Les conséquences politiques de la paix
Part 3
Il semble que les auteurs de la paix aient cru qu'ils avaient réussi à concilier le principe des nationalités et celui de l'équilibre, puisque les peuples affranchis de l'Est sont chargés d'équilibrer la masse allemande. C'est un problème de mécanique résolu par une métaphore, celle de la «ceinture» ou de la «barrière». De quoi l'Allemagne est-elle ceinte? D'un chapelet de Serbies. Et encore!
Regardez toujours cette carte étrange. Mettez-vous un instant à la place et dans la tête des hommes qui habitent ces États nouveaux. Pour eux, l'Allemagne ne peut être que menace ou attraction. Entre la soumission et la lutte, il n'y a pas de milieu. Pour la Pologne, aucun choix, c'est la lutte, et à mort. Mais l'État tchéco-slovaque? Loin d'entourer le germanisme, c'est le germanisme qui l'entoure, qui l'empêche, s'il veut, de respirer, qui tient à sa discrétion son commerce et ses industries. Et puis,--nous ne craindrons pas, dans ce livre, de répéter des faits élémentaires, mais qu'il importe d'avoir à tout moment présents à l'esprit,--il y a trois millions d'Allemands en Bohême. Une guerre avec l'Allemagne serait le suicide de la Tchéco-Slovaquie. Une extrême prudence est ordonnée au gouvernement de Prague. Et la prudence s'appelle neutralité. Et la neutralité inconditionnelle, absolue, s'appelle bientôt l'assujettissement.
Plus au sud, c'est pire. Voilà l'Autriche, un morceau d'Allemagne authentique. Elle seule est détachée de l'unité allemande. Si l'on en détache l'Autriche, il n'y a pas de raison pour que les autres parties soient resserrées autour de la Prusse. Si Vienne reste la capitale de l'Autriche, il n'y a pas de raison pour que la Bavière et le Wurtemberg gravitent autour de Berlin. Et du moment qu'on voulait créer une Autriche indépendante, il fallait qu'il y eût aussi d'autres morceaux d'Allemagne indépendants. L'accessoire est à la portée du principal. Trop grande tentation pour l'Allemagne de réincorporer à la patrie allemande les pays autrichiens. Trop grande tentation pour l'État de Vienne de rejoindre une communauté vaste et puissante. Déjà, il est pour le monde un objet de dérision ou de pitié. On le surnomme l'État avorton. S'il était entouré d'autres États de sa taille (il compte à peu près autant d'habitants que la Belgique), il ne serait pas si ridicule. Mais cet unique petit groupe allemand, auprès du colosse germanique, personne ne le prend au sérieux.
Pologne, Tchéco-Slovaquie, Autriche supposaient, pour durer, qu'il n'y aurait pas à côté d'elles une grande Allemagne. L'existence et la sécurité de ces petits États supposaient d'autres petits États. Aucune considération de ce genre ne se trouve dans le traité de Versailles. Il n'apparaît même pas qu'à aucun moment les auteurs de la paix aient songé à ces questions d'équilibre. Le traité de Versailles n'est pas un traité politique.
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La politique consiste essentiellement à prévoir. Le traité du 28 juin est remarquable par son imprévoyance. Il accumule les difficultés et il renvoie les solutions à plus tard. Il lègue à l'avenir des litiges et des procès, non seulement avec l'Allemagne, mais avec nos alliés. Où en sera l'Allemagne dans quinze ans? Où en seront nos alliances? Cependant cette date est celle où l'occupation de la troisième zone, celle de Mayence, doit prendre fin si l'Allemagne a tenu ses engagements. Et comme elle est déjà en faute, la thèse française est que les délais sont suspendus. Cette thèse sera-t-elle admise partout? A quels conflits donnera-t-elle lieu? Mais l'année 1935 est encore celle où un plébiscite décidera si le bassin de la Sarre reste à la France ou à l'Allemagne. Et, si le plébiscite se prononce contre nous, l'Allemagne devra payer le prix des mines dont le traité nous rend propriétaires. Grandes complications. A quel point seront-elles accrues par l'état où sera alors l'Europe et par l'état où sera l'Allemagne? Quel sera à ce moment le rapport des forces en présence? Nous sommes réduits aux conjectures. De grands problèmes sont livrés au hasard.
Sans doute une paix aussi générale, embrassant autant d'objets que celle de 1919, devait comporter une part d'incertitude. Elle devait être une «création continue». La paix de Westphalie elle-même n'avait pas échappé à cette nécessité, puisqu'elle avait donné un droit de garantie à la France et à son alliée du Nord, la Suède, d'ailleurs devenue bientôt incapable de l'exercer. Mais à quoi la garantie des traités de Westphalie s'appliquait-elle? A quelque chose de relativement simple, à quelque chose de clair, au statut du corps germanique qu'aucune puissance allemande ne devait pouvoir dominer. Ce principe était absolu. Il était invariable et d'une interprétation qui ne laissait pas de place au doute. La garantie des Alliés de 1919 s'applique, au contraire, à une foule de questions de détail qui prêtent aux controverses et aux transactions: nous l'avons vu pour le charbon à la Conférence de Spa et nous le verrons encore. Quant au premier des points, celui qui tient le reste en sa dépendance, l'équilibre des forces, c'est au contraire celui qui n'est même pas considéré.
Cette omission donne à la paix son principal caractère. C'est une paix qui n'a pas voulu chercher à réaliser l'équilibre. Le respect de l'unité allemande conduisait là. Et toutes les autres conséquences en découlent et en découleront. La plus grave est, pour la France, le maintien de la paix armée, la possession d'une grande force militaire nous restant indispensable, soit pour notre sécurité, soit pour prendre les gages que l'inexécution du traité rendrait nécessaires. Un an d'expérience a déjà montré que l'occupation de la rive gauche du Rhin n'était pas suffisante. Il a fallu une première fois aller à Francfort. La saisie du bassin de la Ruhr a dû être donnée pour sanction à l'«avenant» de Spa. On peut dire que le traité de Versailles organise la guerre éternelle.
Il ne nous a même pas mis dans de très bonnes conditions pour la soutenir. La frontière qu'il nous rend, c'est celle de 1870. C'est une frontière d'invasion, dessinée en 1815 contre la France. L'avis des chefs militaires qui demandaient une frontière stratégique n'a pas été retenu. Là-dessus, les «techniciens» n'ont pas été écoutés. Deux exemples historiques prouvent cependant qu'il y a profit à écouter les techniciens dans ces sortes de matières. Quand un état-major dit: «Ici je puis assurer la défense, et là je ne puis l'assurer», il a ses raisons, ses raisons techniques. En 1866, lorsque l'Autriche avait cédé la Vénétie, l'état-major autrichien avait fixé les nouvelles limites de l'Empire. Résultat: pendant trois ans il a suffi à l'Empire austro-hongrois de faibles forces pour briser l'élan des Italiens et, de ses crêtes, de ses cols alpestres, il a deux fois lancé ses troupes sur le chemin de la Lombardie. En 1871, l'état-major prussien avait voulu garder Metz. Il eut gain de cause. Et c'est pourquoi, en 1914, nous n'avons même pas pu défendre Briey. Par contre, Bismarck avait passé sur l'opposition de Moltke et nous avait laissé la trouée de Belfort: nous sommes entrés dans le Sundgau dès 1914 et nous y sommes toujours restés, comme Moltke l'avait prédit.
Puisque la France demeurait en contact avec une grande Allemagne, il lui fallait au moins une frontière rationnelle, une frontière conforme à cette politique. Nous ne l'avons pas eue. A la sécurité terrestre, naturelle, stratégique, qui ne pouvait elle-même que suppléer à l'absence de sécurité politique, ont été substituées des précautions juridiques, des interdictions pour l'Allemagne d'entretenir des garnisons sur la rive gauche du Rhin et dans une zone de 50 kilomètres sur la rive droite. Il est clair que ces clauses, comme celles du désarmement en général, vaudront autant que les circonstances, autant que le rapport des forces entre les États. C'est toujours à l'équilibre des forces, à l'équilibre politique qu'on se trouve ramené.
C'est peut-être parce qu'il était l'adversaire et le négateur du principe classique de l'équilibre que le président Wilson a voulu que le pacte de la Société des Nations précédât et commandât le traité de Versailles comme tous les autres traités. Qu'est-ce que la Société des Nations? L'équilibre irréel au lieu de l'équilibre réel. La Société des Nations nie l'équilibre qu'on peut appeler subjectif, celui qui n'admet pas de disproportion entre États voisins ou exposés à des conflits. Elle nie également l'équilibre objectif, celui qui résulte des combinaisons d'alliances. Elle prétend les rendre l'un et l'autre inutiles en assumant la charge d'établir la justice entre les peuples, de faire respecter le droit et d'harmoniser les intérêts. Le jour où l'Allemagne serait jugée digne d'entrer dans l'association, ce jour-là, selon le système wilsonien, la paix n'aurait plus besoin d'une autre garantie.
Un seul article, dans le pacte de la Société, avait un sens net et positif. C'était l'article 10, celui par lequel les membres de la Ligue s'engageaient entre eux à protéger et à défendre leur intégrité territoriale et leur indépendance. Unique de son espèce, une grande assemblée politique, le Sénat de Washington, a eu le courage et la franchise de dire tout haut qu'elle rejetait un pareil fardeau et un pareil devoir. Les gouvernements et les parlements qui les ont acceptés n'étaient pas sincères et ne se croyaient pas réellement tenus par un si vaste engagement ou bien ils n'en avaient pas mesuré l'étendue. En repoussant l'article 10, le Sénat de Washington a détruit une illusion. Il a rendu un immense service. Chaque peuple, désormais, doit chercher sa voie et sa politique selon les données de l'expérience ordinaire. Il les cherchera au milieu d'une vaste confusion que le traité de Versailles n'a pas créée tout entière, mais qu'il a aggravée pour une part considérable avec ses appendices, les traités de Saint-Germain, de Neuilly, de Trianon et de Sèvres.
A travers ce chaos, la politique de la France reste dominée, comme avant 1914, par le problème allemand. La paix ne l'en a pas soulagée. Quelle sera désormais la nature de nos rapports avec l'Allemagne? C'est la première des questions. C'est le bout de la chaîne. Et là, il n'y a pas de doute. Il n'y a pas de choix. Si nous avons échappé à la dépendance de l'Allemagne, nous restons dans la dépendance du problème allemand.
CHAPITRE III
CE QUI A SAUVÉ L'UNITÉ ALLEMANDE
Tout le monde est aujourd'hui d'accord pour regretter que l'Allemagne vaincue ait conservé son unité politique, c'est-à-dire le principal résultat des anciennes victoires militaires de la Prusse. Les négociateurs français eux-mêmes ne le nient pas: il eût mieux valu que l'unité allemande ne survécût pas à notre victoire. M. Tardieu plaide la force majeure. On ne conteste plus la justesse du mot de Thiers (six semaines avant Sadowa): «Le plus grand principe de la politique européenne est que l'Allemagne soit composée d'États indépendants, liés entre eux par un simple lien fédératif.» M. Tardieu a seulement allégué que M. Clemenceau et ses collaborateurs s'étaient heurtés à des impossibilités dont la principale était l'opposition de nos alliés et les principes généraux énoncés par M. Wilson et acceptés par tous, sur lesquels a été fondée la paix.
Nous laissons de côté la question de savoir si ces principes étaient intangibles et si la conversion de M. Wilson ne pouvait être tentée. Le gouvernement britannique avait obtenu, par exemple, l'abandon de la liberté des mers. Le gouvernement français, à l'heure où les positions furent prises, c'est-à-dire entre l'armistice et la réunion de la Conférence, n'aurait-il pas obtenu, lui aussi, en présentant les arguments convenables, que le respect de l'unité allemande fût laissé de côté? Il n'y a eu aucune tentative de ce genre, et la raison en est simple. C'est que le «grand principe de la politique européenne» dont parlait Thiers était absent des esprits. Il était déjà terriblement obscurci sous le Second Empire. On peut dire que, de nos jours, il ne vivait plus qu'à l'état de souvenir historique chez un très petit nombre de personnes qui n'étaient pas de celles à qui la charge de conduire les négociations était confiée. Si tel ou tel des membres de la délégation française a eu, à de certains moments, une lueur de la politique à suivre, ce ne furent que des velléités aussi tardives que passagères. Le coeur n'y était pas. Les idées non plus, les idées encore moins. Avant et pendant la guerre, M. Clemenceau a eu l'occasion d'exposer les siennes. Il les a réunies dans un livre sur l'Allemagne qui respire un patriotisme sincère. On y cherche en vain quelque chose qui ressemble aux vues d'un homme d'État.
M. André Tardieu, dans ses mémoires justificatifs, rappelle qu'aucun des gouvernements qui ont précédé celui de M. Clemenceau n'avait inscrit, même dans ses documents secrets, la division de l'Allemagne au nombre de nos buts de guerre. Cependant il en avait été question au cours de conversations particulières avec l'empereur Nicolas II, qui acceptait parfaitement cette idée. Preuve qu'elle était capable de déterminer des adhésions, car elle n'était pas dans les traditions de la cour de Russie qui, au moins depuis la guerre de Crimée, ne s'était jamais opposée aux progrès de l'unité allemande et ne l'avait pas contestée en 1871. Mais M. André Tardieu a raison. Il n'y avait eu en ce sens, pendant la guerre, que des tentatives isolées, des rayons de lumière fugitifs. Ni en 1916, au moment où les principaux alliés avaient conclu leurs accords en vue de la victoire, ni en 1917, lorsqu'en réponse à l'offre de paix de l'Allemagne ils avaient défini leurs buts de guerre, il n'avait été question de ramener l'Allemagne à l'état fédératif. Les accords de 1916 plaçaient même la rive gauche du Rhin sous notre influence sans prendre garde que le reste des pays allemands demeurerait centralisé sous la direction de la Prusse, en sorte que cette combinaison avait les mêmes défauts que celles de Napoléon III.
Tout ce que M. André Tardieu a réussi à prouver, c'est que l'État français, pendant la guerre, n'a eu ni doctrines ni principes sur les affaires d'Allemagne. L'orateur qui, à la Chambre, eût parlé des traités de Westphalie, n'eût pas eu plus de succès que Thiers en 1866. Ceux qui en parlaient dans des livres ou dans la presse obtenaient le suffrage des hommes cultivés, et M. Paul Deschanel, par exemple, ne marchandait pas le sien. Mais ces idées étaient sans doute trop neuves ou bien elles venaient de trop loin et elles supposaient une préparation trop peu répandue pour entraîner des convictions efficaces. Partout ailleurs, elles étaient tournées en dérision. Le pouvoir, à qui elles étaient étrangères ou trop nouvelles, ne les eût partagées et mises en oeuvre que si elles avaient conquis l'esprit public. La conquête de l'esprit public demande des efforts et du temps. Elle est seulement commencée. Il y a fallu l'expérience de la paix, et c'est peut-être bien tard.
On dira sans doute que, pendant la guerre, il était imprudent de menacer l'Allemagne d'une dissociation et que cette menace n'eût servi qu'à resserrer l'union nationale. La même raison eût pu empêcher aussi de proclamer que la lutte serait poursuivie jusqu'à la victoire complète, jusqu'à ce que l'Allemagne fût à genoux. Elle eût pu empêcher de promettre à Guillaume II le dernier supplice, car, jusqu'aux dernières semaines de la guerre, le prestige de l'empereur n'était pas atteint. Quand les Allemands ont-ils renversé Guillaume II? Quand ils ont compris que la chute des Hohenzollern était nécessaire pour obtenir la paix. Au début de novembre, Scheidemann et les socialistes majoritaires hésitaient encore.
Il est probable que le même résultat eût été atteint si l'Entente eût annoncé qu'elle accorderait la paix quand l'Allemagne aurait brisé son unité, et alors seulement. Peut-être cette déclaration eût-elle été accueillie d'abord avec mépris, avec une indignation même sincère. Aussi longtemps que l'Allemagne a cru à la victoire, elle n'a pas consenti à renier Guillaume II, ni même à renoncer au «gage» de la Belgique. En 1918, elle disait encore «jamais!» pour l'Alsace-Lorraine. Avec le progrès de nos armes, l'idée eût fait du chemin. Nous savons aujourd'hui que, bien avant l'armistice, la Bavière était lasse et que le roi Louis III commençait à penser que mieux vaudrait tirer son épingle du jeu. Que se fût-il passé si cette issue avait été montrée aux Allemands? Personne ne peut dire qu'ils n'auraient pas renoncé à leur unité aussi facilement qu'ils ont renoncé à leur monarchie. Il n'était pas non plus impossible de leur démontrer que leur unité était la cause de leurs malheurs et des nôtres, autant que les Hohenzollern en étaient responsables. Pour le démontrer, il eût fallu le savoir.
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Les Alliés avaient dénoncé le «militarisme prussien» et l'autocratie comme les ennemis de l'Europe et les auteurs de la guerre. Il n'était pas entré dans leur esprit, non seulement que l'unité allemande était l'oeuvre de ce militarisme et de cette autocratie, mais encore qu'elle serait toujours portée à recourir aux moyens qui l'avaient créée. Il n'y a eu à aucun moment, dans les conseils des Alliés, d'examen raisonné de la question d'Allemagne. Les causes historiques de la catastrophe européenne, qui éclairaient tout, n'ont pas retenu l'attention d'hommes d'État que rien n'avait préparés à ce genre d'étude. L'Allemagne qu'ils avaient connue était une Allemagne unifiée. Son unité était regardée comme un fait qui d'ailleurs s'accordait avec le principe des nationalités et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Dans l'édifice élevé par Bismarck et par les Hohenzollern, il suffirait, après l'avoir réduit à ses parties authentiquement allemandes, de verser une certaine dose de démocratie. Alors, moyennant quelques précautions d'ordre militaire, jusqu'à ce que la conversion du peuple allemand fût complète, on aurait fait ce qu'il était humainement possible de faire pour la paix de l'Europe et le progrès de l'humanité.
Nous ne traçons pas une caricature du «baptême des Saxons». Ou bien cette vue philosophique a dirigé les négociateurs alliés ou bien ils n'ont rien pensé du tout. De ce qui se disait dans l'entourage de M. Clemenceau, on peut déduire que le chef du gouvernement français a considéré l'unité allemande comme un phénomène dû à l'évolution générale des peuples européens au dix-neuvième siècle et sur lequel on ne pouvait revenir en vertu de cet adage qu'il n'y a pas de régression.
M. Clemenceau n'était pas de l'école qui enseigne à ménager l'ennemi. Son romantisme de la guerre, après avoir si largement contribué à sauver la France, a fini par aider à sauver l'Empire allemand. Le détour paraît imprévu. Mais, comme le diable, le romantisme est logicien. Au fond, M. Clemenceau répugnait à distinguer entre les Allemands et c'est à l'Allemagne en bloc qu'il réservait sa sévérité. Un traitement «différentiel» appliqué aux Bavarois ou aux Rhénans l'eût choqué deux fois, d'abord parce que les Allemands, formant un tout à ses yeux, étaient tous également coupables; ensuite parce qu'une distinction entre ces coupables tous égaux eût été de l'histoire ancienne et n'eût répondu à aucune réalité du temps présent: sur ce point non plus nous ne croyons pas dénaturer sa pensée.
Les idées de la génération républicaine à laquelle appartient M. Clemenceau ont eu là leur point de rencontre avec son vif patriotisme, son brûlant sentiment de la guerre et de la culpabilité des agresseurs. Mais, pour punir l'Allemagne, il eût fallu penser aussi, comme au moment où l'Autriche fut détruite, à ne pas nous punir nous-mêmes. L'entourage de M. Clemenceau s'efforçait d'ailleurs de traduire en langage positif sa théologie de l'évolution et sa doctrine de la vindicte. Non pas une fois, mais dix, pendant les négociations de paix, quelques-uns de ses collaborateurs immédiats ont expliqué devant nous ou devant des personnes dignes de confiance qui nous ont rapporté leurs paroles, que les forces particularistes n'existaient plus, que les guelfes hanovriens n'étaient qu'une poignée, «une demi-douzaine», qu'on ne revenait pas sur cinquante ans d'histoire, que la guerre et la défaite elle-même avaient resserré l'unité allemande, enfin que cette unité, après avoir été morale et politique était devenue économique, qu'elle était constituée par le réseau des voies ferrées, des canaux des échanges, par l'organisation de l'industrie, et que le réalisme ordonnait de tenir compte de ces faits... Il y a lieu de croire que M. Clemenceau ne s'embarrassait pas de tant de raisons. Il avait de l'Allemagne une vue sommaire. Il la jugeait d'assez loin et sans se mettre en peine de ses caractères particuliers. A la tribune, peu de temps avant l'armistice, lorsque Guillaume II, semblable à un vieil empereur germanique de ses prédécesseurs, avait accordé une «Bulle d'or» à ses sujets, M. Clemenceau avait raillé cette démocratie impériale. Quelques mois plus tard, l'Assemblée de Weimar accouplait à l'Empire, dont le nom et l'idée étaient maintenus, une constitution républicaine où le mot de République n'est prononcé qu'une seule fois. Il y a plus de variétés et plus de contradictions dans les choses allemandes et dans les esprits allemands que n'en conçoivent une faible connaissance et une brève philosophie.
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