Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856
Chapter 3
Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste, Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste; Comme on arrête un gueux volant sur le chemin, Justicier indigné, j'ai pris le coeur humain Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie, La haine? Et j'ai vidé les poches de la vie. Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui. J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui! Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudées; Tous les cailloux jetés à toutes les idées. Hélas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargés, Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les préjugés Sont pareils aux buissons que dans la solitude On brise pour passer: toute la multitude Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un. Ah! malheur à l'apôtre et malheur au tribun! On avait eu bien soin de me cacher l'histoire; J'ai lu; j'ai comparé l'aube avec la nuit noire Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy; Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi, Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore, C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore. Les Révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel dans leur mal passager. Les Révolutions ne sont que la formule De l'horreur qui, pendant vingt règnes s'accumule. Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs; Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age, Du midi dans le nord formidable engrenage; Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux, De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux; Quand le pied des méchants règne et courbe la tête Du pauvre partageant dans l'auge avec la bête; Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel; Quand le harem est prince et l'échafaud ministre; Quand toute chair gémit; quand la lune sinistre Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a fléchi, Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi; Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte, Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'écoute; Quand l'ignorance a même aveuglé l'avenir; Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir, L'espérance n'est plus que le tronçon de l'homme; Quand partout le supplice à la fois se consomme, Quand la guerre est partout, quand la haine est partout, Alors, subitement, un jour, debout, debout! Les réclamations de l'ombre misérable, La géante douleur, spectre incommensurable, Sortent du gouffre; un cri s'étend sur les hauteurs; Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs; Tout le bagne effrayant des parias se lève; Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive, Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement, Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement! Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui râle, Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale L'église et son clocher, le Louvre et son beffroi; Luther brise le pape et Mirabeau le roi! Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent. Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent. À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils, L'écume, et les sommets qui deviennent écueils, Les siècles devant eux poussent, désespérées, Les révolutions, monstrueuses marées, Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
V
Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main Qui sema ne veut pas accepter la récolte, Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.
Voilà ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel, Ma raison a tué mon royalisme en duel. Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse? Le revers du louis dont vous aimez la face, M'a fait peur. En allant librement devant moi, En marchant, je le sais, j'afflige votre foi, Votre religion, votre cause éternelle, Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle, Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilité, Le rhumatisme antique appelé royauté.
Je n'y puis rien. Malgré menins et majordomes, Je ne crois plus aux rois, propriétaires d'hommes; N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis. Marc-Aurèle écrivait: «Je me trompai jadis; Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage, Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.» Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui; Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui, Qu'une idée en l'esprit: servir la cause humaine. La vie est une cour d'assises; on amène Les faibles à la barre accouplés aux pervers. J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers Plaidé pour les petits et pour les misérables, Suppliant les heureux et les inexorables; J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion, Tous les damnés humains, Triboulet, Marion, Le laquais, le forçat et la prostituée; Et j'ai collé ma bouche à toute âme tuée, Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or, Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor. Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle, Tendre, et j'ai demandé la grâce universelle; Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi, Tandis qu'en bas peut-être on me disait: Merci, J'ai recueilli souvent, passant dans les nuées, L'applaudissement fauve et sombre des huées; J'ai réclamé des droits pour la femme et l'enfant; J'ai tâché d'éclairer l'homme en le réchauffant; J'allais criant: Science! écriture! parole! Je voulais résorber le bagne par l'école; Les coupables pour moi n'étaient que des témoins. Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins Que le front de Paris la tiare de Rome. J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme Esclave; et j'ai voulu l'affranchir à son tour, Et j'ai tâché de mettre en liberté l'amour. Enfin, j'ai fait la guerre à la Grève homicide, J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide; Et me voilà; marchant toujours, ayant conquis, Perdu, lutté, souffert.--Encore un mot, marquis, Puisque nous sommes là causant entre deux portes. On peut être appelé renégat de deux sortes: En se faisant païen, en se faisant chrétien. L'erreur est d'un aimable et galant entretien. Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche. La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche, Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revêt, On la trahit, devient le spectre du chevet. L'une est la harengère, et l'autre est l'euménide. Et ne nous fâchons point. Bonjour, Épiménide.
Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient, Use à tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage; Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage, Vomit sa vieille nuit, crie: À bas! crie: À mort! Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord. L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme.
L'immense renégat d'Hier, marquis, se nomme Demain; mai tourne bride et plante là l'hiver; Qu'est-ce qu'un papillon? le déserteur du ver; Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes; Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes; Ah! le doux renégat des haines, c'est l'amour. À l'heure où, débordant d'incendie et de jour, Splendide, il s'évada de leurs cachots funèbres, Le soleil frémissant renia les ténèbres.
O marquis peu semblable aux anciens barons loups, O Français renégat du Celte, embrassons-nous. Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.
VI
Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire, Non, rien n'a varié; je suis toujours celui Qui va droit au devoir, dès que l'honnête a lui, Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste, Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste. Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là. Seulement, un matin, mon esprit s'envola, Je vis l'espace large et pur qui nous réclame; L'horizon a changé, marquis, mais non pas l'âme. Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi. L'histoire m'apparut, et je compris la loi Des générations, cherchant Dieu, portant l'arche, Et montant l'escalier immense marche à marche. Je restai le même oeil, voyant un autre ciel. Est-ce ma faute, à moi, si l'azur éternel Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles? Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles Dans mon coeur frémissant, à ce cri: Liberté! L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clarté, Tant pis! prenez-vous-en à l'aube solennelle. C'est la faute au soleil et non à la prunelle. Vous dites: Où vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais. Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais. J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrière; Et cela me suffit; je brise la barrière. Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins. Mon avenir à moi n'est pas un de mes soins. Les hommes du passé, les combattants de l'ombre, M'assaillent; je tiens tête, et sans compter leur nombre, À ce choc inégal et parfois hasardeux. Mais Longwood et Goritz[1] m'en sont témoins tous deux, Jamais je n'outrageai la proscription sainte. Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte, Les hommes et les cieux paraissent étoilés. Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont allés. Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe, Mes larmes à l'exil, mes genoux à la tombe; J'ai toujours consolé qui s'est évanoui; Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui. Ma mère aussi le sait! et de plus, avec joie, Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie; Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai. Oui, l'homme sur la terre est un ange à l'essai; Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mère Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère; Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts, Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers, Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure De ce grand lendemain: l'humanité meilleure! Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur, Rien de ce but profond ne distraira mon coeur, Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme! O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme!
[Note 1: On n'a rien changé à ces vers, écrits en 1846. Aujourd'hui, l'auteur eût ajouté Claremont.]
Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront, La conscience en moi ne baissera le front; Elle marche, sereine, indestructible et fière; Car j'aperçois toujours, conseil lointain, lumière, À travers mon destin, quel que soit le moment, Quel que soit le désastre ou l'éblouissement, Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte, Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mère morte!
Paris, juin 1846.
ÉCRIT EN 1855
J'ajoute un post-scriptum après neuf ans. J'écoute: Êtes-vous toujours là? Vous êtes mort sans doute, Marquis; mais d'où je suis on peut parler aux morts. Ah! votre cercueil s'ouvre:--Où donc es-tu?--Dehors. Comme vous.--Es-tu mort?--Presque. J'habite l'ombre; Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre, Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé, Où s'assied, ruisselant, le blême naufragé. --Eh bien, me dites-vous, après?--La solitude Autour de moi toujours a la même attitude; Je ne vois que l'abîme, et la mer, et les cieux, Et les nuages noirs qui vont silencieux; Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mêle Aux souffles effrénés de l'onde et de la grêle; Quelqu'un semble clouer un crêpe à l'horizon; L'insulte bat de loin le seuil de ma maison; Le roc croule sous moi dès que mon pied s'y pose; Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose Me dire qu'en baissant la voix et qu'à demi L'adieu mystérieux que me jette un ami. La rumeur des vivants s'éteint diminuée. Tout ce que j'ai rêvé s'est envolé, nuée! Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul, Je regarde tomber l'infini, ce linceul.-- Et vous dites:--Après?--Sous un mont qui surplombe, Près des flots, j'ai marqué la place de ma tombe; Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend; Tout est horreur et nuit.--Après?--Je suis content.
Jersey, janvier 1855.
IV
La source tombait du rocher Goutte à goutte à la mer affreuse. L'Océan, fatal au nocher, Lui dit: «Que me veux-tu, pleureuse?
«Je suis la tempête et l'effroi; Je finis où le ciel commence. Est-ce que j'ai besoin de toi, Petite, moi qui suis l'immense?»
La source dit au gouffre amer: «Je te donne, sans bruit ni gloire, Ce qui te manque, ô vaste mer! Une goutte d'eau qu'on peut boire.»
Avril 1854.
V
À MADEMOISELLE LOUISE B.
Ô vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre! Vous souvient-il des temps d'extase et de délire, Et des jeux triomphants, Et du soir qui tombait des collines prochaines? Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes Et des petits enfants?
Et vous rappelez-vous les amis et la table, Et le rire éclatant du père respectable, Et nos cris querelleurs, Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise, Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise, En attendant les pleurs!
Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres. Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres! Je le voyais parfois Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre; Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre Et chanter dans les bois!
Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore; Et je le regardais dormir, plus calme encore Que ce paisible lieu, Avec son front serein d'où sortait une flamme, Son livre ouvert devant le soleil, et son âme Ouverte devant Dieu!
Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable, Les oiseaux admiraient sa tête vénérable, Et, gais chanteurs tremblants, Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre, Un de ses cheveux blancs!
Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille, S'arrêtait pour parler à ma petite fille, Et ces temps sont passés! Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses ... Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses, Que vous refleurissez!
Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître Dans le même bosquet, sous la même fenêtre? Où sont-ils, ces fronts purs? N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues Qui vivaient, et se sont si vite confondues Aux éternels azurs!
Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles, Ô roses, n'allaient pas réjouir vos corolles Dans l'air silencieux, Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices, Et ne devenaient pas parfums dans vos calices, Et rayons dans vos cieux?
Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire. Vous vous réjouissez dans toute votre gloire; Vous n'avez point pâli. Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie Faite de tant d'oubli!
Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve? Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève, Le foyer réchauffant, Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère, Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père, De vous pour mon enfant!
Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore? Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore Tombés au flot sans bords; Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame, Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme, Mais pas plus que les morts!
Quelquefois, je voyais, de la colline en face, Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface! Et j'entendais leurs chants; Ému, je contemplais ces aubes de moi-même Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême Des vallons et des champs!
Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes; Et tu riais, Armand! Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme, La nature sentait que ce qui sort de l'homme Est divin et charmant!
Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre. Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre! Ô jours trop tôt décrus! Ils vont se marier; faites venir un prêtre; Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître, Les voilà disparus!
Nous vivons tous penchés sur un océan triste. L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe? Ce bruit sourd, c'est le glas. Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille. Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille! Un sanglot dit: Hélas!
Marine-Terrace, juin 1855.
VI
À VOUS QUI ÊTES LÀ
Vous, qui l'avez suivi dans sa blême vallée, Au bord de cette mer d'écueils noirs constellée, Sous la pâle nuée éternelle qui sort Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort; Vous qui l'avez suivi dans cette Thébaïde, Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide, Où l'on ne voit qu'espace âpre et silencieux, Solitude sur terre et solitude aux cieux; Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'épanche Sur le roc, sur la vague et sur l'écume blanche, La profonde tempête aux souffles inconnus, Recevez, dans la nuit où vous êtes venus, Ô chers êtres! coeurs vrais, lierres de ses décombres, La bénédiction de tous ces déserts sombres! Ces désolations vous aiment; ces horreurs, Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages, Ces houles revenant comme de grands rouages, Vous aiment; ces exils sont joyeux de vous voir; Recevez la caresse immense du lieu noir! Ô forçats de l'amour! ô compagnons, compagnes, Qui l'aidez à traîner son boulet dans ces bagnes, Ô groupe indestructible et fidèle entre tous D'âmes et de bons coeurs et d'esprits fiers et doux, Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore, Recevez le soupir du soir vague et sonore, Recevez le sourire et les pleurs du matin, Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain Du pauvre mât penché parmi les lames brunes! Soyez les bienvenus pour l'âpre fleur des dunes, Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns, Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums, Et que, votre clarté, les astres vous la rendent! Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent: Qu'est-ce donc que ces coeurs qui n'ont pas de reflux!
Ô tendres survivants de tout ce qui n'est plus! Rayonnements masquant la grande éclipse à l'âme! Sourires éclairant, comme une douce flamme, L'abîme qui se fait, hélas! dans le songeur! Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur! Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie Vers l'horizon, et crie en pleurant: «La patrie!» La famille, mensonge auguste, dit: «C'est moi!»
Oh! suivre hors du jour, suivre hors de la loi, Hors du monde, au delà de la dernière porte, L'être mystérieux qu'un vent fatal emporte, C'est beau. C'est beau de suivre un exilé! le jour Où ce banni sortit de France, plein d'amour Et d'angoisse, au moment de quitter cette mère, Il s'arrêta longtemps sur la limite amère; Il voyait, de sa course à venir déjà las, Que dans l'oeil des passants il n'était plus, hélas! Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume Où l'homme qui s'en va flotte et devient fantôme; Il disait aux ruisseaux: «Retiendrez-vous mon nom, Ruisseaux?» Et les ruisseaux coulaient en disant: «Non.» Il disait aux oiseaux de France: «Je vous quitte, Doux oiseaux; je m'en vais aux lieux où l'on meurt vite, Au noir pays d'exil où le ciel est étroit; Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit?» Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises. Il disait aux forêts: «M'enverrez-vous vos brises?» Les arbres lui faisaient des signes de refus. Car le proscrit est seul; la foule aux pas confus Ne comprend que plus tard, d'un rayon éclairée, Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacrée.
Marine-Terrace, janvier 1855.
VII
Pour l'erreur, éclairer, c'est apostasier. Aujourd'hui ne naît pas impunément d'hier. L'aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate. Anitus criait: «Mort à l'apostat Socrate!» Caïphe disait: «Mort au renégat Jésus!» Courbant son front pendant que l'on crache dessus, Galilée, apostat à la terre immobile, Songe et la sent frémir sous son genou débile. Destin! sinistre éclat de rire! En vérité, J'admire, ô cieux profonds! que ç'ait toujours été La volonté de Dieu qu'en ce monde où nous sommes On donnât sa pensée et son labeur aux hommes, Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur, Son sommeil, ce qu'on a dans les yeux de lueur, Et son coeur et son âme, et tout ce qu'on en tire, Sans reculer devant n'importe quel martyre, Et qu'on se répandît, et qu'on se prodiguât, Pour être au fond du gouffre appelé renégat!
Marine-Terrace, novembre 1854.
VIII
A JULES J.[2]
[Note 2: _Voir Histoire de la Littérature dramatique_, t. VI, pages 413 et 414.]
Je dormais en effet, et tu me réveillas. Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!» Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes; Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.
Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulait Ma vie? et ce destin sévère qui me plaît, Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?
J'habitais au milieu des hauts pignons flamands; Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants, Je regardais voler les grands nuages ivres; Tandis que je songeais, le coude sur mes livres, De moments en moments, ce noir passant ailé, Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé, D'où les heures s'en vont en sombres étincelles, Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles. Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux; Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place, J'avais les quatre points cardinaux de l'espace, Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont, Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.
Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre, Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre, Au milieu de la vaste aventure des flots, Des rocs, des mers, brisant barques et matelots, Debout, échevelé sur le cap ou le môle Par le souffle qui sort de la bouche du pôle, Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds, Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons, Dont le vent est la plume et la nuit le registre, J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.
Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux, Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux, M'apportant le rameau qu'apportent les colombes Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes, Et jetant à mes rocs tout l'éblouissement De Paris glorieux et de Paris charmant! Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoure Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure. Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit! Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit, Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie! Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie! Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant L'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant, M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine! Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne, Et tu fais un autel de lumière inondé Du tas de pierres noir dont on m'a lapidé.
Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire À ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire Et des contagions du malheur toujours fui! Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui Que le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse! Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce, Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot, Dore en arc triomphal la voûte du cachot!
Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore, Et ton livre en venant a fait venir l'aurore; Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens, Et je songe, oubliant les monts diluviens, L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire; Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire, À qui tout apparaît comme dans un réveil, Dans les ombres que font les feuilles au soleil, Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce, Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace, Comme si, se mirant au livre où je te voi, Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!
Marine-Terrace, décembre 1854.
IX
LE MENDIANT