Les contemplations: Aujourd'hui, 1843-1856
Chapter 10
Oui, grâce aux penseurs, à ces sages, A ces fous qui disent: Je vois! Les ténèbres sont des visages, Le silence s'emplit de voix! L'homme, comme âme, en Dieu palpite, Et, comme être, se précipite Dans le progrès audacieux; Le muet renonce à se taire; Tout luit; la noirceur de la terre S'éclaire à la blancheur des cieux.
Ils tirent de la créature Dieu par l'esprit et le scalpel; Le grand caché de la nature Vient hors de l'antre à leur appel; A leur voix, l'ombre symbolique Parle, le mystère s'explique, La nuit est pleine d'yeux de lynx; Sortant, de force, le problème Ouvre les ténèbres lui-même, Et l'énigme éventre le sphinx.
Oui, grâce à ces hommes suprêmes, Grâce à ces poëtes vainqueurs, Construisant des autels poëmes Et prenant pour pierres les coeurs, Comme un fleuve d'âme commune, Du blanc pilône à l'âpre rune, Du brahme au flamine romain, De l'hiérophante au druide, Une sorte de Dieu fluide Coule aux veines du genre humain.
VII
Le noir cromlech, épars dans l'herbe, Est sur le mont silencieux; L'archipel est sur l'eau superbe; Les pléiades sont dans les cieux; O mont! ô mer! voûte sereine! L'herbe, la mouette, l'âme humaine, Que l'hiver désole ou poursuit, Interrogent, sombres proscrites, Ces trois phrases dans l'ombre écrites Sur les trois pages de la nuit.
--O vieux cromlech de la Bretagne, Qu'on évite comme un récif, Qu'écris-tu donc sur la montagne? --Nuit! répond le cromlech pensif. --Archipel où la vague fume, Quel mot jettes-tu dans la brume? --Mort! dit la roche à l'alcyon. --Pléiades qui percez nos voiles, Qu'est-ce que disent vos étoiles? --Dieu! dit la constellation.
C'est, ô noirs témoins de l'espace, Dans trois langues le même mot! Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe, S'effeuille et meurt, tombe là-haut. Nous faisons tous la même course. Être abîme, c'est être source. Le crêpe de la nuit en deuil, La pierre de la tombe obscure, Le rayon de l'étoile pure Sont les paupières du même oeil!
L'unité reste, l'aspect change; Pour becqueter le fruit vermeil, Les oiseaux volent à l'orange Et les comètes au soleil; Tout est l'atome et tout est l'astre; La paille porte, humble pilastre, L'épi d'où naissent les cités; La fauvette à la tête blonde Dans la goutte d'eau boit un monde...-- Immensités! immensités!
Seul, la nuit, sur sa plate-forme, Herschell poursuit l'être central A travers la lentille énorme, Cristallin de l'oeil sidéral; Il voit en haut Dieu dans les mondes Tandis que, des hydres profondes Scrutant les monstrueux combats, Le microscope formidable, Plein de l'horreur de l'insondable, Regarde l'infini d'en bas!
VIII
Dieu, triple feu, triple harmonie, Amour, puissance, volonté, Prunelle énorme d'insomnie, De flamboiement et de bonté, Vu dans toute l'épaisseur noire, Montrant ses trois faces de gloire A l'âme, à l'être, au firmament, Effarant les yeux et les bouches, Emplit les profondeurs farouches D'un immense éblouissement.
Tous ces mages, l'un qui réclame, L'autre qui voulut ou couva, Ont un rayon qui de leur âme Va jusqu'à l'oeil de Jéhovah; Sur leur trône leur esprit songe; Une lueur qui d'en haut plonge, Qui descend du ciel sur les monts Et de Dieu sur l'homme qui souffre, Rattache au triangle du gouffre L'escarboucle des Salomons.
IX
Ils parlent à la solitude, Et la solitude comprend; Ils parlent à la multitude, Et font écumer ce torrent; Ils font vibrer les édifices; Ils inspirent les sacrifices Et les inébranlables fois; Sombres, ils ont en eux, pour muse, La palpitation confuse De tous les êtres à la fois.
Comment naît un peuple? Mystère! A de certains moments, tout bruit A disparu; toute la terre Semble une plaine de la nuit; Toute lueur s'est éclipsée; Pas de verbe, pas de pensée, Rien dans l'ombre et rien dans le ciel, Pas un oeil n'ouvre ses paupières...-- Le désert blême est plein de pierres, Ézéchiel! Ézéchiel!
Mais un vent sort des cieux sans bornes, Grondant comme les grandes eaux, Et souffle sur ces pierres mornes, Et de ces pierres fait des os; Ces os frémissent, tas sonore; Et le vent souffle, et souffle encore Sur ce triste amas agité, Et de ces os il fait des hommes, Et nous nous levons et nous sommes, Et ce vent, c'est la liberté!
Ainsi s'accomplit la genèse Du grand rien d'où naît le grand tout. Dieu pensif dit: Je suis bien aise Que ce qui gisait soit debout. Le néant dit: J'étais souffrance; La douleur dit: Je suis la France! O formidable vision! Ainsi tombe le noir suaire; Le désert devient ossuaire, Et l'ossuaire nation.
X
Tout est la mort, l'horreur, la guerre; L'homme par l'ombre est éclipsé; L'Ouragan par toute la terre Court comme un enfant insensé. Il brise à l'hiver les feuillages, L'éclair aux cimes, l'onde aux plages, A la tempête le rayon; Car c'est l'ouragan qui gouverne Toute cette étrange caverne Que nous nommons Création.
L'ouragan, qui broie et torture, S'alimente, monstre croissant, De tout ce que l'âpre nature A d'horrible et de menaçant; La lave en feu le désaltère; Il va de Quito, blanc cratère Qu'entoure un éternel glaçon, Jusqu'à l'Hékla, mont, gouffre et geôle, Bout de la mamelle du pôle Que tette ce noir nourrisson!
L'ouragan est la force aveugle, L'agitateur du grand linceul; Il rugit, hurle, siffle, beugle, Étant toute l'hydre à lui seul; Il flétrit ce qui veut éclore; Il dit au printemps, à l'aurore, A la paix, à l'amour: Va-t'en! Il est rage et foudre; il se nomme Barbarie et crime pour l'homme, Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
C'est le souffle de la matière, De toute la nature craint; L'Esprit, ouragan de lumière, Le poursuit, le saisit, l'étreint; L'Esprit terrasse, abat, dissipe Le principe par le principe; Il combat, en criant: Allons! Les chaos par les harmonies, Les éléments par les génies, Par les aigles les aquilons!
Ils sont là, hauts de cent coudées, Christ en tête, Homère au milieu, Tous les combattants des idées, Tous les gladiateurs de Dieu; Chaque fois qu'agitant le glaive, Une forme du mal se lève Comme un forçat dans son préau, Dieu, dans leur phalange complète, Désigne quelque grand athlète De la stature du fléau.
Surgis, Volta! dompte en ton aire Les Fluides, noir phlégéton! Viens, Franklin! voici le Tonnerre. Le Flot gronde; parais, Fulton! Rousseau! prends corps à corps la Haine. L'Esclavage agite sa chaîne; O Voltaire! aide au paria! La Grève rit, Tyburn flamboie, L'affreux chien Montfaucon aboie, On meurt...--Debout, Beccaria!
Il n'est rien que l'homme ne tente. La foudre craint cet oiseleur. Dans la blessure palpitante Il dit: Silence! à la douleur. Sa vergue peut-être est une aile; Partout où parvient sa prunelle, L'âme emporte ses pieds de plomb; L'étoile, dans sa solitude, Regarde avec inquiétude Blanchir la voile de Colomb.
Près de la science l'art flotte, Les yeux sur le double horizon; La poésie est un pilote; Orphée accompagne Jason. Un jour, une barque perdue Vit à la fois dans l'étendue Un oiseau dans l'air spacieux, Un rameau dans l'eau solitaire; Alors, Gama cria: La terre! Et Camoëns cria: Les cieux!
Ainsi s'entassent les conquêtes. Les songeurs sont les inventeurs. Parlez, dites ce que vous êtes, Forces, ondes, aimants, moteurs! Tout est stupéfait dans l'abîme, L'ombre, de nous voir sur la cime, Les monstres, qu'on les ait bravés Dans les cavernes étonnées, Les perles, d'être devinées, Et les mondes d'être trouvés!
Dans l'ombre immense du Caucase, Depuis des siècles, en rêvant, Conduit par les hommes d'extase, Le genre humain marche en avant; Il marche sur la terre; il passe, Il va, dans la nuit, dans l'espace, Dans l'infini, dans le borné, Dans l'azur, dans l'onde irritée, A la lueur de Prométhée, Le libérateur enchaîné!
XI
Oh! vous êtes les seuls pontifes, Penseurs, lutteurs des grands espoirs, Dompteurs des fauves hippogriffes, Cavaliers des pégases noirs! Ames devant Dieu toutes nues, Voyant des choses inconnues, Vous savez la religion! Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre, La nuée aux croupes sans nombre Lui dit: Me voici, Légion!
Et, quand vous sortez du problème, Célébrateurs, révélateurs! Quand, rentrant dans la foule blême, Vous redescendez des hauteurs, Hommes que le jour divin gagne, Ayant mêlé sur la montagne Où montent vos chants et nos voeux, Votre front au front de l'aurore, O géants! vous avez encore De ses rayons dans les cheveux!
Allez tous à la découverte! Entrez au nuage grondant! Et rapportez à l'herbe verte, Et rapportez au sable ardent, Rapportez, quel que soit l'abîme, A l'Enfer, que Satan opprime, Au Tartare, où saigne Ixion, Aux coeurs bons, à l'âme méchante À tout ce qui rit, mord ou chante, La grande bénédiction!
Oh! tous à la fois, aigles, âmes, Esprits, oiseaux, essors, raisons, Pour prendre en vos serres les flammes, Pour connaître les horizons, A travers l'ombre et les tempêtes, Ayant au-dessus de vos têtes Mondes et soleils, au-dessous Inde, Égypte, Grèce et Judée, De la montagne et de l'idée, Envolez-vous! envolez-vous!
N'est-ce pas que c'est ineffable De se sentir immensité, D'éclairer ce qu'on croyait fable A ce qu'on trouve vérité, De voir le fond du grand cratère, De sentir en soi du mystère Entrer tout le frisson obscur, D'aller aux astres, étincelle, Et de se dire: Je suis l'aile! Et de se dire: J'ai l'azur!
Allez, prêtres! allez, génies! Cherchez la note humaine, allez, Dans les suprêmes symphonies Des grands abîmes étoilés! En attendant l'heure dorée, L'extase de la mort sacrée, Loin de nous, troupeaux soucieux, Loin des lois que nous établîmes, Allez goûter, vivants sublimes, L'évanouissement des cieux!
Janvier 1856.
XXIV
EN FRAPPANT A UNE PORTE
J'ai perdu mon père et ma mère, Mon premier né, bien jeune, hélas! Et pour moi la nature entière Sonne le glas.
Je dormais entre mes deux frères; Enfants, nous étions trois oiseaux; Hélas! le sort change en deux bières Leurs deux berceaux.
Je t'ai perdue, ô fille chère, Toi qui remplis, ô mon orgueil, Tout mon destin de la lumière De ton cercueil!
J'ai su monter, j'ai su descendre. J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux. J'ai connu la pourpre, et la cendre Qui me va mieux.
J'ai connu les ardeurs profondes, J'ai connu les sombres amours; J'ai vu fuir les ailes; les ondes, Les vents, les jours.
J'ai sur ma tête des orfraies; J'ai sur tous mes travaux l'affront, Aux pieds la poudre, au coeur des plaies, L'épine au front.
J'ai des pleurs à mon oeil qui pense, Des trous à ma robe en lambeau; Je n'ai rien à la conscience; Ouvre, tombeau.
Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
XXV
NOMEN, NUMEN, LUMEN
Quand il eut terminé, quand les soleils épars, Éblouis, du chaos montant de toutes parts, Se furent tous rangés à leur place profonde, Il sentit le besoin de se nommer au monde; Et l'être formidable et serein se leva; Il se dressa sur l'ombre et cria: JÉHOVAH! Et dans l'immensité ces sept lettres tombèrent; Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent, Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon, Les sept astres géants du noir septentrion.
Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
XXVI
CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE
L'homme en songeant descend au gouffre universel. J'errais près du dolmen qui domine Rozel, A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île. Le spectre m'attendait; l'être sombre et tranquille Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit, M'emporta sur le haut du rocher, et me dit:
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Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route; Que, de l'astre au ciron, l'immensité s'écoute; Que tout a conscience en la création; Et l'oreille pourrait avoir sa vision, Car les choses et l'être ont un grand dialogue. Tout parle; l'air qui passe et l'alcyon qui vogue, Le brin d'herbe, la fleur, le germe, l'élément. T'imaginais-tu donc l'univers autrement? Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre, Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre, L'orage, le torrent roulant de noirs limons, Le rocher dans les flots, la bête dans les monts, La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre, Et qu'il n'aurait rien mis dans l'éternel murmure? Crois-tu que l'eau du fleuve et les arbres des bois, S'ils n'avaient rien à dire, élèveraient la voix? Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte? Crois-tu que l'océan, qui se gonfle et qui lutte, Serait content d'ouvrir sa gueule jour et nuit Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit, Et qu'il voudrait rugir, sous l'ouragan qui vole, Si son rugissement n'était une parole? Crois-tu que le tombeau, d'herbe et de nuit vêtu, Ne soit rien qu'un silence? et te figures-tu Que la création profonde, qui compose Sa rumeur des frissons du lys et de la rose, De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu, Ne sait ce qu'elle dit quand elle parle à Dieu? Crois-tu qu'elle ne soit qu'une langue épaissie? Crois-tu que la nature énorme balbutie, Et que Dieu se serait, dans son immensité, Donné pour tout plaisir, pendant l'éternité, D'entendre bégayer une sourde-muette? Non, l'abîme est un prêtre et l'ombre est un poëte; Non, tout est une voix et tout est un parfum; Tout dit dans l'infini quelque chose à quelqu'un; Une pensée emplit le tumulte superbe. Dieu n'a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe. Tout, comme toi, gémit ou chante comme moi; Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi Tout parle? Écoute bien. C'est que vents, ondes, flamme Arbres, roseaux, rochers, tout vit! Tout est plein d'âmes.
Mais comment! Oh! voilà le mystère inouï. Puisque tu ne t'es pas en route évanoui, Causons.
Dieu n'a créé que l'être impondérable. Il le fit radieux, beau, candide, adorable, Mais imparfait; sans quoi, sur la même hauteur, La créature étant égale au créateur, Cette perfection, dans l'infini perdue, Se serait avec Dieu mêlée et confondue, Et la création, à force de clarté, En lui serait rentrée et n'aurait pas été. La création sainte où rêve le prophète, Pour être, ô profondeur! devait être imparfaite.
Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.
L'être créé, paré du rayon baptismal, En des temps dont nous seuls conservons la mémoire, Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire; Tout était chant, encens, flamme, éblouissement; L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant, Et de tous les parfums tour à tour était l'hôte; Tout nageait, tout volait.
Or, la première faute Fut le premier poids.
Dieu sentit une douleur. Le poids prit une forme, et, comme l'oiseleur Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte, Il tomba, traînant l'ange éperdu dans sa chute. Le mal était fait. Puis tout alla s'aggravant; Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent; L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme. L'âme tomba, des maux multipliant la somme, Dans la brute, dans l'arbre, et même, au-dessous d'eux, Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux. Êtres vils qu'à regret les anges énumèrent! Et de tous ces amas des globes se formèrent, Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit. Le mal, c'est la matière. Arbre noir, fatal fruit.
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Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre? Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre, Qui liée à tes pas comme un spectre vivant, Va tantôt en arrière et tantôt en avant, Qui se mêle à la nuit, sa grande soeur funeste, Et qui contre le jour, noire et dure, proteste, D'où vient-elle? De toi, de ta chair, du limon Dont l'esprit se revêt en devenant démon; De ce corps qui, créé par ta faute première, Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière; De ta matière, hélas! de ton iniquité. Cette ombre dit:--Je suis l'être d'infirmité; Je suis tombé déjà; je puis tomber encore.-- L'ange laisse passer à travers lui l'aurore; Nul simulacre obscur ne suit l'être aromal; Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal.
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Maintenant, c'est ici le rocher fatidique, Et je vais t'expliquer tout ce que je t'indique; Je vais t'emplir les yeux de nuit et de lueurs. Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs. Le vent d'en haut sur moi passe, et, ce qu'il m'arrache, Je te le jette; prends, et vois. Et, d'abord, sache Que le monde où tu vis est un monde effrayant Devant qui le songeur, sous l'infini ployant, Lève les bras au ciel et recule terrible. Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible. Vous habitez le seuil du monde châtiment. Mais vous n'êtes pas hors de Dieu complétement; Dieu, soleil dans l'azur, dans la cendre étincelle, N'est hors de rien, étant la fin universelle; L'éclair est son regard, autant que le rayon; Et tout, même le mal, est la création, Car le dedans du masque est encor la figure.
--O sombre aile invisible à l'immense envergure Esprit! esprit! esprit! m'écriai-je éperdu. Le spectre poursuivit sans m'avoir entendu:
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Faisons un pas de plus dans ces choses profondes.
Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes, Et tu dis:--Je suis seul, car je suis le penseur. L'univers n'a que moi dans sa morne épaisseur. En deçà, c'est la nuit; au-delà, c'est le rêve. L'idéal est un oeil que la science crève. C'est moi qui suis la fin et qui suis le sommet.-- Voyons; observes-tu le boeuf qui se soumet? Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres? Interroges-tu l'onde? et, quand tu vois des arbres, Parles-tu quelquefois à ces religieux? Comme sur le versant d'un mont prodigieux, Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l'ombre, Tu vois monter à toi la création sombre. Le rocher est plus loin, l'animal est plus près. Comme le faîte altier et vivant, tu parais! Mais, dis, crois-tu que l'être illogique nous trompe? L'échelle que tu vois, crois-tu qu'elle se rompe? Crois-tu, toi dont les sens d'en haut sont éclairés, Que la création qui, lente et par degrés, S'élève à la lumière, et, dans sa marche entière, Fait de plus de clarté luire moins de matière Et mêle plus d'instincts au monstre décroissant, Crois-tu que cette vie énorme, remplissant De souffles le feuillage et de lueurs la tête, Qui va du roc à l'arbre et de l'arbre à la bête, Et de la pierre à toi monte insensiblement, S'arrête sur l'abîme à l'homme, escarpement? Non, elle continue, invincible, admirable, Entre dans l'invisible et dans l'impondérable, Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l'azur D'un monde éblouissant, miroir du monde obscur, D'êtres voisins de l'homme et d'autres qui s'éloignent, D'esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent D'anges faits de rayons comme l'homme d'instincts; Elle plonge à travers les deux jamais atteints, Sublime ascension d'échelles étoilées, Des démons enchaînés monte aux âmes ailées, Fait toucher le front sombre au radieux orteil, Rattache l'astre esprit à l'archange soleil, Relie, en traversant des millions de lieues, Les groupes constellés et les légions bleues, Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu, Et dans les profondeurs s'évanouit en Dieu!
Cette échelle apparaît vaguement dans la vie Et dans la mort. Toujours les justes l'ont gravie: Jacob en la voyant, et Caton sans la voir. Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.
Et cette échelle vient de plus loin que la terre. Sache qu'elle commence aux mondes du mystère, Aux mondes des terreurs et des perditions; Et qu'elle vient, parmi les pâles visions, Du précipice où sont les larves et les crimes, Où la création, effrayant les abîmes, Se prolonge dans l'ombre en spectre indéfini. Car, au-dessous du globe où vit l'homme banni, Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide, Dans cette plénitude horrible qu'on croit vide, Le mal, qui par la chair, hélas! vous asservit, Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit! Là, sombre et s'engloutit, dans des flots de désastres, L'hydre Univers tordant son corps écaillé d'astres; Là, tout flotte et s'en va dans un naufrage obscur; Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur, De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre; Et l'on voit tout au fond, quand l'oeil ose y descendre, Au delà de la vie, et du souffle et du bruit, Un affreux soleil noir d'où rayonne la nuit!
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Donc, la matière pend à l'idéal, et tire L'esprit vers l'animal, l'ange vers le satyre, Le sommet vers le bas, l'amour vers l'appétit. Avec le grand qui croule elle fait le petit.
Comment de tant d'azur tant de terreur s'engendre, Comment le jour fait l'ombre et le feu pur la cendre, Comment la cécité peut naître du voyant, Comment le ténébreux descend du flamboyant, Comment du monstre esprit naît le monstre matière, Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire, Tu le sauras; la tombe est faite pour savoir; Tu verras; aujourd'hui, tu ne peux qu'entrevoir; Mais, puisque Dieu permet que ma voix t'avertisse, Je te parle. Et, d'abord, qu'est-ce que la justice? Qui la rend? qui la fait? où? quand? à quel moment? Qui donc pèse la faute? et qui le châtiment?
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L'être créé se meut dans la lumière immense.
Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence; Il a ses actions pour juges. Il suffit Qu'il soit méchant ou bon; tout est dit. Ce qu'on fit, Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre. L'être ouvre à son insu de lui-même le livre; Sa conscience calme y marque avec le doigt Ce que l'ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit. On agit, et l'on gagne ou l'on perd à mesure; On peut être étincelle ou bien éclaboussure; Lumière ou fange, archange au vol d'aigle ou bandit; L'échelle vaste est là. Comme je te l'ai dit, Par des zones sans fin la vie universelle Monte, et par des degrés innombrables ruisselle, Depuis l'infâme nuit jusqu'au charmant azur. L'être en la traversant devient mauvais ou pur. En haut plane la joie; en bas l'horreur se traîne. Selon que l'âme, aimante, humble, bonne, sereine, Aspire à la lumière et tend vers l'idéal, Ou s'alourdit, immonde, au poids croissant du mal, Dans la vie infinie on monte et l'on s'élance, Ou l'on tombe; et tout être est sa propre balance.
Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois, Nous pesons, et chacun descend selon son poids.
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Hommes! nous n'approchons que les paupières closes, De ces immensités d'en bas. Viens, si tu l'oses! Regarde dans ce puits morne et vertigineux, De la création compte les sombres noeuds, Viens, vois, sonde: Au-dessous de l'homme qui contemple, Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple, Être en qui l'instinct vit dans la raison dissous, Est l'animal courbé vers la terre; au-dessous De la brute est la plante inerte, sans paupière Et sans cris; au-dessous de la plante est la pierre;
Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.
Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon.
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Toute faute qu'on fait est un cachot qu'on s'ouvre Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre, Les êtres de fureur, de sang, de trahison, Avec leurs actions bâtissent leur prison; Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l'épaule Et l'éveille, hagard, se retrouve en la geôle Que lui fit son forfait derrière lui rampant; Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.
L'homme marche sans voir ce qu'il fait dans l'abîme. L'assassin pâlirait s'il voyait sa victime; C'est lui. L'oppresseur vil, le tyran sombre et fou, En frappant sans pitié sur tous, forge le clou Qui le clouera dans l'ombre au fond de la matière.
Les tombeaux sont les trous du crible cimetière, D'où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,
L'effrayant tourbillon des âmes.
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