité dit: Mort! L'éternité dit: Nuit!

L'âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre; L'univers tout entier est un géant sinistre; L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand; Tout semble le chevet d'un immense mourant; Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe, Au fond, une lueur imperceptible rampe; C'est à peine un coin blanc, pas même une rougeur. Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur, Regarde la clarté du haut de la colline; Et tout, hormis le coq à la voix sibylline, Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux, Toute la foule éclate en rires ténébreux Quand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-même Parmi tous ces fronts noirs que d'être le front blême, Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit: Cette blancheur est plus que toute cette nuit!

Janvier 1856.

XXII

CE QUE C'EST QUE LA MORT

Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez; On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes; On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil, La sombre égalité du mal et du cercueil; Quoique le plus petit vaille le plus prospère; Car tous les hommes sont les fils du même père; Ils sont la même larme et sortent du même oeil. On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil; On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe, On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe. Où suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnu Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu, Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni, Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre être frémit de la défaite étrange Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.

XXIII

LES MAGES

I

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous? Les esprits conducteurs des êtres Portent un signe sombre et doux. Nous naissons tous ce que nous sommes. Nous naissons tous ce que nous sommes. Dieu de ses mains sacre des hommes Dans les ténèbres des berceaux; Son effrayant doigt invisible Écrit sous leur crâne la bible Des arbres, des monts et des eaux.

Ces hommes, ce sont les poëtes; Ceux dont l'aile monte et descend; Toutes les bouches inquiètes Qu'ouvre le verbe frémissant; Les Virgiles, les Isaïes; Toutes les âmes envahies Par les grandes brumes du sort; Tous ceux en qui Dieu se concentre; Tous les yeux où la lumière entre, Tous les fronts d'où le rayon sort.

Ce sont ceux qu'attend Dieu propice Sur les Horebs et les Thabors; Ceux que l'horrible précipice Retient blêmissants à ses bords; Ceux qui sentent la pierre vivre; Ceux que Pan formidable enivre; Ceux qui sont tout pensifs devant Les nuages, ces solitudes Où passent en mille attitudes Les groupes sonores du vent.

Ce sont les sévères artistes Que l'aube attire à ses blancheurs, Les savants, les inventeurs tristes, Les puiseurs d'ombre, les chercheurs, Qui ramassent dans les ténèbres Les faits, les chiffres, les algèbres, Le nombre où tout est contenu, Le doute où nos calculs succombent, Et tous les morceaux noirs qui tombent Du grand fronton de l'inconnu!

Ce sont les têtes fécondées Vers qui monte et croît pas à pas L'océan confus des idées, Flux que la foule ne voit pas, Mer de tous les infinis pleine, Que Dieu suit, que la nuit amène. Qui remplit l'homme de clarté, Jette aux rochers l'écume amère, Et lave les pieds nus d'Homère Avec un flot d'éternité!

Le poëte s'adosse à l'arche. David chante et voit Dieu de près; Hésiode médite et marche, Grand prêtre fauve des forêts, Moïse, immense créature, Étend ses mains sur la nature; Manès parle au gouffre puni, Écouté des astres sans nombre...-- Génie! ô tiare de l'ombre! Pontificat de l'infini!

L'un à Patmos, l'autre à Tyane; D'autres criant: Demain! demain! D'autres qui sonnent la diane Dans les sommeils du genre humain; L'un fatal, l'autre qui pardonne; Eschyle en qui frémit Dodone, Milton, songeur de Whitehall, Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle; Ô figures dont la prunelle Est la vitre de l'idéal!

Avec sa spirale sublime, Archimède sur son sommet Rouvrirait le puits de l'abîme Si jamais Dieu le refermait; Euclide a les lois sous sa garde; Kopernic éperdu regarde, Dans les grands cieux aux mers pareils, Gouffre où voguent des nefs sans proues, Tourner toutes ces sombres roues Dont les moyeux sont des soleils.

Les Thalès puis les Pythagores; Et l'homme, parmi ses erreurs, Comme dans l'herbe les fulgores, Voit passer ces grands éclaireurs. Aristophane rit des sages; Lucrèce, pour franchir les âges, Crée un poëme dont l'oeil luit, Et donne à ce monstre sonore Toutes les ailes de l'aurore, Toutes les griffes de la nuit.

Rites profonds de la nature! Quelques-uns de ces inspirés Acceptent l'étrange aventure Des monts noirs et des bois sacrés; Ils vont aux Thébaïdes sombres, Et, là, blêmes dans les décombres, Ils courbent le tigre fuyant, L'hyène rampant sur le ventre, L'océan, la montagne et l'antre, Sous leur sacerdoce effrayant!

Tes cheveux sont gris sur l'abîme, Jérôme, ô vieillard du désert! Élie, un pâle esprit t'anime, Un ange épouvanté te sert. Amos, aux lieux inaccessibles, Des sombres clairons invisibles Ton oreille entend les accords; Ton âme, sur qui Dieu surplombe, Est déjà toute dans la tombe, Et tu vis absent de ton corps.

Tu gourmandes l'âme échappée, Saint Paul, ô lutteur redouté, Immense apôtre de l'épée, Grand vaincu de l'éternité! Tu luis, tu frappes, tu réprouves; Et tu chasses du doigt ces louves, Cythérée, Isis, Astarté; Tu veux punir et non absoudre, Géant, et tu vois dans la foudre Plus de glaive que de clarté.

Orphée est courbé sur le monde; L'éblouissant est ébloui; La création est profonde Et monstrueuse autour de lui; Les rochers, ces rudes hercules, Combattent dans les crépuscules L'ouragan, sinistre inconnu; La mer en pleurs dans la mêlée Tremble, et la vague échevelée Se cramponne à leur torse nu.

Baruch au juste dans la peine Dit:--Frère! vos os sont meurtris; Votre vertu dans nos murs traîne La chaîne affreuse du mépris; Mais comptez sur la délivrance, Mettez en Dieu votre espérance, Et de cette nuit du destin, Demain, si vous avez su croire, Vous vous lèverez plein de gloire, Comme l'étoile du matin!--

L'âme des Pindares se hausse A la hauteur des Pélions; Daniel chante dans la fosse Et fait sortir Dieu des lions. Tacite sculpte l'infamie; Perse, Archiloque et Jérémie Ont le même éclair dans les yeux; Car le crime à sa suite attire Les âpres chiens de la satire Et le grand tonnerre des cieux.

Et voilà les prêtres du rire, Scarron, noué dans les douleurs, Ésope, que le fouet déchire, Cervante aux fers, Molière en pleurs! Le désespoir et l'espérance! Entre Démocrite et Térence, Rabelais, que nul ne comprit; Il berce Adam pour qu'il s'endorme, Et son éclat de rire énorme Est un des gouffres de l'esprit!

Et Plaute, à qui parlent les chèvres, Arioste chantant Médor, Catulle, Horace, dont les lèvres Font venir les abeilles d'or; Comme le double Dioscure, Anacréon près d'Épicure, Bion, tout pénétré de jour, Moschus, sur qui l'Etna flamboie, Voilà les prêtres de la joie! Voilà les prêtres de l'amour!

Gluck et Beethoven sont à l'aise Sous l'ange où Jacob se débat; Mozart sourit, et Pergolèse Murmure ce grand mot: Stabat! Le noir cerveau de Piranèse Est une béante fournaise Où se mêlent l'arche et le ciel, L'escalier, la tour, la colonne; Où croît, monte, s'enfle et bouillonne L'incommensurable Babel!

L'envie à leur ombre ricane. Ces demi-dieux signent leur nom, Bramante sur la Vaticane, Phidias sur le Parthénon; Sur Jésus dans sa crèche blanche, L'altier Buonarotti se penche Comme un mage et comme un aïeul, Et dans tes mains, ô Michel-Ange, L'enfant devient spectre, et le lange Est plus sombre que le linceul!

Chacun d'eux écrit un chapitre Du rituel universel; Les uns sculptent le saint pupitre, Les autres dorent le missel; Chacun fait son verset du psaume; Lysippe, debout sur l'Ithome, Fait sa strophe en marbre serein, Rembrandt à l'ardente paupière, En toile, Primatice en pierre, Job en fumier, Dante en airain.

Et toutes ces strophes ensemble Chantent l'être et montent à Dieu; L'une adore et luit, l'autre tremble; Toutes sont les griffons de feu; Toutes sont le cri des abîmes, L'appel d'en bas, la voix des cimes, Le frisson de notre lambeau, L'hymne instinctif ou volontaire, L'explication du mystère Et l'ouverture du tombeau!

A nous qui ne vivons qu'une heure, Elles font voir les profondeurs, Et la misère intérieure, Ciel, à côté de vos grandeurs! L'homme, esprit captif, les écoute, Pendant qu'en son cerveau le doute, Bête aveugle aux lueurs d'en haut, Pour y prendre l'âme indignée, Suspend sa toile d'araignée Au crâne, plafond du cachot.

Elles consolent, aiment, pleurent, Et, mariant l'idée aux sens, Ceux qui restent à ceux qui meurent, Les grains de cendre aux grains d'encens, Mêlant le sable aux pyramides, Rendent en même temps humides, Rappelant à l'un que tout fuit, A l'autre sa splendeur première, L'oeil de l'astre dans la lumière, Et l'oeil du monstre dans la nuit!

II

Oui, c'est un prêtre que Socrate! Oui, c'est un prêtre que Caton! Quand Juvénal fuit Rome ingrate, Nul sceptre ne vaut son bâton; Ce sont des prêtres, les Tyrtées, Les Solons aux lois respectées, Les Platons et les Raphaëls! Fronts d'inspirés, d'esprits, d'arbitres! Plus resplendissants que les mitres Dans l'auréole des Noëls!

Vous voyez, fils de la nature, Apparaître à votre flambeau Des faces de lumière pure, Larves du vrai, spectres du beau; Le mystère, en Grèce, en Chaldée, Penseurs, grave à vos fronts l'idée Et l'hiéroglyphe à vos murs; Et les Indes et les Égyptes Dans les ténèbres de vos cryptes S'enfoncent en porches obscurs!

Quand les cigognes du Caystre S'envolent aux souffles des soirs; Quand la lune apparaît sinistre Derrière les grands dômes noirs; Quand la trombe aux vagues s'appuie; Quand l'orage, l'horreur, la pluie, Que tordent les bises d'hiver, Répandent avec des huées Toutes les larmes des nuées Sur tous les sanglots de la mer;

Quand dans les tombeaux les vents jouent Avec les os des rois défunts; Quand les hautes herbes secouent Leur chevelure de parfums; Quand sur nos deuils et sur nos fêtes Toutes les cloches des tempêtes Sonnent au suprême beffroi; Quand l'aube étale ses opales, C'est pour ces contemplateurs pâles Penchés dans l'éternel effroi!

Ils savent ce que le soir calme Pense des morts qui vont partir; Et ce que préfère la palme, Du conquérant ou du martyr; Ils entendent ce que murmure La voile, la gerbe, l'armure, Ce que dit, dans le mois joyeux Des longs jours et des fleurs écloses, La petite bouche des roses A l'oreille immense des cieux.

Les vents, les flots, les cris sauvages, L'azur, l'horreur du bois jauni, Sont les formidables breuvages De ces altérés d'infini; Ils ajoutent, rêveurs austères, A leur âme tous les mystères, Toute la matière à leurs sens; Ils s'enivrent de l'étendue; L'ombre est une coupe tendue Où boivent ces sombres passants.

Comme ils regardent, ces messies! Oh! comme ils songent effarés! Dans les ténèbres épaissies Quels spectateurs démesurés! Oh! que de têtes stupéfaites! Poëtes, apôtres, prophètes, Méditant, parlant, écrivant, Sous des suaires, sous des voiles, Les plis des robes pleins d'étoiles, Les barbes au gouffre du vent!

III

Savent-ils ce qu'ils font eux-même, Ces acteurs du drame profond? Savent-ils leur propre problème? Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont? Ils sortent du grand vestiaire Où, pour s'habiller de matière, Parfois l'ange même est venu. Graves, tristes, joyeux, fantasques, Ne sont-ils pas les sombres masques De quelque prodige inconnu?

La joie ou la douleur les farde; Ils projettent confusément, Plus loin que la terre blafarde, Leurs ombres sur le firmament; Leurs gestes étonnent l'abîme; Pendant qu'aux hommes, tourbe infime, Ils parlent le langage humain, Dans des profondeurs qu'on ignore, Ils font surgir l'ombre ou l'aurore, Chaque fois qu'ils lèvent la main.

Ils ont leur rôle; ils ont leur forme; Ils vont, vêtus d'humanité, Jouant la comédie énorme De l'homme et de l'éternité; Ils tiennent la torche ou la coupe; Nous tremblerions si dans leur groupe, Nous, troupeau, nous pénétrions! Les astres d'or et la nuit sombre Se font des questions dans l'ombre Sur ces splendides histrions.

IV

Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste. Ces histrions sont les héros! Ils sont le vrai, le saint, le juste, Apparaissant à nos barreaux. Nous sentons, dans la nuit mortelle, La cage en même temps que l'aile; Ils nous font espérer un peu; Ils sont lumière et nourriture; Ils donnent aux coeurs la pâture, Ils émiettent aux âmes Dieu!

Devant notre race asservie Le ciel se tait, et rien n'en sort. Est-ce le rideau de la vie? Est-ce le voile de la mort? Ténèbres! l'âme en vain s'élance, L'Inconnu garde le silence, Et l'homme, qui se sent banni, Ne sait s'il redoute ou s'il aime Cette lividité suprême De l'énigme et de l'infini.

Eux, ils parlent à ce mystère! Ils interrogent l'éternel, Ils appellent le solitaire, Ils montent, ils frappent au ciel, Disent: Es-tu là? dans la tombe, Volent, pareils à la colombe Offrant le rameau qu'elle tient, Et leur voix est grave, humble ou tendre, Et par moments on croit entendre Le pas sourd de quelqu'un qui vient.

V

Nous vivons, debout à l'entrée De la mort, gouffre illimité, Nus, tremblants, la chair pénétrée Du frisson de l'énormité; Nos morts sont dans cette marée; Nous entendons, foule égarée Dont le vent souffle le flambeau, Sans voir de voiles ni de rames, Le bruit que font ces vagues d'âmes Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire écume, L'aspect hideux, le fond bruni; Nous regardons la nuit, la brume, L'onde du sépulcre infini; Comme un oiseau de mer effleure La haute rive où gronde et pleure L'océan plein de Jéhovah, De temps en temps, blanc et sublime Par-dessus le mur de l'abîme Un ange paraît et s'en va.

Quelquefois une plume tombe De l'aile où l'ange se berçait; Retourne-t-elle dans la tombe? Que devient-elle? On ne le sait. Se mêle-t-elle à notre fange? Et qu'a donc crié cet archange? A-t-il dit non? a-t-il dit oui? Et la foule cherche, accourue, En bas la plume disparue, En haut l'archange évanoui!

Puis, après qu'ont fui comme un rêve Bien des coeurs morts, bien des yeux clos, Après qu'on a vu sur la grève Passer des flots, des flots, des flots, Dans quelque grotte fatidique, Sous un doigt de feu qui l'indique, On trouve un homme surhumain Traçant des lettres enflammées Sur un livre plein de fumées, La plume de l'ange à la main!

Il songe, il calcule, il soupire, Son poing puissant sous son menton; Et l'homme dit: Je suis Shakspeare. Et l'homme dit: Je suis Newton. L'homme dit: Je suis Ptolémée; Et dans sa grande main fermée Il tient le globe de la nuit. L'homme dit: Je suis Zoroastre; Et son sourcil abrite un astre, Et sous son crâne un ciel bleuit!

VI