Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856

Chapter 11

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Tout méchant Fait naître en expirant le monstre de sa vie, Qui le saisit. L'horreur par l'horreur est suivie. Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic; Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic Sort des plis du linceul, emportant l'âme fausse; Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse; Ce scorpion au fond d'une pierre dormant, C'est Clytemnestre aux bras d'Égysthe son amant; Du tombeau d'Anitus il sort une ciguë; Le houx sombre et l'ortie à la piqûre aiguë Pleurent quand l'aquilon les fouette, et l'aquilon Leur dit: Tais-toi, Zoïle! et souffre, Ganelon! Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde, Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde; La pince qui rougit dans le brasier hideux Est faite du duc d'Albe et de Philippe Deux; Farinace est le croc des noires boucheries; L'orfraie au fond de l'ombre a les yeux de Jeffryes; Tristan est au secret dans le bois d'un gibet. Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth, Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce, La matière leur met la chemise de force. Oh! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt, Messaline ou l'horrible Isabeau frémirait Si, dans ses actions du sépulcre voisines, Cette femme sentait qu'il lui vient des racines, Et qu'ayant été monstre, elle deviendra fleur! A chacun son forfait! à chacun sa douleur! Claude est l'algue que l'eau traîne de havre en havre; Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre; Hérode, c'est l'osier des berceaux vagissants; L'âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans, Se disperse et renaît dans les crachats des hommes; Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes Mêle, dans l'âtre abject et sous le vil chaudron, La fumée Érostrate à la flamme Néron.

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Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre, Tout est monstre, excepté l'homme, esprit solitaire.

L'âme que sa noirceur chasse du firmament Descend dans les degrés divers du châtiment Selon que plus ou moins d'obscurité la gagne. L'homme en est la prison, la bête en est le bagne, L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer. Le ciel d'en haut, le seul qui soit splendide et clair, La suit des yeux dans l'ombre, et, lui jetant l'aurore, Tâche, en la regardant, de l'attirer encore. O chute! dans la bête, à travers les barreaux De l'instinct, obstruant de pâles soupiraux, Ayant encor la voix, l'essor et la prunelle, L'âme entrevoit de loin la lueur éternelle; Dans l'arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux, Sent encor dans le vent quelque chose des cieux; Dans la pierre elle rampe, immobile, muette, Ne voyant même plus l'obscure silhouette Du monde qui s'éclipse et qui s'évanouit, Et face à face avec son crime dans la nuit, L'âme en ces trois cachots traîne sa faute noire. Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire; Elle sait ce qu'elle est; et, tombant sans appuis, Voit la clarté décroître à la paroi du puits; Elle assiste à sa chute; et, dur caillou qui roule, Pense: Je suis Octave; et, vil chardon qu'on foule, Crie au talon: Je suis Attila le géant; Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant Un crâne infect et noir, dit: Je suis Cléopâtre. Et, hibou, malgré l'aube, ours, en bravant le pâtre, Elle accomplit la loi qui l'enchaîne d'en haut; Pierre, elle écrase; épine, elle pique; il le faut. Le monstre est enfermé dans son horreur vivante. Il aurait beau vouloir dépouiller l'épouvante; Il faut qu'il reste horrible et reste châtié; O mystère! le tigre a peut-être pitié! Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile, A l'ombre des barreaux de la cage éternelle; Un invisible fil lie aux noirs échafauds Le noir corbeau dont l'aile est en forme de faulx; L'âme louve ne peut s'empêcher d'être louve, Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l'éprouve, Dans l'expiation par la fatalité. Jadis, sans la comprendre et d'un oeil hébété, L'Inde a presque entrevu cette métempsychose. La ronce devient griffe, et la feuille de rose Devient langue de chat, et, dans l'ombre et les cris, Horrible, lèche et boit le sang de la souris; Qui donc connaît le monstre appelé mandragore? Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore, Être en qui la laideur devient une clarté? Ce qui se passe en l'ombre où croît la fleur d'été Efface la terreur des antiques avernes. Étages effrayants! cavernes sur cavernes. Ruche obscure du mal, du crime et du remord!

Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord; Un arbre est là, dressant ses branches hérissées, Une dalle s'effondre au milieu des chaussées Que la charrette écrase et que l'hiver détruit, Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit, Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève, Dans cette profondeur terrible, une âme rêve! Que fait-elle? Elle songe à Dieu!

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Fatalité! Echéance! retour! revers! autre côté! O loi! pendant qu'assis à table, joyeux groupes, Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes, Oubliant qu'aujourd'hui par demain est guetté, Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté, Voilà ce qu'en sa nuit muette et colossale, Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle, Leur réserve la mort, ce sinistre rieur!

Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur, Le spectacle inouï de vos régions basses. O songeur, fallait-il qu'en ces nuits tu tombasses! Nous écoutons le cri de l'immense malheur. Au-dessus d'un rocher, d'un loup ou d'une fleur, Parfois nous apparaît l'âme à mi-corps sortie, Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas! presque engloutie; Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu'il tord, Et la fleur implacable et féroce la mord. Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance, La voix de ce que l'homme appelle le silence, Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés! Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés. A travers la matière, affreux caveau sans portes, L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes. Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets, Aux fureurs; et, la nuit, nous voyons les forêts, D'où cherchent à s'enfuir les larves enfermées, S'écheveler dans l'ombre en lugubres fumées. Partout, partout, partout! dans les flots, dans les bois, Dans l'herbe en fleurs, dans l'or qui sert de sceptre aux rois, Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette, Partout le châtiment contemple, observe ou guette, Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard; Et tout est l'oeil d'où sort ce terrible regard.

O châtiment! dédale aux spirales funèbres! Construction d'en bas qui cherche les ténèbres, Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit, Et, Babel renversée, au fond de l'ombre fuit!

L'homme qui plane et rampe, être crépusculaire, En est le milieu.

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L'homme est clémence et colère; Fond vil du puits, plateau radieux de la tour; Degré d'en haut pour l'ombre, et d'en bas pour le jour. L'ange y descend, la bête après la mort y monte; Pour la bête, il est gloire, et, pour l'ange, il est honte; Dieu mêle en votre race, hommes infortunés, Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.

De là vient que, parfois,--mystère que Dieu mène!-- On entend d'une bouche en apparence humaine Sortir des mots pareils à des rugissements, Et que, dans d'autres lieux et dans d'autres moments, On croit voir sur un front s'ouvrir des ailes d'anges.

Roi forçat, l'homme, esprit, pense, et, matière, mange. L'âme en lui ne se peut dresser sur son séant. L'homme, comme la brute abreuvé de néant, Vide toutes les nuits le verre noir du somme. La chaîne de l'enfer, liée au pied de l'homme, Ramène chaque jour vers le cloaque impur La beauté, le génie, envolés dans l'azur, Mêle la peste au souffle idéal des poitrines, Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.

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Par un côté pourtant l'homme est illimité. Le monstre a le carcan, l'homme a la liberté. Songeur, retiens ceci: l'homme est un équilibre. L'homme est une prison où l'âme reste libre. L'âme, dans l'homme, agit, fait le bien, fait le mal, Remonte vers l'esprit, retombe à l'animal; Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie, Dieu, quand une âme éclôt dans l'homme au bien poussé, Casse en son souvenir le fil de son passé; De là vient que la nuit en sait plus que l'aurore. Le monstre se connaît lorsque l'homme s'ignore. Le monstre est la souffrance, et l'homme est l'action. L'homme est l'unique point de la création Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure, L'âme doive oublier sa vie antérieure. Mystère! au seuil de tout l'esprit rêve ébloui.

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L'homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui, En suivant la clarté du bien, toujours présente; Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante, Voit Dieu, c'est là sa peine, et reste enchaîné loin.

L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin. L'ombre est sur ce qu'il voit par lui-même semée; La nuit sort de son oeil ainsi qu'une fumée; Homme, tu ne sais rien; tu marches, pâlissant! Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant! S'envole et flotte au vent soufflant d'une autre sphère, Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière, Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir. Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir; Qu'ont-ils vu? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils dit, ces fils d'Ève? Rien. Homme! autour de toi la création rêve. Mille êtres inconnus t'entourent dans ton mur. Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur, Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie: Toute une légion d'âmes t'est asservie; Pendant qu'elle te plaint, tu la foules aux pieds. Tous tes pas vers le jour sont par l'ombre épiés. Ce que tu nommes chose, objet, nature morte, Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte Voit arriver ta faute et voudrait se fermer. Ta vitre connaît l'aube, et dit: Voir! croire! aimer! Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes. Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges, La cendre dit au fond de l'âtre sépulcral: Regarde-moi; je suis ce qui reste du mal. Hélas! l'homme imprudent trahit, torture, opprime. La bête en son enfer voit les deux bouts du crime; Un loup pourrait donner des conseils à Néron. Homme! homme! aigle aveuglé, moindre qu'un moucheron! Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière, Tu vis, sans même avoir épelé la première Des constellations, sombre alphabet qui luit Et tremble sur la page immense de la nuit, Pendant que tu maudis et pendant que tu nies, Pendant que tu dis: Non! aux astres; aux génies: Non! à l'idéal: Non! à la vertu: Pourquoi? Pendant que tu te tiens en dehors de la loi, Copiant les dédains inquiets ou robustes De ces sages qu'on voit rêver dans les vieux bustes, Et que tu dis: Que sais-je? amer, froid, mécréant, Prostituant ta bouche au rire du néant, A travers le taillis de la nature énorme, Flairant l'éternité de son museau difforme, Là, dans l'ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.

Ah! je t'entends. Tu dis:--Quel deuil! la bête est peu, L'homme n'est rien. O loi misérable! ombre! abîme!--

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O songeur! cette loi misérable et sublime. Il faut donc tout redire à ton esprit chétif! A la fatalité, loi du monstre captif, Succède le devoir, fatalité de l'homme. Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme, Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent, La nécessité morne en devoir se changeant, Et l'âme, remontant à sa beauté première, Va de l'ombre fatale à la libre lumière. Or, je te le redis, pour se transfigurer, Et pour se racheter, l'homme doit ignorer. Il doit être aveuglé par toutes les poussières. Sans quoi, comme l'enfant guidé par des lisières, L'homme vivrait, marchant droit à la vision. Douter est sa puissance et sa punition. Il voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute; Où serait le mérite à retrouver sa route, Si l'homme, voyant clair, roi de sa volonté, Avait la certitude, ayant la liberté? Non. Il faut qu'il hésite en la vaste nature, Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure, Et qu'il compare au vice agitant son miroir, Au crime, aux voluptés, l'oeil en pleurs du devoir; Il faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie; Il court du mal au bien; il scrute, sonde, épie, Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout, Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout; Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente; Alors, son âme ailée éclate frémissante; L'ange éblouissant luit dans l'homme transparent. Le doute le fait libre, et la liberté, grand. La captivité sait; la liberté suppose, Creuse, saisit l'effet, le compare à la cause, Croit vouloir le bien-être et veut le firmament; Et, cherchant le caillou, trouve le diamant. C'est ainsi que du ciel l'âme à pas lents s'empare.

Dans le monstre, elle expie; en l'homme, elle répare.

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Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu. Les constellations, sombres lettres de feu, Sont les marques du bagne à l'épaule du monde. Dans votre région tant d'épouvante abonde, Que, pour l'homme, marqué lui-même du fer chaud, Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut, Le cancer resplendit, le scorpion flamboie, Et dans l'immensité le chien sinistre aboie! Ces soleils inconnus se groupent sur son front Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront; De toutes parts s'étend l'ombre incommensurable; En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'exécrable, Le pire, tas hideux, fourmillent; tout au fond, Ils échangent entre eux dans l'ombre ce qu'ils font; Typhon donne l'horreur, Satan donne le crime; Lugubre intimité du mal et de l'abîme! Amours de l'âme monstre et du monstre univers! Baiser triste! et l'informe engendré du pervers, La matière, le bloc, la fange, la géhenne, L'écume, le chaos, l'hiver, nés de la haine, Les faces de beauté qu'habitent des démons, Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons, Pris par la plante fauve et la bête féroce, Le grincement de dents, la peur, le rire atroce, L'orgueil, que l'infini courbe sous son niveau, Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau. La porte, affreuse et faite avec de l'ombre, est lourde; Par moments, on entend, dans la profondeur sourde, Les efforts que les monts, les flots, les ouragans, Les volcans, les forêts, les animaux brigands, Et tous les monstres font pour soulever le pêne; Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine, Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.

Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le voeu, Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites!

Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.

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Les mondes, dans la nuit que vous nommez l'azur, Par les brèches que fait la mort blême à leur mur, Se jettent en fuyant l'un à l'autre des âmes.

Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes, Vous avez des méchants de tous les univers, Condamnés qui, venus des cieux les plus divers, Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient; Tellement stupéfaits de ce monde qu'ils voient, Qu'eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler. On en sent quelques-uns frissonner et trembler. De là les songes vains du bronze et de l'augure.

Donc, représente-toi cette sombre figure: Ce gouffre, c'est l'égout du mal universel. Ici vient aboutir de tous les points du ciel La chute des punis, ténébreuse traînée. Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée, De chaque globe il tombe un flot vertigineux D'âmes, d'esprits malsains et d'êtres vénéneux, Flot que l'éternité voit sans fin se répandre. Chaque étoile au front d'or qui brille, laisse pendre Sa chevelure d'ombre en ce puits effrayant. Ame immortelle, vois, et frémis en voyant: Voilà le précipice exécrable où tu sombres.

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Oh! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres, Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond! Dans ce gouffre, où l'abîme en l'abîme se fond, Se tordent les forfaits, transformés en supplices, L'effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices, Les pleurs sous la toison, le soupir expiré Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré! Oh! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères! Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires; Mais vous pouvez pleurer sur l'énorme cachot Sans déranger le sombre équilibre d'en haut! Hélas! hélas! hélas! tout est vivant! tout pense! La mémoire est la peine, étant la récompense. Oh! comme ici l'on souffre et comme on se souvient! Torture de l'esprit que la matière tient! La brute et le granit, quel chevalet pour l'âme! Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme. L'arbre est un exilé, la roche est un proscrit. Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu'un rit Quand ces réalités sont là, remplissant l'ombre? La ruine, la mort, l'ossement, le décombre, Sont vivants. Un remords songe dans un débris. Pour l'oeil profond qui voit, les antres sont des cris. Hélas! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes; La perle est nuit; la neige est la fange des cimes; Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri, S'ouvre dans la chouette et dans le colibri; La mouche, âme, s'envole et se brûle à la flamme; Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme; L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau; Tout est douleur. Les fleurs souffrent sous le ciseau Et se ferment ainsi que des paupières closes: Toutes les femmes sont teintes du sang des roses; La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs, Et qui porte en sa main une touffe de fleurs, Respire en souriant un bouquet d'agonies. Pleurez sur les laideurs et les ignominies, Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver, Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver, Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre, Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre, Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux, Qui regarde toujours le ciel mystérieux! Plaignez l'oiseau de crime et la bête de proie. Ce que Domitien, César, fit avec joie, Tigre, il le continue avec horreur. Verrès, Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts; Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve: Son rire, au fond des bois, en hurlement s'achève; Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès. Sur ces tombeaux vivants, marqués d'obscurs arrêts, Penchez-vous attendri! versez votre prière! La pitié fait sortir des rayons de la pierre. Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau. La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau Des effets monstrueux, sortis des sombres causes. Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses. Hélas! le cabanon subit aussi l'écrou; Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou; Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres; La hache et le billot sont deux êtres lugubres; La hache souffre autant que le corps, le billot Souffre autant que la tête; ô mystères d'en haut! Ils se livrent une âpre et hideuse bataille; Il ébrèche la hache et la hache l'entaille; Ils se disent tout bas l'un à l'autre: Assassin! Et la hache maudit les hommes, sombre essaim, Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre, Elle revient dans l'ombre, et luit, miroir sinistre, Ruisselante de sang et reflétant les cieux; Et, la nuit, dans l'état morne et silencieux, Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême, Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même. Oh! que la terre est froide et que les rocs sont durs! Quelle muette horreur dans les halliers obscurs! Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche Tombent; le vent met nue et torture la branche; Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts! Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes! C'est une âme que l'eau scie en ses froides lames; C'est une âme que fait ruisseler le pressoir. Ténèbres! l'univers est hagard. Chaque soir, Le noir horizon monte et la nuit noire tombe; Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe; Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament, O terreur! sur le jour, écrasé lentement, La tenaille de l'ombre effroyable se ferme. Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe. Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez! Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés, Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.

Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires Comme un rayon lointain de l'éternel amour; Alors, l'hyène Atrée et le chacal Timour, Et l'épine Caïphe et le roseau Pilate, Le volcan Alaric à la gueule écarlate, L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria, Le sanglier Selim et le porc Borgia, Poussent des cris vers l'Être adorable; et les bêtes Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes, Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs, Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs, Se brisent; la douceur saisit le plus farouche; Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche; Le vautour dit dans l'ombre au passereau: Pardon! Une caresse sort du houx et du chardon; Tous les rugissements se fondent en prières; On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres; Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs Tressaillent; le rocher se met à fondre en pleurs. Des bras se lèvent hors de la tombe dormante; Le vent gémit, la nuit se plaint, l'eau se lamente, Et sous l'oeil attendri qui regarde d'en haut, Tout l'abîme n'est plus qu'un immense sanglot.

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Espérez! espérez! espérez, misérables! Pas de deuil infini, pas de maux incurables, Pas d'enfer éternel! Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles; Les bonnes actions sont les gonds invisibles De la porte du ciel.

Le deuil est la vertu, le remords est le pôle Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle; Quand, devant Jéhovah, Un vivant reste pur dans les ombres charnelles, La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes A l'homme qui s'en va

Les enfers se refont édens; c'est là leur tâche. Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche. Vivants, je vous le dis, Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste D'augmenter sur vos fronts le ciel; quiconque est juste Travaille au paradis.

L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte! Aimez-vous! aimez-vous, car c'est la chaleur sainte, C'est le feu du vrai jour. Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame La sublimation de l'être par la flamme, De l'homme par l'amour!

Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine, L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine; Dieu, c'est le grand aimant; Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle, Vers les immensités de l'aurore éternelle Se tournent lentement!

Oh! comme vont chanter toutes les harmonies, Comme rayonneront dans les sphères bénies Les faces de clarté, Comme les firmaments se fondront en délires, Comme tressailleront toutes les grandes lyres De la sérénité,

Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres, Faisant évanouir en splendeurs les misères, Changeant l'absinthe en miel, Inondant de beauté la nuit diminuée, Ainsi que le soleil tire à lui la nuée Et l'emplit d'arcs-en-ciel,

Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres, Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres Où le mal le pria, Monter l'énormité, bégayant des louanges, Fera rentrer, parmi les univers archanges, L'univers paria!

On verra palpiter les fanges éclairées; Et briller les laideurs les plus désespérées Au faîte le plus haut, L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres, Luire, et se redresser, portant des épis d'astres, La paille du cachot!

La clarté montera dans tout comme une sève; On verra rayonner au front du boeuf qui rêve Le céleste croissant; Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre, Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre Un Job resplendissant!

O disparition de l'antique anathème! La profondeur disant à la hauteur: Je t'aime! O retour du banni! Quel éblouissement au fond des cieux sublimes! Quel surcroît de clarté que l'ombre des abîmes S'écriant: Sois béni!

On verra le troupeau des hydres formidables Sortir, monter du fond des brumes insondables Et se transfigurer; Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes, Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes, Les monstres s'azurer!