Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856

Chapter 6

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J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime, Était là, morne, immense; et rien n'y remuait. Je me sentais perdu dans l'infini muet. Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile, On apercevait Dieu comme une sombre étoile. Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait, Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît, Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches, Bâtir un pont géant sur des millions d'arches. Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi! Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moi Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme, Et ce fantôme avait la forme d'une larme; C'était un front de vierge avec des mains d'enfant; Il ressemblait au lys que la blancheur défend; Ses mains en se joignant faisaient de la lumière. Il me montra l'abîme où va toute poussière, Si profond, que jamais un écho n'y répond; Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont. Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière. --Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.

Jersey, décembre 1852.

II

IBO

Dites, pourquoi, dans l'insondable Au mur d'airain, Dans l'obscurité formidable Du ciel serein,

Pourquoi, dans ce grand sanctuaire Sourd et béni, Pourquoi, sous l'immense suaire De l'infini,

Enfouir vos lois éternelles Et vos clartés? Vous savez bien que j'ai des ailes, O vérités!

Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre Qui nous confond? Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre Au vol profond?

Que le mal détruise ou bâtisse, Rampe ou soit roi, Tu sais bien que j'irai, Justice, J'irai vers toi!

Beauté sainte, Idéal qui germes Chez les souffrants, Toi par qui les esprits sont fermes Et les coeurs grands,

Vous le savez, vous que j'adore, Amour, Raison, Qui vous levez comme l'aurore Sur l'horizon,

Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles, Droit, bien de tous, J'irai, Liberté qui te voiles, J'irai vers vous!

Vous avez beau, sans fin, sans borne Lueurs de Dieu, Habiter la profondeur morne Du gouffre bleu,

Ame à l'abîme habituée Dès le berceau, Je n'ai pas peur de la nuée; Je suis oiseau.

Je suis oiseau comme cet être Qu'Amos rêvait, Que saint Marc voyait apparaître A son chevet,

Qui mêlait sur sa tête fière, Dans les rayons, L'aile de l'aigle à la crinière Des grands lions.

J'ai des ailes. J'aspire au faîte; Mon vol est sûr; J'ai des ailes pour la tempête Et pour l'azur.

Je gravis les marches sans nombre. Je veux savoir; Quand la science serait sombre Comme le soir!

Vous savez bien que l'âme affronte Ce noir degré, Et que, si haut qu'il faut qu'on monte, J'y monterai!

Vous savez bien que l'âme est forte Et ne craint rien Quand le souffle de Dieu l'emporte! Vous savez bien

Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres, Et que mon pas, Sur l'échelle qui monte aux astres, Ne tremble pas!

L'homme en cette époque agitée, Sombre océan, Doit faire comme Prométhée Et comme Adam.

Il doit ravir au ciel austère L'éternel feu; Conquérir son propre mystère, Et voler Dieu.

L'homme a besoin, dans sa chaumière, Des vents battu, D'une loi qui soit sa lumière Et sa vertu.

Toujours ignorance et misère! L'homme en vain fuit, Le sort le tient; toujours la serre! Toujours la nuit!

Il faut que le peuple s'arrache Au dur décret, Et qu'enfin ce grand martyr sache Le grand secret!

Déjà l'amour, dans l'ère obscure Qui va finir, Dessine la vague figure De l'avenir.

Les lois de nos destins sur terre, Dieu les écrit; Et, si ces lois sont le mystère, Je suis l'esprit.

Je suis celui que rien n'arrête Celui qui va, Celui dont l'âme est toujours prête A Jéhovah;

Je suis le poëte farouche, L'homme devoir, Le souffle des douleurs, la bouche Du clairon noir;

Le rêveur qui sur ses registres Met les vivants, Qui mêle des strophes sinistres Aux quatre vents;

Le songeur ailé, l'âpre athlète Au bras nerveux, Et je traînerais la comète Par les cheveux.

Donc, les lois de notre problème, Je les aurai; J'irai vers elles, penseur blême, Mage effaré!

Pourquoi cacher ces lois profondes? Rien n'est muré. Dans vos flammes et dans vos ondes Je passerai;

J'irai lire la grande bible; J'entrerai nu Jusqu'au tabernacle terrible De l'inconnu,

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide, Gouffres ouverts Que garde la meute livide Des noirs éclairs,

Jusqu'aux portes visionnaires Du ciel sacré; Et, si vous aboyez, tonnerres, Je rugirai.

Au dolmen de Rozel, janvier 1853.

III

Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre, Et m'a dit: --Le muet habite dans le sombre. L'infini rêve, avec un visage irrité. L'homme parle et dispute avec l'obscurité, Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche. Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche. Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs? Les vivants orageux passent dans les rumeurs, Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre, Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre; L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé, Et c'est avoir fini que d'avoir commencé. Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes, La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes. La mort est le baiser de la bouche tombeau. Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau D'une bonne action dans cette nuit qui gronde; Ce sera ton linceul dans la terre profonde. Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plus Qu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux; Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre; Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre. L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli. L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres. Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres; Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux. Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?

Au dolmen de Rozel, avril 1853.

IV

Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres. J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres, J'ai vu les visions que les réprouvés font, Les engloutissements de l'abîme sans fond; J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace. Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe; Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix, J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois, Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes, Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites. C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux! Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore, Que celui qui faisait le mal, le fasse encore, Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours! Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours, J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes. Considérez la terre et regardez les hommes. Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.» Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»

Serk, juillet 1853.

V

CROIRE; MAIS PAS EN NOUS

Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc, A quelque humble logis sous les combles tremblant Comme le nid parmi les feuilles inquiètes; Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettes Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant, Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant; Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table, On se croit vertueux, on se croit charitable! On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!» Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela, De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause, Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose. Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux, Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux Que le noir janvier glace et que la faim harcèle, Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle De ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez, Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés, S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère, S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire: La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchant De voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant. Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture! Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature! Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout, Auprès de la bonté suprême éparse en tout? Toutes nos actions ne valent pas la rose. Dès que nous avons fait par hasard quelque chose, Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons! Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons, Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes; Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutes Dans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau. L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau. Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle; Et tant notre fumée à nos vertus se mêle! Le bienfait par nos mains pompeusement jeté S'évapore aussitôt dans notre vanité; Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre, Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre; Le bien que nous faisons est spectre comme nous. L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux, Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde, Voit nos hauteurs avec une pitié profonde. Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous, Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux; Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière; Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière; Car nos perfections rayonneront bien peu Après la mort, devant l'étoile et le ciel bleu. Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire Que nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire; Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur, Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur, Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme, C'est-à-dire la nuit en présence du jour; Son amour semble haine auprès du grand amour; Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres, Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres! Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin. L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin. Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe; Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe; Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents; Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants! Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes, Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil, De ce prodigieux sourire, le soleil!

Marine-Terrace, décembre 1854.

VI

PLEURS DANS LA NUIT

I

Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense; Qui demande à la nuit le secret du silence; Dont la brume emplit l'oeil; Dans une ombre sans fond mes paroles descendent, Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent Le son creux du cercueil.

Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre, Habite, âpre songeur, la rêverie obscure Aux flots plombés et bleus, Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe, Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe Aux rochers scrofuleux.

Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse, Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse, Nous fait tout oublier, S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre, Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombre De ce mancenilier.

L'effet pleure et sans cesse interroge la cause. La création semble attendre quelque chose. L'homme à l'homme est obscur. Où donc commence l'âme? où donc finit la vie? Nous voudrions, c'est là notre incurable envie, Voir par-dessus le mur.

Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être; Libres et prisonniers, l'immuable pénètre Toutes nos volontés; Captifs sous le réseau des choses nécessaires, Nous sentons se lier des fils à nos misères Dans les immensités.

II

Nous sommes au cachot; la porte est inflexible; Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible, Qui passe par moment, A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses, On entend le trousseau des clefs mystérieuses Sonner confusément.

La vision de l'être emplit les yeux de l'homme. Un mariage obscur sans cesse se consomme De l'ombre avec le jour; Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne? Nous avons dans le coeur des ténèbres de haine Et des clartés d'amour.

La création n'a qu'une prunelle trouble. L'être éternellement montre sa face double, Mal et bien, glace et feu; L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre, La morsure du ver de terre au fond de l'ombre Et le baiser de Dieu.

Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve. Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve. Nous doutons, nous tremblons, Pendant que l'aube épand ses lumières sacrées Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées Avec les enfants blonds.

Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres, Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres Du profond firmament, Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme, Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme, Si tout n'est qu'un moment!

III

Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne. L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne; Il expire en créant. Nous avons la seconde et nous rêvons l'année; Et la dimension de notre destinée, C'est poussière et néant.

L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches, Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches Ou des rires moqueurs; Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève, Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve, Ces flèches de nos coeurs.

Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre! Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre? Où donc le ver César? En tombant sur nos fronts, la minute nous tue. Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue, Comme le bruit d'un char.

Nous montons à l'assaut du temps comme une armée. Sur nos groupes confus que voile la fumée Des jours évanouis, L'énorme éternité luit, splendide et stagnante; Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante. Nous terrasse éblouis!

IV

A l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire. Les pleurs subitement descendent sur le rire. Tête nue! à genoux! Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte. O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte. A qui le portez-vous?

Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre; Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère, A la brume sans bords, Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles, Au serpent inconnu qui lèche les étoiles Et qui baise les morts!

V

Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être! Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître; Sceptiques et bornés, La négation morne et la matière hostile, Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutile De ces infortunés.

Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre; Ils ont beau feuilleter page à page le livre, Ils ne comprennent pas; Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide, L'écheveau ténébreux que le doute dévide Se mêle sous leurs pas.

Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre. Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre; Rien est le mot du sort; Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée, Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée, Une tête de mort.

Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue, Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgue Où pendent des lambeaux, Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtes Voit planer l'ironie et toutes ses chouettes, L'ombre et tous ses corbeaux.

Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire; Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire: Vous êtes insensés! Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe; Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste, Ils lui disent: Assez!

Quelle nuit! le semeur nié par la semence! L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence, Sans but et sans milieu; Leur âme, en agitant l'immensité profonde, N'y sent même pas l'être, et dans le grelot monde N'entend pas sonner Dieu!

VI

Le corbillard franchit le seuil du cimetière. Le gai matin, qui rit à la nature entière, Resplendit sur ce deuil; Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore, Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore, Et l'homme le cercueil.

Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche. Des pierres par endroits percent la terre fraîche; Et l'on entend le glas; Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières, Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?» Et la fleur dit: «Hélas!»

VII

Est-ce que par hasard ces pierres sont punies, Dieu vivant, pour subir de telles agonies? Ah! ce que nous souffrons N'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises, Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses, Est-ce que les Nérons,

Après avoir tenu les peuples dans leur serre, Et crucifié l'homme au noir gibet misère, Mis le monde en lambeaux, Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres, L'univers en charnier, et fait monter aux astres La vapeur des tombeaux,

Après avoir passé joyeux dans la victoire, Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoire Leurs ongles furieux, Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies. Après avoir sur terre été des effigies Du mal mystérieux,

Après avoir peuplé les prisons élargies, Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies, Tant de morts, glaive au flanc, Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues, Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues Devant ce bain sanglant!

Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène, Et tourné tour à tour de la torture humaine L'atroce cabestan, Et régné sous la pourpre et sous le laticlave, Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave, Sous le vieux roi Satan,

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre, Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre, Caligula, Macrin, Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes, Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes La clameur de l'airain,

Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze, Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze, Les Cyrus dévorants, Les Égystes montrés du doigt par les Électres, Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres, Et pierres de tyrans?

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes, Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes, Enviant l'ossement, Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche, Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche, Vivraient affreusement?

Est-ce que ce seraient des âmes condamnées, Des maudits qui, pendant des millions d'années, Seuls avec le remords, Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire, Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre Sortir des yeux des morts?

Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante! Songer, pétrifié dans sa propre épouvante! Rêver l'éternité! Dévorer ses fureurs, confusément rugies! Être pris, ouragan de crimes et d'orgies, Dans l'immobilité!

Punition! problème obscur! questions sombres! Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres! J'ai vu Suze à genoux! J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!-- Noire captivité des vieux démons de l'homme! O pierres, qu'êtes-vous?

Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre? Glacé du froid profond de la terre lugubre, Informe et châtié, Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère, Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère! Seigneur, ayez pitié!

Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste, Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste Qui s'y réfugia, Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe, Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce! Ce n'est que Borgia!

O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables! Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables! Ouvrez les soupiraux. Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes. Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes, Grâce pour les bourreaux!

De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde! Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde, Lugubres travailleurs, Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes, Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes, Pleurent de ses douleurs;

Les pâles nations regardent dans le gouffre, Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre, T'implorent, Dieu jaloux; L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie, Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaie Dit: Grâce pour les clous!

Dieu serein, regardez d'un regard salutaire Ces reclus ténébreux qu'emprisonne la terre Pleine d'obscurs verrous, Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres, Et levez, à la voix des justes en prières, Ces effrayants écrous.

Père, prenez pitié du monstre et de la roche. De tous les condamnés que le pardon s'approche! Jadis, roi des combats, Ces bandits sur la terre ont fait une tempête; Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête, Ils sont tombés plus bas.

Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge, Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge! Le méchant, c'est le fou. Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme! Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme, Des ailes au caillou!

Mystère! obsession de tout esprit qui pense! Échelle de la peine et de la récompense! Nuit qui monte en clarté! Sourire épanoui sur la torture amère! Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère, Ou la réalité?

VIII

La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte, Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verte Et le buisson jauni; Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée, Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée, L'ombre de l'infini.

Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes, Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes Dans les courses qu'ils font, Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe, Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe: Voici le plus profond!

IX

L'âme est partie, on rend le corps à la nature. La vie a disparu sous cette créature; Mort, où sont tes appuis? Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre. On le descend avec une corde dans l'ombre Comme un seau dans un puits.

Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable? Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable? Qu'y voulez-vous puiser? Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime? Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême? Est-ce un dernier baiser?

Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole? Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole, Un bruit, une clarté, Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire? Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire, Un peu d'éternité?

Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne, Dans cette épouvantable et livide citerne, Abîme de douleurs, Dans ce cratère obscur des muettes demeures, Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures, Hommes de peu de pleurs?

Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutte Qui, larme du néant, suinte de l'âpre voûte Sans aube et sans flambeau? Est-ce quelque lueur effarée et hagarde? Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde Derrière le tombeau?

Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse, Leur nom, leurs pas, leur bruit. Un jour, quand souffleront les célestes haleines, Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines De l'éternelle nuit.

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