Les conséquences politiques de la paix
Part 7
La statistique nous apprend que l'Europe de 1914 comptait vingt-six États. Il y en a, dans l'Europe de 1920, au moins trente-deux, chiffre qui n'est pas encore définitif, car il subsiste des incertitudes au sujet de quelques-uns, sans parler, bien entendu, de la fragilité de quelques autres dont l'existence pourrait être brève. Ces nouveaux États se sont détachés ou ils ont été détachés de l'empire russe et de l'empire austro-hongrois. Ce sont, du nord au sud, la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéco-Slovaquie. Entre l'Autriche et la Hongrie, il n'y a plus de lien et chacune compte pour une unité.
Tous ces États offrent un trait commun: ils sont dépourvus de frontières naturelles. Leurs limites sont à peu près, et tant bien que mal, celles de la nationalité dont ils portent le nom. Encore convient-il de faire de nombreuses réserves. La nationalité polonaise est diffuse, et, surtout à l'est, du côté de la Russie, il est extrêmement difficile de discerner où elle s'arrête. La Tchéco-Slovaquie, comme nous l'avons déjà indiqué, est presque aussi bigarrée que l'ancien empire des Habsbourg, et l'élément national, l'élément tchèque proprement dit, ne domine pas autant qu'il faudrait. La Hongrie, à l'opposé, se plaint de n'avoir pas son compte de Hongrois et annonce un «irrédentisme». Quant à l'Autriche, sur le papier c'est un État, mais ce n'est plus que le résidu d'un État, auquel manquent les conditions non seulement de la durée, mais de la vie.
Qu'ils soient ressuscités ou qu'ils soient le reste de quelque chose de plus vaste, ces nouveaux venus ont une étendue et une population inégales. Le plus grand serait la Pologne si, en ce moment encore, il y avait rien de moins assuré que les frontières et peut-être le sort de la République polonaise. Les autres varient entre une quinzaine de millions d'habitants (Tchéco-Slovaquie), sept ou huit (Autriche et Hongrie), un, deux ou trois pour le reste.
Dans toute l'Europe orientale et centrale, il y a des «marches» et des «confins» qui ne résultent pas seulement de la configuration du sol et de l'absence de limites naturelles. Les limites dites naturelles sont loin d'avoir un caractère absolu. Si, en Occident, la géographie semble les indiquer, l'histoire y a plus de part encore. Ailleurs, il y a beaucoup de nationalités et peu de nations. Ce qui fait une nation, c'est l'habitude de vivre ensemble. La frontière a un sens précis quand des hommes savent qu'au delà du poteau cessent des moeurs, des coutumes, des souvenirs auxquels ils sont attachés. Dans les nouveaux États, rien de pareil à ce contour idéal, plus résistant qu'aucun rempart. Tout y est neuf, imprécis et amorphe. Dix, vingt, cent combinaisons politiques et distributions territoriales différentes de celles que la paix a décrétées sont possibles et ne seraient ni plus ni moins raisonnables. Pourquoi une ville libre de Dantzig? Pourquoi le district de Teschen, où cohabitent des Polonais, des Allemands et des Tchèques, partagé de telle manière plutôt que de telle autre? Pourquoi la nationalité ruthène est-elle niée quand la voisine se voit reconnaître une sorte de droit divin? Une plasticité presque infinie reste l'apanage de ces peuples et de ces régions. Et la plasticité, c'est l'instabilité.
A défaut de frontières naturelles et de frontières historiques, ces États-enfants ont-ils reçu au moins des frontières stratégiques? Ont-ils le moyen de se défendre? Pas plus que pour la France, on n'y a songé pour eux. Dans son remarquable rapport sur les stipulations territoriales des traités de paix, M. Charles Benoist relève un oubli singulier. Une Tchéco-Slovaquie a été créée, mais le quadrilatère de Glatz, clef de la Bohême, par où l'armée prussienne avait passé en 1866, a été laissé à l'Allemagne, comme si le mot de Bismarck avait cessé d'être vrai: «Celui qui est le maître de la Bohême est le maître de l'Europe centrale», et comme si cette proposition n'était pas démontrée par les deux batailles fameuses de la Montagne-Blanche et de Sadowa.
Les États anciens à qui la guerre a valu des accroissements considérables ne sont d'ailleurs pas mieux constitués que les États nouveaux. Comme la Tchéco-Slovaquie, la Roumanie et la Yougo-Slavie sont tout en longueur. Par rapport à leur étendue, le développement de leurs frontières est excessif et, par conséquent, la défense en est extrêmement difficile. Près de la moitié de la Grèce ne sera qu'un littoral, une bande côtière. La Grèce, dépourvue d'«épine dorsale», comme disait M. Venizelos avant de succomber à la mégalomanie, sera très exposée et très faible. La sécurité manque à tous ces pays dont la construction n'est ni naturelle ni rationnelle. La force leur manque également. Et quand des peuples ne se sentent ni forts ni sûrs, leur politique louvoie.
Les provinces «rédimées» ou conquises qui ont doublé la Roumanie, triplé la Serbie, accru la Grèce dans des proportions excessives, n'ont d'ailleurs pas ajouté autant qu'il semble à la puissance de ces États. Imaginons que l'Alsace-Lorraine soit égale en superficie et en population au reste de la France. Imaginons qu'une telle Alsace n'eût jamais fait partie de l'unité française ou n'en eût fait partie que dans des temps très lointains. Quelles difficultés nous aurions à l'administrer! Voilà justement le cas des États qui ont été dotés de vastes provinces. L'assimilation de ces territoires et de leurs habitants sera longue et délicate, quand elle ne sera pas pénible. C'est une oeuvre qui laissera aux gouvernements peu de loisir et peu de liberté, en même temps que la conscience de leur fragilité ajoutera à leur peur naturelle des coups. Bien mieux placés que nous pour mesurer les périls de la situation dans l'Europe centrale, loin de courir à des alliances en vue de la guerre défensive contre l'Allemagne et à plus forte raison contre une coalition germano-russe, les alliances qu'ils concevront seront conclues comme une assurance contre les risques. Ainsi la «petite Entente», qui s'est formée entre Prague, Belgrade et Bucarest au mois d'août 1920, quand la Pologne a été en danger, a pris ouvertement le caractère d'une «ligue des neutres».
Enfin, et ce n'est pas la moindre chose à considérer, quels sont les hommes et les principes qui dirigent les pays neufs? Quelle est la nature de leurs institutions? A quel régime sont-ils soumis? Quelles garanties offrent-ils à l'intérieur contre les tares diverses dont ils ont été affligés à leur naissance? L'unité nationale de la plupart d'entre eux est encore à faire. La Tchéco-Slovaquie ne porte sans doute ce nom que pour signifier que la fusion entre Tchèques et Slovaques est loin d'être accomplie. Ces pays sont à l'âge des maladies d'enfance. Où est, chez eux, l'élément fixe, l'expression permanente qui, à l'origine de toutes les nations européennes demeurées solides, a été une dynastie? Sauf la Roumanie, la Yougo-Slavie et la Grèce qui conservent la leur,--bien ébranlée dans ce dernier pays,--les autres nationalités ont sauté à pieds joints dans la démocratie pure. Tout le long du dix-neuvième siècle, il avait été admis que les peuples enfants avaient, plus que les autres, besoin de tuteurs. Une nationalité qu'on libérait, une «unité» qui se formait recevaient ou se donnaient une monarchie constitutionnelle. Celles qui n'avaient pas de famille désignée par l'histoire empruntaient un prince à une dynastie régnante pour éviter les compétitions, et la greffe produisait ses effets ordinaires. Le nouveau roi se nationalisait rapidement. Il apportait des relations avec l'étranger, de l'expérience politique, des méthodes de gouvernement, quelquefois même le noyau d'un personnel administratif. Sa présence atténuait les luttes de partis. Tel fut le cas de la Grèce, de la Belgique, de la Roumanie, de la Bulgarie, sans parler de l'Allemagne et de l'Italie dont l'unité avait été due aux maisons de Prusse et de Savoie. Neuf années seulement avant la guerre, les Norvégiens, s'étant séparés de la Suède, avaient encore librement choisi la forme monarchique comme étant la plus convenable à leurs débuts. En 1919, la mode avait changé. Les Alliés ont affranchi les nationalités en masse et ils ont instauré la démocratie universelle. Tous les nouveaux États, sans exception, sont au régime de la République parlementaire. Leur constitution est calquée sur les modèles les plus hardis. Dangereuse expérience. Ceux qui peut-être ne la désiraient qu'à moitié ont dû la subir. Ils seraient mal notés, suspects de tendances autocratiques et de sympathies pour Guillaume II, accusés d'impérialisme, s'ils n'attestaient pas leur fidélité aux idées républicaines. En sorte que la Pologne elle-même essaye de nouveau ce qui l'a jadis tuée.
La démocratie pure est introduite dans des pays qui ont tout à créer, tout à fonder, des frontières à défendre, des populations hétérogènes à unir: oeuvre rude, de longue haleine, qui s'accommode mal d'un gouvernement faible, instable et divisé. Étant neufs, ces pays ne possèdent pas le correctif des pays anciens qui ont adopté la démocratie sur le tard. Ils n'ont pas de formation sociale historique, d'organisation administrative, de traditions politiques et bureaucratiques. Et il n'y a pas à craindre seulement que leur développement en soit retardé ou compromis. Ce qu'ils ont de plus précieux, la nationalité elle-même, peut être remis en question. Le régime des partis ouvre la porte aux intrigues de l'étranger. Les alliances seront l'enjeu des luttes publiques: éternelle histoire des «bonnets» contre les «chapeaux». Aussi près de l'Allemagne, aussi pénétrés par elle qu'ils sont loin de nous, ces pays n'auront qu'une défense très médiocre contre une action méthodique qui trouvera des complicités à l'intérieur. Il s'en faut d'ailleurs de beaucoup que, dans ces pays comme en d'autres, les éléments les plus avancés et les plus démocratiques, d'ordinaire soumis à l'influence du socialisme germanique quand ils ne sont pas tentés par le bolchévisme russe, nous soient naturellement dévoués. Il y a encore plus d'ignorance que de fatuité à s'imaginer que tous les peuples ont une inclination naturelle pour notre pays. Les moujiks nous ont bien montré que le Russe ne venait pas au monde avec un nez, deux yeux et le culte de la France. L'influence française en Europe était surtout un fait d'aristocratie. Elle tenait à une éducation soignée, qui elle-même impliquait un certain niveau social. Elle tenait aussi à des traditions héritées du temps où le prestige de notre civilisation et de notre langage n'avait pas de rival. Il s'ensuit, contrairement à un préjugé encore trop répandu, en dépit de la preuve instantanée qu'a fournie la chute du tsarisme, que notre véritable clientèle, dans ces parties primitives de l'Europe, se trouve en général dans les classes les plus raffinées et les plus conservatrices. Les masses populaires dont les représentants sont au pouvoir n'ont pas ces raisons profondes d'attachement à la France qui résultent surtout d'une bonne éducation. La loi du nombre ne nous favorise pas.
D'ailleurs, par un curieux renversement des choses, la France de la Révolution est devenue le pays le plus réactionnaire du monde. Aux yeux des masses prolétariennes et paysannes de l'Europe orientale, qui tendent vers des formes barbares de dictature beaucoup plus que vers la démocratie parlementaire, nous sommes un peuple de «bourgeois». Rien n'est plus vrai. Compter que les sympathies de «gauche» nous sont acquises au dehors, ce serait nous exposer à des déceptions.
Mais on s'apercevra qu'il y a dans le monde quelque chose qui n'est pas changé à notre avantage, quand nous aurons affaire à des ministres qui n'ont pas eu de précepteur français et qui n'ont étudié que dans les Universités allemandes, si ce n'est à l'école du socialisme allemand. Nous étions partout de plain-pied dans l'ancienne Europe. La communication s'établissait sans peine par les cours, le monde, la haute administration. Le règne d'un nationalisme inculte, propre aux démocraties qui ne connaissent qu'elles-mêmes, restreint ces circonstances favorables à notre action politique et les anciennes commodités de nos relations extérieures. Heureux si, à la longue, il ne les abolit pas.
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Ainsi, dans cette vaste partie de l'Europe où nous avons à chercher des alliés et les éléments d'un nouvel équilibre, tout est faiblesse et confusion. Les éléments interchangeables de l'équilibre ancien ont disparu. La Russie, sans doute pour longtemps, est hostile. Nous avons détruit l'Empire austro-hongrois de nos mains. Huit ou dix États, dont l'existence est précaire, jalonnent les pourtours de l'Allemagne unie. Loin de nous aider, ce sont eux qui auront besoin de notre assistance: la Pologne, prise entre deux feux, ne le montre que trop. Et pourtant,--mais rien n'est sûr,--c'est encore en elle que notre confiance serait le mieux placée.
Ce n'est pas tout. Ces peuples sont faibles, et le propre des faibles, c'est l'égoïsme. Ils seront naturellement portés à rechercher des combinaisons par lesquelles ils croiront se mettre à l'abri de leurs trop puissants voisins, moyen d'ailleurs infaillible d'avancer l'heure et de se livrer à eux. Si les nationalités qui viennent de retrouver leur indépendance l'avaient jadis perdue, ce n'avait pas été sans raison. Elles avaient succombé à la supériorité d'organisation et de masse des grands États qui les avoisinaient, et, dans l'Europe des traités de 1919, les petits sont encore dominés par des géants. Enfin, ces petits États ont entre eux des haines et des querelles qui les rendent aveugles au bien général et à leur propre bien. Ce n'est pas en vain que, selon la remarque de l'écrivain américain William Morton Fullerton, les Alliés ont «balkanisé» la moitié de l'Europe en s'abstenant avec soin de «balkaniser» l'Allemagne. Des moeurs balkaniques, qui ne sont que les moeurs éternelles des petits États, seront la conséquence nécessaire d'une division qui s'est arrêtée au seuil de la race germanique, pourtant aussi apte que les autres à se diviser.
Tout cela réuni fait que la «barrière» des peuples libres n'existe pas ou qu'il suffira d'un rien pour la renverser. La coalition de ces peuples contre l'Allemagne et à nos côtés est une chimère. La «petite Entente» dont la Tchéco-Slovaquie a pris au mois d'août l'initiative était tout simplement une ligue des neutres, formée au moment où la chute de Varsovie semblait prochaine. Ainsi la Pologne eût été abandonnée et la France avec elle. C'est un avertissement. Si les nouvelles nations vivent toutes, nous avons chance de voir, entre amis et ennemis d'hier, les alliances les plus bizarres et aussi les plus instables. On sait que le nombre des combinaisons d'un jeu de trente-deux cartes est presque infini, et l'Europe compte désormais trente-deux États entre lesquels les combinaisons pourront également varier à l'infini au gré des événements, des passions et des intérêts. Absence d'équilibre, foisonnement des intrigues. Ce ne sont pas de bonnes conditions pour le repos et la tranquillité du vieux monde et la politique française, depuis le dix-huitième siècle, n'aura jamais eu tant de peine à éviter de se fourvoyer.
CHAPITRE VII
L'ALERTE DE 1920 ET L'AVENIR DES SLAVES
Joseph de Maistre se méfiait des prédictions. «S'il faut prophétiser!...» disait-il un jour. Renan, qui était sceptique, n'a pas craint de hasarder quelques prophéties. Il en a laissé une qui est fameuse. Dans la deuxième lettre qu'il adressait à Strauss, pendant la guerre de 1870, il avait menacé l'Allemagne du slavisme. «Le nombre des Slaves est double du vôtre», disait-il à celui qu'il appelait encore son savant maître. «Et le Slave, comme le dragon de l'Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l'Asie centrale, l'ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan.»
Cette queue du dragon qui balaye la troisième partie des étoiles, cette figure apocalyptique, c'était un peu mieux tourné que le «rouleau compresseur». Au fond, c'était la même idée. Renan, qui ne croyait, dans l'humanité, qu'à l'aristocratie, avait succombé ce jour-là à une illusion populaire, au préjugé du nombre. Les foules innombrables de la race slave lui apparaissaient dans un avenir vengeur. Nombre et surnombre. Les légions allemandes, qui opprimaient la France, seraient noyées à leur tour. Renan oubliait que les Slaves formaient des nations multiples, médiocrement et diversement civilisées, accessibles à l'anarchie et, pour la plus grande part, arrivées à un très bas niveau d'organisation politique.
Pourtant il avait eu une vision d'historien et de poète, quand il avait montré, au siècle futur, la Russie jetant vers l'ouest «le troupeau de l'Asie centrale». Renan savait ou sentait «qu'il n'y a pas de Russie d'Europe». La Russie, qui communique avec les plaines, les fleuves et les mers asiatiques, plus qu'à demi asiatique elle-même, pouvait un jour embrigader les Tartares et les Mongols, les ramener contre ses adversaires européens. Elle le pouvait, mais elle pouvait encore s'identifier avec cette Asie. Au lieu de diriger et de conduire les Mongols, elle pouvait être mongolisée. Et surtout, au lieu de mener les hordes d'Asie contre l'Allemagne, l'asiatisme pouvait devenir complice des Germains. C'est peut-être la vérité d'aujourd'hui comme ce fut celle du passé. Gengis-Khan, évoqué par Renan, qui semble le connaître mal, s'entendait avec l'empereur Frédéric d'Allemagne en cette année 1241, que l'Occident menacé appela «l'année d'angoisse». Et ce Gengis-Khan, qui n'avait d'autre culte que celui de l'État, aurait mieux plu à Renan que les fanatiques orientaux qui, de Moscou, ont voulu répandre sur le monde la religion du communisme.
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Renan se trompait quand il croyait que la Russie ne conduirait les hordes d'Asie que pour écraser l'Allemagne. Il se trompait quand il imaginait une croisade du slavisme contre le germanisme oppresseur. Il semble bien que son illusion ait été partagée par les auteurs du traité de Versailles. Tout le dix-neuvième siècle, Napoléon, Tocqueville, Michelet, avait été hanté par la puissance russe. Il en avait eu horreur. C'est à partir de 1871 qu'il se mit à la concevoir comme bienfaisante en l'opposant à la puissance allemande. La Russie tsariste trouva grâce chez nous au moment où elle commençait à décliner. En jetant dans la circulation l'idée d'un grand conflit de races où la France obtiendrait d'innombrables alliés contre l'Allemagne conquérante, Renan était le précurseur de l'alliance franco-russe. Il lui donnait une base idéologique et mythique. Qu'avait-il vu de son temps? Il avait vu les peuples allemands s'éveiller à l'idée de nationalité, se concentrer et s'unir. Le dix-neuvième siècle avait été l'âge de la race germanique. Alors les contemporains regardaient la race slave, encore engourdie, encore divisée, encore asservie dans beaucoup de ses branches, et ils calculaient que son réveil ne tarderait pas à suivre celui des Germains, son unité à se former sur le modèle de la leur. Et comme les Germains, à l'est et au centre de l'Europe, étaient les exploiteurs et les oppresseurs des Slaves, il ne paraissait pas douteux que l'Allemagne ne dût, tôt ou tard, avoir affaire au slavisme non seulement coalisé mais devenu, comme les Allemands eux-mêmes, une seule nation.
C'est ce que Renan annonçait à Strauss en lui montrant toutes les populations slaves, des millions et des millions d'hommes, Serbes, Croates, Moraves et Tchèques, groupés «autour du grand conglomérat moscovite, noyau désigné de la future unité slave» (de même que la Prusse avait été le noyau de l'unité allemande), et lancés tous ensemble contre l'Allemagne à la revanche d'une oppression séculaire. Renan,--était-ce oubli, sagesse ou prudence?--omettait les Polonais. Il avait raison: l'alliance franco-russe ne pouvait se fonder que sur l'oubli de la question polonaise.
Une idée simple, une image forte agissent longtemps sur les esprits. La vision grandiose de Renan a été pour beaucoup dans la formation de l'alliance entre la démocratie française et le tsarisme. Qui fera la part de l'imagination dans la politique? Qui fera même la part de l'illusion? La France se trompait quand elle se croyait l'alliée d'un peuple et même d'une race. Elle n'était que l'alliée d'un gouvernement: on s'en est aperçu seulement quand Nicolas II a été renversé. A ce moment-là, d'ailleurs, l'alliance avait donné ses meilleurs résultats. Après nous avoir tirés de l'isolement, elle nous avait sans doute aussi retenus sur la pente qui conduisait à une abdication complète vis-à-vis de l'Allemagne. La guerre ayant éclaté, l'armée russe--il faudra toujours lui rendre cette justice--détourna assez de troupes allemandes pour que notre défense devînt possible. Et puis l'aide morale ne fut pas moindre: opprimé par l'idée du nombre, qualité sans quantité, le peuple français avait besoin de savoir qu'une grande masse, un grand réservoir d'hommes était, quelque part dans le monde, avec lui. Quand la Russie fut défaillante, l'Amérique vint à point pour en tenir l'emploi.
Tels sont les services que l'alliance russe nous a rendus. Ils sont loin d'avoir été imaginaires. Cependant l'Allemagne, de son côté, avait fini par prendre peur du slavisme. Le cauchemar russe fournit au moins un prétexte à la guerre de 1914 et un aliment à la colère allemande. Et la guerre commença par la Serbie. C'était comme l'esquisse de la grande coalition slave. Mais depuis? La Russie avait beau s'être retirée de la lutte par une de ces défections dont elle avait déjà donné l'exemple dans le passé, elle avait beau avoir déserté les alliances dans des conditions qui laissaient peu d'espoir de retour, on a continué à croire en elle. La Russie visible et présente, la Russie rouge était devenue hostile. On se fiait à une Russie idéale, une Russie invisible qui aspirait secrètement à reprendre sa place dans la grande alliance. On ne pouvait se résigner à voir dans le peuple russe, au lieu d'un allié, un adversaire possible.
Quand l'heure vient de faire une grande paix, de créer des États et de dessiner des frontières, alors d'anciens souvenirs, de vieilles lectures, le fonds de lieux communs sur lequel une génération a vécu, déterminent souvent les décisions des négociateurs. En 1919, on est parti de ce principe que des nations slaves, disposées en cercle autour des pays allemands, formeraient une barrière et un rempart. On n'abandonnait pas l'espoir de voir ces nations se rassembler, se fédérer autour du «grand conglomérat moscovite». Ainsi l'équilibre, au lieu d'être celui des États, aurait été celui des races.