Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856

Chapter 7

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Et la terre, agitant la ronce à sa surface, Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse? Pourquoi me le rend-on? Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose! De cette bouche aux dents béantes, fais la rose Entr'ouvrant son bouton!

Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives, Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives; Prends ces chairs en haillons; Fais de ces seins bleuis sortir des violettes, Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettes L'aile des papillons.

Fais avec tous ces morts une joyeuse vie. Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie, La mousse aux frais tapis! Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres, Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures, Des sillons pleins d'épis!

Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes! Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes, A travers leur sommeil, Les effroyables morts sans souffle et sans paroles Se sentent frissonner dans toutes ces corolles Qui tremblent au soleil!

XI

La terre, sur la bière où le mort pâle écoute, Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route Siffle le paysan; Et ces fils, ces amis que le regret amène, N'attendent même pas que la fosse soit pleine Pour dire: Allons-nous-en!

Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées, Jette sur le cercueil la terre à pelletées. Toi qui, dans ton linceul, Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe, Avec cet homme allant et venant sur ta tombe, O mort, te voilà seul!

Commencement de l'âpre et morne solitude! Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude; L'heure aux pas solennels Ne sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible; L'immobile suaire a sur ta forme horrible Mis ses plis éternels.

Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse. Il vient de voir des dents que la terre déchausse, Il rit, il mange, il mord; Et prend, en murmurant des chansons hébétées, Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées Aux choses de la mort.

Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude; L'herbe tremble et bruit comme une multitude; Le fleuve blanc reluit; Le paysage obscur prend les veines des marbres; Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres, Se tordent dans la nuit.

Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore. Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore, Tous ses rayons si beaux, Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre, Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombre Aboutit aux tombeaux.

Il entend des soupirs dans les fosses voisines, Il sent la chevelure affreuse des racines Entrer dans son cercueil; Il est l'être vaincu dont s'empare la chose; Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close, Lui retirer son oeil.

Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleine Les ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène, Glace ces durs grabats; Le cadavre, lié de bandelettes blanches, Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches Qui lui parlent tout bas.

L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autre Dit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.-- L'autre dit:--Aux beaux jours, La table où rit l'ivresse et que le vin encombre, C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombre Du lit de tes amours.

Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie. Laissez derrière vous, derrière votre joie Sans nuage et sans pli, Derrière la fanfare et le bal qui s'élance, Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence Le fossoyeur oubli!

XII

Tous y viendront.

XIII

Assez! et levez-vous de table. Chacun prend à son tour la route redoutable; Chacun sort en tremblant; Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres; Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres Le spectre au regard blanc.

La foule vous admire et l'azur vous éclaire; Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire, Puissant, fier, encensé; Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache; Et vous vous en irez sans que personne sache Où vous avez passé.

Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore? Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encore Dans le bal enchanté; Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge; La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge Qu'on nomme éternité.

Le conquérant, debout dans une aube enflammée, Penche, et voit s'en aller son épée en fumée; L'amante avec l'amant Passe; le berceau prend une voix sépulcrale; L'enfant rose devient larve horrible, et le râle Sort du vagissement.

Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes? Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes! O néant inouï! Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuite Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite Que l'homme est ébloui!

O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace. La bouche qui promet est un oiseau qui passe. Fou qui s'y confierait! Les promesses s'en vont où va le vent des plaines, Où vont les flots, où vont les obscures haleines Du soir dans la forêt!

Songe à la profondeur du néant où nous sommes. Quand tu seras couché sous la terre où les hommes S'enfoncent pas à pas, Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte, Seront dans la lumière ou seront dans la honte; Tu ne le sauras pas!

Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites. Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtes Aux tournoyants essieux; Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage; Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage Qui vole sous les cieux,

Tout cela passera comme une voix chantante. Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente, Sous l'éclatant zénith; Tu l'entends frissonner au vent comme une voile, Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile, Fière d'être en granit;

Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide! Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide, L'ouragan libyen Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles, Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles En s'écriant: Eh bien!

Tu périras, malgré ton enceinte murée, Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée, Qu'un triste amas fumant, Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aimée Frapperont leur poitrine en voyant la fumée De ton embrasement.

Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile! Quelle ville a jamais égalé cette ville? Ses tours montaient dans l'air; Elle riait aux chants de ses prostituées; Elle faisait courir ainsi que des nuées Ses vaisseaux sur la mer.

Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire? Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre, Tes lutteurs jamais las? Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée? Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée! Elle est tombée, hélas!

On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule. Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule. Ville, où sont tes bouffons? Nul passant désormais ne montera tes rampes; Et l'on ne verra plus la lumière des lampes Luire sous tes plafonds.

Brillez pour disparaître et montez pour descendre. Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre: Il faut tout engloutir. Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive. Thèbes demande: Où donc est Ninive? et Ninive S'écrie: Où donc est Tyr?

En laissant fuir les mots de sa langue prolixe, L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe; Dieu n'ignore aucun toit; Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres; Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres; En disant: Qui nous voit?

Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée, L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée, La mère sur son nid; Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte S'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutte Suit l'aïeul qui bénit.

Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle. Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelle A déjà le même air; Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe, L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe Dans une sombre mer.

Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre, Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre Sur le dernier moment; Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes; Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes, Est fait d'écroulement.

Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes; Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites, Contemplez à genoux; L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure; Et toute notre vie, en fuite heure par heure, S'en va derrière nous.

O coups soudains! départs vertigineux! mystère! Combien qui ne croyaient parler que pour la terre, Front haut, coeur fier, bras fort, Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule, Au milieu d'une phrase adressée à la foule, Sont entrés dans la mort,

Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime, Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme D'astres et de ciel bleu, Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme, Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'homme S'achevait devant Dieu!

Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche. Les morts partent. La nuit de sa verge les touche. Ils vont, l'antre est profond, Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire. Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire. Ceux qui s'en vont, s'en vont.

Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre, Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre, Leur blancheur disparaît; Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible, Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible L'invisible forêt.

L'infini, route noire et de brume remplie, Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplie Ses cintres tortueux, Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupilles Quand nous entrevoyons les arches et les piles De ce pont monstrueux.

O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre, Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre, Ne savent ce qu'ils font. Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches. Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches, Tombent du noir plafond.

XIV

On brave l'immuable; et l'un se réfugie Dans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie. Cet autre va criant: --A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!-- Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre, Habite le néant.

Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide. Le sacrifice est fou, le martyre est stupide; Vivre est l'essentiel. L'immensité ricane et la tombe grimace. La vie est un caillou que le sage ramasse Pour lapider le ciel.--

Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange. Il est content, il est hideux; il boit, il mange; Il rit, la lèvre en feu, Tous les rires que peut inventer la démence; Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense Le ver de terre à Dieu.

Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle. Soudain l'ange muet met la main sur l'épaule Du railleur effronté; La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante; Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante Avec l'éternité.

XV

Qu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées, O vent? que feras-tu des pailles desséchées Et de l'arbre abattu? Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure, Et de celui qui rit et de celui qui pleure, O vent, qu'en feras-tu?

Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes? Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes: Un moment nous brillons; Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires, Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires, Tous, lambeaux et haillons!

Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge! Et nous étions la vie, et nous sommes le songe! Et voilà que tout fuit! Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène, Et nous questionnons en vain notre âme pleine De tonnerre et de nuit!

O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres, Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres, Souffrant, priant, aimant, Doutant, peut-être cendre et peut-être semence, Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immense Évanouissement!

XVI

L'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines. Ses branches sont partout, proches du ver, voisines Du grand astre doré; L'espace voit sans fin croître la branche Nombre, Et la branche Destin, végétation sombre, Emplit l'homme effaré.

Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes, Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes Tordre ses mille noeuds, Et, passants pénétrés de fibres éternelles, Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles Ses fils vertigineux.

Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre, Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre, Les Kant aux larges fronts; Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes, Immobiles; la mort a fait des spectres blêmes De tous ces bûcherons.

Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche. L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche. L'un voulut, l'autre osa, Tous se sont arrêtés en voyant le mystère. Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire Regarde Spinosa.

Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes? Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes, Sur ces rameaux noueux? Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches? Dites, avez-vous fait envoler de ces branches Quelque aigle monstrueux?

De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres; Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres; Le vent nous courbe tous; L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes. Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes? Gouffres, en parlez-vous?

Le problème muet gonfle la mer sonore, Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'aurore Et de la taupe au lynx; L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée; Dans l'ombre nous voyons sur notre destinée Les deux griffes du sphynx.

Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves, Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves, Homme, il coule en ton sang; Les constellations le disent au silence; Et le volcan, mortier de l'infini, le lance Aux astres en passant.

Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendue De notre confiance, humble, ailée, éperdue. Soyons l'immense Oui. Que notre cécité ne soit pas un obstacle; A la création donnons ce grand spectacle D'un aveugle ébloui.

Car, je vous le redis, votre oreille étant dure, Non est un précipice. O vivants! rien ne dure; La chair est aux corbeaux; La vie autour de vous croule comme un vieux cloître; Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croître De fleurs que de tombeaux.

Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche. Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche Et l'ombre dans les yeux, Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière, L'homme frissonnant voit les arbres en prière Et les monts sérieux;

Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple; Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple Pleurant un déshonneur; L'araignée, immobile au centre de ses toiles, Médite; et le lion, songeant sous les étoiles, Rugit: Pardon, Seigneur!

Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.

VII

Un jour, le morne esprit, le prophète sublime Qui rêvait à Patmos, Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîme De si lugubres mots,

Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes. Je veux voir Jéhovah.» L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes; Enfin, Jean arriva;

Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'ose Traverser le milieu, Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à cause De la grandeur de Dieu.

Jersey, septembre 1855.

VIII

CLAIRE

Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne! O mère au coeur profond, mère, vous avez beau Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne, Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!

La mienne disparut dans les flots qui se mêlent; Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas. Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent, Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?

Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse, Que ta mère jadis berçait de sa chanson, Qui d'abord la charmas avec ta petitesse Et plus tard lui remplis de clarté l'horizon,

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise! Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été! L'astre attire le lys, et te voilà reprise, O vierge, par l'azur, cette virginité!

Te voilà remontée au firmament sublime, Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois, Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîme Des rayons, des amours, des parfums et des voix!

Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire. Nous voyons seulement, comme pour nous bénir, Errer dans notre ciel et dans notre mémoire Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!

Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame? Marchant sur notre monde à pas silencieux, De tous les idéals tu composais ton âme, Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!

En te voyant si calme et toute lumineuse, Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien. Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse, Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.

La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce, L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté; Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe, Toute cette douceur dans toute ta beauté!

Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose Que la forme qui sort des deux éblouissants, Et de tous les rosiers elle semblait la rose, Et de tous les amours elle semblait l'encens.

Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille Ne peuvent pas savoir ce qu'était ce regard Transparent comme l'eau qui s'égaye et qui brille Quand l'étoile surgit sur l'océan hagard.

Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne; Chantant à demi-voix son chant d'illusion, Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne De vague et de lointain comme la vision.

On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre, Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir, Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire; Et la tombe semblait par moments l'éblouir.

Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne; Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit, Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne Qui reste blanche, même en traversant la nuit!

Elle s'en est allée à l'aube qui se lève, Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu, Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve, Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!

Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes, Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés, Regardant à jamais dans les ténèbres mornes La disparition des êtres adorés!

Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse. Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous, Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.

Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route; Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur, Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute, Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.

Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent; Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux, Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.-- O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!

C'est une volonté du sort, pour nous sévère Qu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert; Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre, Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,

Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie, L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur, Tous ces êtres bénis s'envolent de la vie A l'âge où la prunelle innocente est en fleur!

Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres, Nous devons travailler, attendre, préparer; Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres; Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.

Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil Qui brille et passe; ils sont le parfum de la rose Qui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!

Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme Pour notre chair coupable et pour notre destin; Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame, Je ne sais quelle soif de mourir le matin!

Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore, Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament; Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore, Continue, au delà, l'épanouissement!

Oui, mère, ce sont là les élus du mystère, Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs, A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre Pour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.

Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre, Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons, Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupière La sereine clarté des paradis profonds.

Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies, Pansé notre douleur, azuré nos raisons, Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies, Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,

Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes, Et, pour lui faire voir quel est notre chemin, Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes, S'en vont avec un peu de terre dans la main.

Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte, Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus. Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte, Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.

Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles? A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas? A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes: Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres. Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit, Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c'est là le mystère; Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer, Des robes effleurer notre seuil solitaire, Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre; Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous, Nous nous levons après quelque prière sombre, Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre: «Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour! M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendre Sur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.

«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble. Cette vie est amère, et tu vas en sortir. Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble. Tu redeviendras ange ayant été martyr.»

Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître. Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau, La douce étoile mort, rayonnante, apparaître A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?

Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes! Où sont les enfants morts et les printemps enfuis, Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes, Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?

Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames, Les aimés, les absents, les êtres purs et doux, Les baisers des esprits et les regards des âmes, Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?

Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre? Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?