Les conséquences politiques de la paix
Part 4
La droite pure était beaucoup moins nombreuse dans le Reichstag de 1912 que dans celui qui est issu des élections du 6 juin 1920. Pourtant ce Reichstag de la guerre avait répondu par une manifestation indignée lorsqu'il était apparu que l'Entente exigeait, pour accorder la paix à l'Allemagne, l'abdication de Guillaume II. Bientôt l'Allemagne et les chefs militaires (qui avaient toujours eu un parfait mépris pour le souverain qu'ils rendaient responsable de mille fautes et surtout de n'avoir pas déclaré la guerre plus tôt), tout le monde arriva à la conviction que le sacrifice des Hohenzollern était nécessaire pour échapper à une catastrophe totale. Les Alliés ont-ils eu raison de poser, comme condition préalable, la chute de Guillaume II? Un célèbre journal radical anglais, le _Manchester Guardian_, l'a regretté depuis. Si Guillaume II, a dit ce journal après les élections nationalistes du 6 juin, avait signé la paix de Versailles, c'est lui, et non pas les socialistes et les démocrates, que le peuple allemand eût accusé de ses maux et la réaction n'eût pas trouvé ses armes les plus perfides et les plus sûres. Ainsi, il n'est pas certain que la chute des Hohenzollern, au moment où elle s'est produite, ait été une bonne chose pour l'avenir de la démocratie en Allemagne. Mais la chute de cette dynastie détestable, et que nous avons vu disparaître avec un profond soulagement et un ardent plaisir de vengeance, s'était accompagnée de tout un écroulement de trônes. C'est à cet écroulement-là que nous n'avons rien gagné. Au contraire. Les moyennes et petites dynasties allemandes avaient été dans le passé le support du particularisme. Il était universellement admis qu'en cas de désastre, la désagrégation de l'Empire commencerait par les princes allemands. Bismarck le savait bien. Aussi l'Allemagne qu'il avait fondée reposait-elle sur une double assurance contre les «tendances centrifuges», c'est-à-dire particularistes, et contre la révolution. Dans son système, les princes allemands, vassalisés par les Hohenzollern, devaient être trop heureux de garder leur couronne sans avoir à craindre de mouvements populaires, l'empire de 1871 conciliant le principe monarchique avec le principe libéral et unitaire. Leur docilité était certaine. Ils étaient intéressés à ne plus être que de «loyaux confédérés». D'autre part, la survivance des petites dynasties garantissait les Hohenzollern à leur tour contre une révolution. Bismarck avait calculé que les Allemands hésiteraient toujours à renverser l'empereur-roi de Berlin parce qu'une révolution en Prusse libérerait les princes du Sud et annoncerait la fin de l'unité allemande. Pour que la chute des Hohenzollern pût avoir lieu sans dommages pour l'unité, il fallait que cette condition extraordinaire fût remplie: la chute préalable de tous les autres trônes allemands.
Ces choses étaient connues à Berlin. C'était un pont aux ânes de la politique allemande. A partir du moment où il apparut au gouvernement impérial que la guerre menaçait de mal tourner, son attention se fixa sur les deux périls de la révolution et du particularisme, l'un devant accompagner l'autre. Ce n'est pas par hasard que l'avant-dernier chancelier de Guillaume II a été le comte Hertling, président du conseil en Bavière, et le dernier le prince Max de Bade, héritier du trône grand-ducal. A la veille du désastre, le souci de l'empereur allemand allait donc du côté de l'Allemagne du Sud, et des monarchies de l'Allemagne du Sud, comme il allait à l'Autriche et à la monarchie des Habsbourg, tant il était sûr que, si la révolution éclatait à Berlin seulement, l'Allemagne se déchirerait. L'oeuvre de 1866 et de 1871 serait anéantie. Un renversement des Hohenzollern, tandis que les Habsbourg, les Wittelsbach eussent été épargnés avec les autres dynasties germaniques, aurait eu des conséquences incalculables. La face et l'avenir de l'Europe eussent été changés.
Les préoccupations de Guillaume II étaient celles d'un empereur allemand. C'étaient celles du nationalisme allemand libéral, démocrate ou socialiste. Elles auraient dû éclairer les Alliés, guider leur politique, surtout la politique française. Il n'en fut rien. L'Entente ne voulut pas distinguer. Elle exigea des peuples allemands une révolution intégrale. Elle exigea partout la démocratie. Ce fut le salut de l'unité allemande. La révolution de novembre se fit comme elle devait se faire pour que la dissociation fût évitée, pour que, dans le désastre, les «tendances centrifuges» ne prissent pas le dessus: Guillaume II tomba le dernier. Militaires et parlementaires, pressés d'obtenir un armistice avant la catastrophe et de donner satisfaction aux Alliés, n'obligèrent Guillaume II à fuir en Hollande qu'au moment où le séparatisme parut conjuré grâce aux révolutions qui avaient commencé à Munich et à Stuttgart. La condition extraordinaire, presque invraisemblable, qui permettait de marier la république et l'empire bismarckien, était remplie. Elle l'était conformément au programme que l'Entente avait fixé.
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La disparition des dynasties secondaires ne rendait pas impossible une politique de dissociation de l'Allemagne. Elle la rendait infiniment plus difficile. Le particularisme personnifié par des princes nous eût fait des avances de lui-même. L'intérêt de ces princes les y eût engagés et ils eussent possédé les moyens diplomatiques nécessaires pour entrer en conversation. Imaginons Guillaume II chassé de Berlin, tandis que Charles Ier reste à Vienne, Louis III à Munich, l'autre Guillaume, roi de Wurtemberg, à Stuttgart, etc. Aussitôt, ils se tournent vers le vainqueur. Ils implorent sa protection. Ils cherchent à obtenir de lui des avantages, de la sécurité pour eux-mêmes et pour leurs peuples. Charles Ier communique avec Paris, comme il l'a déjà cherché pendant les hostilités, par la cour de Madrid. Louis III s'adresse à Bruxelles et se souvient qu'Albert Ier a épousé une princesse bavaroise. Le Wurtembergeois, moins bien placé parce que ses parentés russes ne peuvent plus lui servir à grand'chose, trouve dans sa généalogie d'autres intermédiaires. De même pour le Saxon, pour le Badois et les moindres seigneurs. C'est à qui se fera bien venir et donnera des gages le premier.
Après le raz de marée de novembre 1918, ces commodités n'existaient plus et la révolution allemande, en raison de son caractère d'opportunité, marchait dans un sens unificateur. La défaite laissait le particularisme sans voix et sans moyens d'action, subsistant quand même à l'état de désir vague et d'instinct parce qu'il répond à la nature des choses, mais dépourvu de l'instrument politique qui lui eût permis de se manifester. La social-démocratie, principale bénéficiaire de ces journées de révolution trop facile, travaillait d'ailleurs tout de suite dans le sens d'une centralisation renforcée. Le _Vorwærts_ l'avait dit le 3 novembre: «Plus l'empire est démocratique, plus son unité devient sûre et plus grande sa force d'attraction. La grande Allemagne, qui déjà semblait se faire en 1848 et dont les contours se dessinent de nouveau devant nous, avait été conçue sous la forme d'un État démocratique.» Dans la mesure où ces journées de novembre ont été républicaines, elles ont été favorables à l'unité de l'Allemagne[2].
[2] Le 20 juillet 1920, à l'Assemblée nationale de Vienne, le député «grand-allemand» Angerer (grand-allemand, c'est-à-dire partisan du rattachement de l'Autriche à l'Allemagne) déclarait: «Nous ne permettrons pas la restauration de la monarchie en Autriche parce qu'elle enterrerait pour toujours toute possibilité de rattachement». On ne saurait mieux dire que l'élément dynastique est essentiel au particularisme. Et ce qui est vrai de l'Autriche l'est également de la Bavière et des autres États allemands.
Les conducteurs de la politique française s'en rendaient-ils compte? Leur esprit était visiblement ailleurs. Ils pensaient à l'on ne sait quels projets d'intervention en Russie à l'heure où toute leur attention eût dû se tourner vers l'Allemagne. Pas plus à ce moment-là qu'à aucun moment de la guerre, ils n'avaient de plan, parce qu'ils n'avaient pas d'idée directrice. Néanmoins, on pouvait leur prêter l'intention d'utiliser la victoire pour tenter une dissociation de l'Empire allemand. Pour leur épargner des erreurs et des fautes, il importait de les avertir que la démocratie allemande ne travaillait pas dans ce sens-là, qu'elle représentait un courant historique favorable à l'unité, le même d'où l'empire des Hohenzollern était sorti. Dans le mémorial où il défend l'oeuvre de la délégation française à la Conférence de la paix, M. André Tardieu, invoquant notre témoignage, affecte de croire que nous considérions alors comme impossible une dissociation de l'unité allemande et comme impraticable pour nous et pour les Alliés toute politique tendant à ce résultat. Nous avertissions, au contraire, que les conditions étaient changées, qu'on se fût trompé du tout au tout si l'on avait cru que les liens de l'unité avaient été relâchés par la révolution de novembre et que, par conséquent, pour dissocier l'Allemagne, il fallait songer à d'autres moyens.
L'avertissement était certainement inutile, puisqu'il a été pris comme un conseil de s'abstenir quand il était destiné à exciter les imaginations et à les rendre plus ingénieuses. Il n'eût servi à rien de ne pas se rendre compte que l'Allemagne de 1918 n'était plus celle de 1866 où les princes germaniques se battaient contre la Prusse. Il n'était pas question non plus de faire en Allemagne du séparatisme, comme nous disions, «sur commande». Le séparatisme allemand n'a jamais été provoqué du dehors. Les expériences de Napoléon Ier ont été décisives à cet égard. La vraie politique de la France consistait à favoriser les mouvements de sécession qui se produisaient naturellement à l'intérieur, et une instruction du dix-huitième siècle au ministre de France accrédité près de la Diète germanique disait en termes excellents: «Bien entendu que M. de Chavigny évitera soigneusement de paraître jamais l'auteur de ces sortes de mouvements; car il suffirait que l'origine en fût connue pour que des effets contraires eussent lieu». Ce qui n'empêchait pas la politique française, conformément à un principe toujours maintenu depuis la paix de Westphalie, d'intervenir par tous les moyens, y compris ceux de la force, lorsqu'un des États de l'Allemagne faisait mine de vouloir soumettre et rassembler les autres.
Il n'était même pas besoin de connaissances historiques pour retrouver ces règles de conduite aussi simples que sages. Le bon sens y suffisait. D'ailleurs, le particularisme allemand a des racines si profondes, il est tellement commandé par le génie de la race et celui des lieux, qu'un philosophe errant, un bohème politicien, Kurt Eisner, devenu par le hasard des révolutions dictateur à Munich, ne tardait pas à se tourner vers la France et, par des appels d'un idéalisme bizarre, cherchait à entrer en contact avec le gouvernement français. Un officier allemand le tua comme un chien.
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«Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal.» Ainsi doivent penser les Français de Georges Clemenceau. Mais ses idées et son oeuvre, qui en découle, ont besoin d'être jugées. Homme de la guerre, M. Clemenceau n'était pas préparé à la paix. Il songeait à faire le plus de mal possible à l'Allemagne, et, là-dessus, Keynes, qui l'a vu au Conseil suprême, lui a rendu un témoignage éclatant. Seulement sa haine n'était ni informée ni clairvoyante. Pareil à ces vieux briscards que nous avons vus, à Mayence, rire amèrement quand un chef à l'esprit ouvert leur demandait de distinguer les «Rhénans» des Prussiens.
Le jour même où, plaidant les circonstances atténuantes pour le traité de Versailles, il priait le Sénat de croire qu'il eût dissocié l'Allemagne s'il l'eût pu, M. Clemenceau apportait la preuve qu'il ne croyait pas à l'efficacité de cette dissociation. Il invoquait ses souvenirs de 1870 et il donnait en exemple la Bavière qui, non seulement avait marché avec la Prusse, mais qui avait montré dans la guerre une férocité inoubliable. Il y a pourtant d'autres choses que la politique ne doit pas oublier. En 1870, l'armée bavaroise, bien que commandée par un prince prussien, était encore distincte de l'armée prussienne. Surtout elle n'avait reçu que dans une faible mesure le dressage prussien. Son infériorité militaire était manifeste et c'est sur elle que les Français remportèrent la plupart de leurs succès pendant la campagne. L'armée de la Bavière, en 1870, était à celle de la Prusse ce que l'armée autrichienne, en 1914, était à l'armée allemande. Quand l'indépendance des États allemands, même dans un système fédéral, ne servirait qu'à maintenir ces différences et ces inégalités de niveau, elle ne serait pas d'un poids négligeable. Ainsi la centralisation par la Prusse, au point de vue de la sécurité européenne, est ce qu'il importe avant tout d'éviter.
Il est malheureusement certain que ce principe salutaire était étranger à l'esprit des négociateurs français. Encore plus à celui des autres négociateurs pour qui l'existence de l'État allemand était non seulement un fait, mais un fait légitime. On partit de là. Et même toute question de droit international public fut écartée. Quand M. Jules Cambon eut un scrupule et demanda si la Bavière, possédant, d'après la Constitution de 1871, une représentation diplomatique, ne devait pas être convoquée à la signature pour que l'instrument de la paix fût en règle, le problème fut examiné et tranché, séance tenante, par la négative.
Dès lors, tout s'ensuivit. Quand le conseil des Alliés chercha le moyen de désarmer l'Allemagne, il oublia le meilleur, qui était de ne laisser subsister que de petites armées attribuées à chacun des États allemands. Il ne connaissait pas ces États. Il donna une armée à toute l'Allemagne, une seule armée, c'est-à-dire qu'il la donna à la Prusse, rendant ainsi au «militarisme prussien» presque autant qu'il lui prenait. Ce jour-là, le public français eut une première inquiétude. Mais on était embarqué. Une fois, seulement, la délégation française,--nous croyons que l'honneur de cette initiative revient à M. Stephen Pichon,--tenta de manoeuvrer dans le sens que les événements indiquaient. Elle proposa, timidement, de ravitailler de préférence les Bavarois. C'était le moment où un observateur neutre disait: «L'Allemagne appartiendra au premier qui se promènera avec un saucisson au bout d'une perche.» La suggestion française fut repoussée. On n'insista pas.
Il n'est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M. Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d'une dissociation de l'Allemagne. Ils n'en voulaient pas pour des raisons philosophiques et politiques. A ces raisons, les négociateurs français n'en opposaient pas parce qu'ils n'en avaient pas. Ils n'en avaient pas parce que leur philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs anglo-saxons: le droit des nationalités d'abord, et la nationalité allemande devait avoir les mêmes droits qu'une autre; l'évolution, et comme l'évolution interdit que l'on revienne en arrière, cinquante ans devaient avoir rendu l'unité allemande indestructible. En partant de là, on fit ce qu'on devait faire: on lui donna la consécration du droit public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à compléter l'oeuvre de Bismarck. On nous a dit qu'une politique réaliste et pratique le voulait aussi, qu'une grande Allemagne aux rouages simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un débiteur plus sûr qu'une Allemagne composée de petits États médiocrement prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies les plus remarquables de l'histoire moderne. Nous y avons gagné que 40 millions de Français sont créanciers d'une masse de 60 millions d'Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante années.
On se demande comment, dans ces conditions, licence n'a pas été laissée à l'Allemagne d'annexer l'Autriche. Après tout, l'Autriche, province allemande, représentée en 1848 au Parlement de Francfort, n'avait été tenue à l'écart de la grande Allemagne, de la mère commune des Germains, que par des causes historiques et dynastiques. L'État des Habsbourg ayant cessé d'exister, il n'y avait que des raisons politiques qui pussent déterminer les Alliés à interdire aux Allemands d'Autriche de se réunir aux autres Allemands. Ces raisons étaient si fortes qu'elles ont triomphé contre le principe des nationalités et le droit des peuples. Il eût été absurde et scandaleux de permettre à l'Allemagne vaincue de jouer à qui perd gagne et de retrouver plus de territoires et de population qu'elle n'en restituait. Encore ne sommes-nous pas bien sûrs que, sans la presse et l'opinion publique, qui, cette fois, grondèrent, la séparation de l'Autriche eût été maintenue et que le gouvernement français n'y eût pas renoncé. Il y avait peu de certitude, peu de fixité chez nos négociateurs et leurs conseillers, parce qu'ils n'avaient ni vue d'ensemble ni doctrine. Un moment, ils songèrent même au jeu dangereux des «compensations». Contre la rive gauche du Rhin abandonnée à notre influence, l'Allemagne eût annexé l'Autriche. O naïfs diplomates napoléoniens, disions-nous alors, savez-vous ce qui arrivera? C'est que vous n'aurez pas les provinces rhénanes et que l'Allemagne gardera l'Autriche.
Elle ne renonce pas à l'espoir de la prendre un jour. C'est, à portée de sa main, une tentation permanente. Elle en a d'autres. Concentrée à l'intérieur, l'Allemagne a été dissociée à sa périphérie. Des millions d'Allemands vivent au voisinage immédiat de ses frontières, six ou sept en Autriche, trois en Tchéco-Slovaquie. La dissociation de l'unité allemande, dont les Alliés n'ont pas voulu au dedans, ils l'ont réalisée au dehors. La raison, l'expérience l'indiquent: cette oeuvre est fragile et mauvaise. S'il était bon que des portions de pays germaniques fussent écartées de l'unité allemande, il fallait aussi que d'autres portions en fussent isolées. Sinon, les morceaux, soumis à l'attraction d'un grand État allemand, tomberont tôt ou tard sous sa dépendance.
Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs principes. Ils ont démembré l'Allemagne tout en l'unifiant. Par là leur oeuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi. Et les hommes qui ont succédé aux négociateurs de la paix, qui ont reçu leur héritage, se trouvent aujourd'hui dans un grand embarras devant cette Allemagne compacte, unie, et aux pourtours de laquelle paraissent des irrédentismes qui l'excitent à poursuivre l'achèvement de son unité. Après avoir tourné le problème allemand sous toutes ses faces, M. Millerand, n'ayant en main que le traité de Versailles, s'estimant lié par ce traité, en est venu, à la Conférence de Spa, à essayer de la collaboration et de la coopération avec cette trop grande Allemagne. Quelle que soit la différence qu'il y ait de la victoire à la défaite, c'est un peu la situation et l'état d'esprit de Thiers après 1871. Nul mieux que Thiers n'avait annoncé les difficultés et les malheurs qui résulteraient de l'unité allemande. Cette unité faite, il se sentit comme accablé. Il pensa que nous n'avions plus d'autre recours que de nous entendre avec cette puissante Allemagne et de collaborer avec elle. L'homme des discours prophétiques de 1865 et de 1856 ouvrait la voie à une politique qui devait s'épanouir un jour avec M. Joseph Caillaux. Prenons garde d'être encore placés sur ce chemin dangereux.
En 1919 comme en 1866, tout a dépendu des idées qui régnaient en France. Faut-il accuser seulement M. Wilson? Lorsqu'il débarqua sur le continent européen, après l'armistice, le président rapportait chez nous les idées de Napoléon III, à peu près comme Ibsen nous avait ramené George Sand et Tolstoï Jean-Jacques Rousseau. Le succès fut du même ordre: M. Wilson trouvait un terrain préparé. Contre ses «idées napoléoniennes», les esprits étaient sans défense. Ils n'en avaient pas d'autres à opposer aux siennes et une paix générale, oecuménique, comme celle qu'il s'agissait de conclure, se fait avec des principes et des idées. Celles qui prévalaient jusque chez les négociateurs français étaient favorables à l'unité allemande. Ils ne croyaient pas que la dissociation fût possible. Ils la désiraient même faiblement. Et ce n'était pas en elle, mais dans la révolution, dans la conversion de l'Allemagne par la démocratie, qu'ils mettaient surtout leur espoir de rendre l'Europe habitable et sûre. Ce qui s'est passé dans les pays germaniques entre la chute de Guillaume II et la signature de la paix, le mouvement de centralisation qui a suivi la chute des dynasties: tout a été prétexte à persister dans l'abstention. On a refusé de prendre au sérieux, quand on ne les a pas découragées, les tentatives de république rhénane et c'est tout juste si leurs promoteurs n'ont pas été tournés en ridicule. Comme si les précurseurs, tant qu'ils n'ont pas réussi, n'étaient pas toujours un peu ridicules! Un fort honnête homme, alors haut placé, très bon patriote, animé des intentions les meilleures, à qui nous parlions du docteur Dorten et de l'inquiétude qu'il donnait aux autorités prussiennes, nous répondait que c'était très intéressant, mais qu'il ne fallait pas oublier que l'unité des nations se resserre et se trempe par la défaite et par le malheur. Ces raisons ont été déterminantes. On subissait l'analogie de l'histoire de France et la doctrine de l'évolution, cette évolution uniforme qui doit pousser tous les peuples, toutes les races, par les mêmes voies, à la concentration. C'est à peu près comme si l'on disait que l'évolution doit conduire la langue allemande à devenir analytique au lieu d'être synthétique, à renoncer aux mots composés et à ne plus rejeter à la fin des phrases les participes et les infinitifs.
Ainsi a été conservée l'unité allemande. A Versailles, où elle avait vu le jour en 1871, elle a été consacrée par les Alliés sous la présidence d'un Français et la paix a été signée avec «l'Allemagne d'autre part». Cela ne veut pas dire que l'unité allemande reste à l'abri des accidents; nous avons même vu le séparatisme renaître sous des formes nouvelles et encore timides à mesure que l'Allemagne réagissait contre le socialisme et la révolution. Rien n'est fini peut-être, et la fragilité de la paix laisse entrevoir plus d'une possibilité de bouleversements dans l'Europe centrale. Ces bouleversements ne nous seront pas nécessairement favorables et ils nous exposeront à de nouveaux dangers, ils exigeront de nous de nouveaux efforts. Un rendez-vous à une autre fois est probablement donné à l'Allemagne et à la France. Cette fois-là, il faudra que la politique française, ne soit plus desservie par ses idées.
CHAPITRE IV
SOIXANTE MILLIONS D'ALLEMANDS DÉBITEURS DE QUARANTE MILLIONS DE FRANÇAIS
Le budget militaire de la France pour l'année 1920 égale à lui seul l'ensemble de toutes nos dépenses pour les exercices antérieurs à 1914, soit environ cinq milliards. Quant à la nouvelle constitution de l'armée, le ministre de la Guerre n'a pu promettre mieux qu'un retour au service de deux ans. Tous les hommes valides resteront mobilisables jusqu'à la cinquantaine. Pourquoi, l'Allemagne étant battue, cette lourde charge, ce dur effort? Parce que, selon les paroles du ministre, M. André Lefèvre, «l'Allemagne n'accepte pas sa défaite». Mais pourquoi ne l'accepte-t-elle pas? Pourquoi l'idée d'une revanche allemande est-elle si peu absurde que nous soyons obligés de revenir au régime de la paix armée? Quelles sont donc les forces et les influences qui vont déterminer la nature des rapports dans lesquels la France et l'Allemagne vivront à l'avenir?