Les conséquences politiques de la paix
Part 11
En partant de ces principes, on est conduit à conclure que, s'il doit y avoir fédération, l'élément fédérateur sera la nationalité, non pas forcément la plus nombreuse, mais la plus robuste et la plus douée d'esprit militaire. Deux seulement, la Yougo-Slavie et la Hongrie sont dans ce cas. Et il semble que la seconde, malgré son désastre, réunisse des conditions qui manquent à l'autre. Les Hongrois ont un sens national vigoureux, une volonté âpre. Ils offrent, sur les voisins qui se sont agrandis à leurs dépens, l'avantage, moins paradoxal qu'il n'en a l'air, de n'avoir pas à assimiler des populations nouvelles. Leur unité est pure. Ils peuvent inquiéter les quatre États petits ou moyens qui les encerclent, mais aucune grande puissance n'a de raison directe et personnelle de s'opposer à leur relèvement et à leurs progrès. Au contraire, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, même s'il était d'un acier assez bien trempé pour conduire à l'extérieur des desseins d'une certaine envergure, serait aussitôt en butte à l'hostilité de l'Italie qui se hâterait de monter contre lui toutes les coalitions possibles. En outre, autant que l'on peut apprécier des chances aussi incertaines, la Hongrie a pour elle d'être entrée des premières dans le courant de cette réaction européenne qui, si elle doit définitivement l'emporter, ne l'emportera pas sans quelques nouvelles luttes. Que le courant contre-révolutionnaire grossisse ou que la révolution ait des retours offensifs, qu'une Europe blanche se heurte à une Europe rouge, la Hongrie, telle qu'elle est orientée, semble en bonne posture pour cristalliser les éléments conservateurs de son voisinage, même les éléments germaniques. On a pu concevoir ainsi une ébauche de fédération qui rayonnerait jusqu'en Bavière.
Et, bien entendu, il n'est pas du tout sûr que même si les choses doivent se passer d'une manière à peu près semblable à celle que l'on imagine parfois, elles doivent tourner toutes seules et fatalement dans le sens de nos intérêts. Au lieu de détacher et de rassembler des territoires pour son compte, la Hongrie pourra fort bien les rassembler pour le compte de l'Allemagne, être aspirée elle-même et subir l'attraction d'une Allemagne réorganisée et vigoureuse. A cet égard, et au point de vue où nous nous plaçons en ce moment-ci, tout dépendra sans doute de la vitesse du mouvement de restauration politique dans les pays susceptibles d'exercer une influence et de prendre une initiative. Une Allemagne rapidement retournée à l'ordre dans toutes ses parties en aurait aussi le bénéfice à l'extérieur. Non seulement cette Allemagne retiendrait, au lieu de les perdre, ses éléments conservateurs du Sud, mais encore elle attirerait et elle absorberait les éléments hétérogènes également avides d'ordre, de conservation--et de revanche. Comme il y a cinquante ans, Berlin serait pour les Hongrois l'itinéraire forcé. L'Autriche-Hongrie se reconstituerait alors en tout ou en partie, mais au profit de l'Empire allemand et comme une dépendance de cet Empire. Sans compter, ce qui tombe sous le sens, que, le jour où la réunion de la République autrichienne serait un fait accompli, le jour où l'Allemagne de Berlin serait installée à Vienne, elle serait à la veille de l'être à Budapest, et elle aurait enfin constitué le fameux _Mitteleuropa_. Tout dépend du point d'où sera parti le mouvement.
L'avenir de l'Europe centrale reste à la merci d'une nouvelle bataille de Sadowa, ou de l'équivalent politique et moral d'un autre Sadowa. Cette partie du continent est trop pulvérisée, trop mal agencée pour qu'elle ne se concentre pas un jour. Raison de plus pour la France de surveiller de près les points où pourront commencer les concentrations futures. Raison de plus pour elle de n'être absente nulle part. Le rôle que peut remplir la Hongrie, toute réduite qu'elle est, et justement parce qu'elle est réduite, et aussi parce qu'elle occupe sur le Danube une position médiane d'une qualité exceptionnelle, commande de ne pas la négliger, soit qu'elle tourne mal, soit qu'elle tourne bien, car elle semble appelée à compter dans l'avenir. En fait de prévision et d'action politique, il faut s'en tenir au précepte qu'a laissé un homme du dix-huitième siècle qui passait à tort pour léger: «Tout calculer et ne pas tout craindre». Il faut se redire aussi avec Frédéric II qu'«il y a une sorte de fatalité, ou, à défaut de fatalité, des causes secondes qui tournent souvent les événements d'une manière que l'on ne peut ni concevoir ni prévoir». A quoi Frédéric ajoutait: «Lorsqu'il se présente des circonstances favorables, il se fait une sorte d'éclaircie subite dont profitent les habiles.» C'est de ces circonstances favorables qu'il importe de se mettre à même de profiter.
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On a répété pendant plus de trente ans que la question d'Orient engendrerait une guerre générale. Tous les prophètes avaient parlé en conformité. Cet avertissement n'a servi de rien. Une image célèbre disait encore. «Les Balkans, et la flèche de Strasbourg dominent la politique de l'Europe.» Désormais, la figure doit être changée. On pourrait dire que la politique de l'Europe est dominée aujourd'hui par la coupole de Sainte-Sophie et par les hauts fourneaux silésiens. On pourrait employer d'autres métaphores. En même temps que se modifiaient les données usuelles de la politique, l'aire s'en est considérablement étendue vers l'Est. De toutes parts sont ouverts de vastes trous. Et plus on avance vers l'Orient, plus ils sont profonds. Il ne faut pas craindre le vertige pour y regarder.
Le système européen qui a duré tant bien que mal, depuis 1871 jusqu'à la guerre, reposait sur l'hexarchie, le directoire des six grandes puissances (France, Angleterre, Italie, Allemagne, Autriche, Russie), dont le «concert» préalable était requis pour régler les difficultés orientales. Si ces puissances ne s'étaient mises d'accord entre elles, n'importe quelle affaire de Macédoine eût été insoluble ou bien elle eût pris les proportions les plus graves et les «hexarques» se fussent entrechoqués. Le concert européen était une assurance contre ces risques. C'était en même temps une vague survivance de l'ancienne chrétienté, une sorte de syndicat de la civilisation européenne en face de l'Islam. A quoi s'ajoutait un principe qui avait été autrefois un dogme: celui de l'intégrité de l'Empire ottoman. Quelle que fût la décrépitude de cet Empire, on en revenait toujours à la nécessité d'y toucher le moins possible, d'abord pour éviter d'entrer dans l'ère tumultueuse des partages, c'est-à-dire des compétitions, et ensuite par le sentiment que l'ancienne Turquie représentait la forme la plus modérée et la plus européenne de l'Islam. On n'aurait rien gagné quand les vieux diplomates turcs, les vizirs prudents et subtils avec lesquels on avait l'habitude de causer seraient remplacés par des fanatiques. La révolution jeune-turque avait donné l'avant-goût de ce que produirait en Orient le réveil du nationalisme par le libéralisme. Et surtout Constantinople, «cette funeste Constantinople», est une ville qui excite tant de convoitises que le mieux était qu'elle restât turque pour que personne ne pût s'en emparer.
Il est vrai que, d'après les accords conclus entre les principaux alliés pendant la guerre, Constantinople devait revenir à la Russie. Que fût-il arrivé si la Russie était restée fidèle à l'Entente jusqu'à la fin et si, victorieuse avec nous, elle avait réclamé son lot? Elle ne l'eût sans doute pas eu davantage que nous n'avons eu le nôtre sur le Rhin, et l'on se fût tiré d'affaire en recourant à l'expédient ordinaire et en maintenant l'intégrité de la Turquie par raison d'État européenne. Les Turcs ont peut-être perdu plus qu'ils ne pensent à l'effondrement de l'Empire russe. En Orient aussi il y avait un équilibre classique, qui neutralisait les convoitises, et que rien n'a encore remplacé.
Après de longues hésitations, étendant la main pour la retirer ensuite, l'Angleterre n'a pas osé se saisir de Constantinople. Elle l'a mise seulement à portée des Grecs, ses hommes de paille. La ville reste au sultan ou plutôt le sultan reste dans la ville. Mais quelle est son autorité? Où sont les Turcs qui lui obéissent? Les Grecs le cernent jusque dans la banlieue de sa capitale. Une commission internationale, la Commission des Détroits, est plus souveraine que lui. Des forces d'occupation, avec un commandement interallié, resteront en permanence sur le Bosphore. Théoriquement, Constantinople ne doit être à personne. Il faudra bien qu'un jour elle soit à quelqu'un. Le système qui consiste à internationaliser les points sensibles de la carte remplace un équilibre naturel qui a disparu, par un équilibre artificiel. C'est une solution provisoire. C'est une transition. Tout ce que les Alliés ont pu faire à Constantinople, c'est de reculer un dangereux procès.
A l'un des lieux les plus importants du monde, il y a un vide, une place énorme pour l'inconnu. Sur l'avenir de Constantinople et de l'Asie Mineure, il est impossible de porter le moindre pronostic. Une seule chose est sûre. La Grèce, pour être en mesure de conserver les vastes territoires qu'elle reçoit et dont la défense sera ardue, devra devenir beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, tellement forte qu'il ne lui soit pas plus difficile de prendre Constantinople que de garder Smyrne. La Grèce sera l'Empire de Byzance ou bien elle reperdra la Thrace et l'Ionie.
En somme, l'Asie Mineure a été cassée et morcelée comme l'Europe centrale et orientale. La ressemblance est si curieuse que l'Arménie y tient la même place que la Pologne, serrée comme elle entre deux ennemis qui n'ont qu'à se rejoindre pour l'écraser. Mais si l'avenir est déjà obscur dans l'Europe du Centre et de l'Est, pour l'Asie Mineure on cherche en vain des points de repère. Le chaos en est pire puisque les nationalités s'y trouvent mêlées aux mandats des puissances européennes, les Croisades à la Société des Nations, les restes du protectorat chrétien de la France au trafic du pétrole et à la protection des routes de l'Inde, tout cela au contact d'une force, celle de l'Islam, dont la direction et le développement échappent à tout calcul, et avec la menace que représentera toujours la Russie survenant pour réclamer sa part.
A ces frontières de deux mondes et de deux civilisations, la paix atteint une déliquescence complète, si complète que personne n'a voulu servir de protecteur à l'orpheline Arménie. Méfiance, abstention qui ne résolvent rien. Une cause d'incertitude est ajoutée à d'autres causes. Au cas d'un nouvel accident européen, il y a en Asie Mineure la matière d'un immense incendie. _Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum._ Vraie du temps de Virgile, vraie en 1914, cette correspondance peut l'être encore. De l'Euphrate au Rhin, le rapport est presque constant et la France se trouve lourdement engagée en Asie Mineure, pour garder au moins en Syrie une parcelle de son antique héritage, tandis qu'il lui reste, pour une longue période, à régler ses comptes avec les Allemands.
Un peu comme l'Empire austro-hongrois, l'Empire turc avait duré surtout par la difficulté qu'éprouvait l'Europe à se passer de lui et à le remplacer. Ces vieilles constructions offraient l'avantage d'être connues. De plus elles neutralisaient les conflits des races et des religions. Les services qu'elles avaient rendus autrefois seront regrettés. Si la Turquie, comme l'Autriche, était devenue malfaisante, le principe du mal était dans une grande Allemagne. Et comme le principe du mal subsiste, il faudra voir encore ce que l'influence d'un puissant État germanique produira aux lieux où ces édifices politiques s'élevaient autrefois. Ce qui est sûr, c'est que, pour la France, qui avait partout une situation acquise par le temps, que ses intérêts par conséquent devaient rendre conservatrice, qui a toujours perdu aux bouleversements depuis que sa fortune nationale est faite, pour un vieux pays comme le nôtre, les démolitions ne valent rien. A chacune nous laissons quelque chose de notre capital. Avec une régularité frappante, depuis le milieu du siècle dernier, chaque fois qu'un aspect de l'ancienne Europe a changé (et c'était toujours parce que nous l'avions voulu ou permis), la France a été la première à pâtir. En Orient surtout, où nous occupions sans frais une place privilégiée, il était prudent de ne toucher à rien ou de limiter les dégâts à la plus petite surface possible. Les Turcs ne posséderont que quelques provinces d'Asie Mineure. Notre influence ne s'y étendra plus que sur une faible zone. Nous aurons peu de profit et beaucoup de charges. Qu'y gagnera le monde? A ce point dangereux du contact de l'Europe avec l'Asie, le vide appellera peut-être d'autres conquérants. Alors on regrettera ceux que les siècles avaient apprivoisés.
CHAPITRE X
POSITION DE LA FRANCE
Après avoir eu jusqu'à vingt-cinq alliés et associés pendant la guerre, la France n'a trouvé que la Belgique pour aller avec elle à Francfort, en avril 1920, et elle n'a trouvé personne pour appuyer ni même pour approuver son action en Pologne quatre mois plus tard. Si une catastrophe s'était produite à Varsovie, notre isolement eût été complet. Un revirement favorable n'a eu lieu qu'après le sauvetage de la Pologne. Cette expérience doit servir à guider notre politique extérieure.
De même que nous devons encore entretenir une armée, consacrer des sommes immenses à notre défense nationale, nous devons chercher des garanties et des sécurités politiques au dehors. Vainqueurs de l'Allemagne, avec les avantages et les supériorités que la victoire comporte, nous sommes dans une situation qui, néanmoins, ne diffère pas essentiellement de celle où nous nous trouvions après 1871. Alors vingt et un ans s'étaient écoulés avant que nous eussions avec la Russie une convention militaire encore bien incomplète, bien imprécise. Il avait fallu douze années de plus avant de nous rapprocher de l'Angleterre, et le rapprochement n'était pas fini en 1914 puisqu'il n'y avait pas d'alliance franco-britannique en règle. Dans l'Europe nouvelle, une Europe pulvérisée, la recherche des alliances ne sera pas moins ardue. Peut-être le sera-t-elle davantage.
Notre politique reste dominée, notre voie reste tracée par la question allemande. Si l'on excepte la Belgique, la question allemande ne se pose pour personne comme elle se pose pour nous. En 1871, la création de l'Empire allemand n'avait inquiété ni même choqué aucune des puissances européennes. L'Angleterre, par une tragique erreur, y avait vu un gage d'équilibre continental et des raisons de se réjouir. Comment veut-on qu'elle s'alarme, aujourd'hui que l'Allemagne est vaincue et que toutes les précautions ont été prises pour qu'elle ne puisse, de longtemps, redevenir une rivale sur mer? Nous n'aurons comme alliés que les peuples qui sentiront comme nous le besoin de se protéger contre un réveil possible de l'Empire allemand et qui se sentiront assez forts pour s'exposer à un conflit avec lui. Ce n'est pas tout. Nous aurons à nous assurer contre une coalition germano-russe, éventuelle sans doute, mais qu'il sera plus prudent de considérer comme probable. Accroissement de difficultés pour trouver des partenaires qui consentent à courir ce double risque. L'exemple du mois d'août 1920 nous montre que la Pologne, attaquée par la Russie, avec une Allemagne hostile dans le dos, n'a trouvé aucun concours parmi ses voisins. Nous avons dû venir à son aide: c'est le type de l'alliance qu'il faut tenir à bras tendu. Il en serait exactement de même si la Pologne était un jour attaquée par les Allemands, la Russie étant prête à profiter de son désastre et à la poignarder par derrière.
La marche de l'Allemagne est tout indiquée. C'est par l'Est qu'elle commencera sa libération et sa revanche. Si nous n'intervenons pas délibérément le jour où elle essayera de reconstituer sa frontière orientale, si nous renouvelons la funeste abstention de Sadowa, alors, un an, dix ans ou vingt ans plus tard, le danger sera pour nous. Mais dans le cas d'un second Sadowa, surtout si l'occasion choisie par l'Allemagne est propice, si la préparation diplomatique du coup a été habile, nous devrons nous résigner à agir seuls ou à peu près seuls et même peut-être à être désapprouvés. Cet isolement et cette désapprobation sont indiqués par le pacte de garantie qui a été ajouté au traité de Versailles et que n'ont d'ailleurs ratifié jusqu'ici ni les États-Unis ni l'Angleterre. Cette garantie nous est promise dans le cas d'une «agression non provoquée» et non dans un autre, c'est-à-dire qu'elle suppose une agression directe, lancée spécialement contre la France. Même alors, à moins que l'évidence ne fût aussi éclatante qu'en 1914, nos garants voudraient d'abord une enquête, des débats dans leurs parlements avant de se porter à notre secours. C'est dire qu'une agression bien machinée par une dépêche d'Ems ne nous ouvrirait aucun droit à cette garantie très conditionnelle. Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l'Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l'Allemagne: tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait qu'à en prendre hardiment notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866.
Les futures difficultés, telles qu'elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D'abord elles seront d'une gravité croissante. Le danger, à l'origine, n'apparaîtra qu'à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales. Il n'y a plus, dans les mers d'Europe, de concurrence maritime sérieuse pour l'Empire britannique. L'Angleterre sera donc portée à se désintéresser des conflits qui pourront survenir, tant qu'il ne se produira pas d'accident qui affecte les détroits et Constantinople.
On vit encore sur l'idée que les alliances de la guerre se perpétueront. Ce serait désirable, mais extrêmement peu naturel. Une coalition, et surtout une coalition aussi vaste, ne peut pas survivre aux conditions qui l'ont créée. Tant de peuples ne peuvent pas garder le même point de vue, n'avoir qu'un seul intérêt. Celui de la France est d'être payée par l'Allemagne et d'être en sécurité vis-à-vis de l'Allemagne. Des alliances avec des pays qui n'ont pas les mêmes raisons que nous de considérer le problème allemand comme le problème principal, des alliances qui nous conduiraient à renoncer à une partie de nos droits seraient bien pesantes. Elles constitueraient pour nous une servitude ou bien elles ne fonctionneraient qu'avec des frottements continuels. Ce n'est pas tout. Il nous faut des alliés qui voient les affaires allemandes avec les mêmes yeux que nous. Mais nous avons aussi à faire en sorte que nos alliances ne soient pas telles qu'elles apportent à l'Allemagne elle-même des alliés. Nous avons déjà montré, sans craindre les répétitions ni l'insistance, que notre option pour la Pologne aggrave le danger d'une conjonction germano-russe. Ce risque ne saurait être multiplié ailleurs. Ce qui peut se présenter un jour, c'est un syndicat des vaincus et des mécontents, bien plus actif, bien plus facile à constituer que celui de vainqueurs et des profiteurs. Il importe de se souvenir que, si la guerre de 1914 a tant duré, si la victoire a été si difficile, si coûteuse, si tardive, c'est parce que la politique de l'Entente a été impuissante à désagréger le bloc ennemi autrement que par les armes. Reconstituer ce bloc, c'est donc la première chose à éviter, tandis que, d'autre part, il importe de ne pas nous aliéner les États qui ont joué sur le même tableau que nous et qui ont eu moins de comptes à demander à l'Allemagne qu'aux Hongrois ou aux Bulgares. Tâche malaisée. Que nous puissions avoir avec nous tous ces États, c'est assurément chimérique. Il est plus chimérique encore d'espérer que nous les réconcilierons tous avec leurs anciens adversaires et que la France exercera une protection paternelle sur la famille des moyens et petits États. Notre ressource sera d'essayer des séries de réconciliations, l'essentiel étant de prévenir un bloc de l'Europe centrale dont la direction appartiendrait encore à l'Allemagne, et de couper la ligne Berlin-Vienne-Budapest-Sofia. Il n'est pas douteux que si, pendant la guerre, la Bulgarie avait pu être détachée de la coalition adverse, cette défection nous eût été plus utile que l'alliance roumaine et elle eût été profitable à la Roumanie elle-même. Dans des cas pareils il faut savoir choisir. C'est ainsi qu'une Tchéco-Slovaquie neutre, même hostile, si c'était possible, serait encore préférable à un système germano-hongrois de l'Europe centrale. Ces choix seront délicats. Ils ne devront pas être faits à la légère. Mieux vaudra en prendre l'initiative que de les subir. Nous n'obtiendrons pas, pour prendre encore un exemple, que la Hongrie se rapproche également des trois pays à qui elle a dû céder des territoires. Son propre intérêt lui conseille de ne pas réunir toujours ces trois voisins dans la même méfiance et dans la même hostilité et de se réconcilier avec les uns ou avec les autres. Quelles que soient les sympathies et quels que soient les ressentiments que l'on puisse avoir, il est clair, pour la froide raison, qu'une entente des Hongrois, des Roumains et des Bulgares, si elle pouvait être formée sous nos auspices, constituerait un barrage véritable, supérieur, parce qu'il serait mieux groupé et mieux placé, à celui qui semble avoir été construit par les traités et dont le moindre défaut est de se présenter sur des points dispersés, sans avantages contre un bloc adverse disposant, comme en 1914, des fameuses «lignes intérieures».
Nous n'avons jeté sur la question des alliances que quelques lueurs. Il faut reprendre les choses par le commencement.
L'Allemagne d'abord. Nous devons compter avec sa mauvaise volonté persistante, probablement accrue, à mesure qu'elle se relèvera et qu'elle se fortifiera. Nous devrons la surveiller, nous tenir en garde contre ses ruses et ses retours offensifs, être prêts, tout au moins, à la contraindre à remplir ses engagements essentiels. Cette tâche demandera une attention soutenue et de longs efforts. En définitive, notre politique extérieure reste dominée par le problème allemand. Il devait en être ainsi du moment que nous demeurions les voisins d'une Allemagne unitaire, sur laquelle nous n'exerçons pas d'influence, sur laquelle n'avons de prise que d'un seul côté et par une occupation provisoire, une Allemagne enfin (c'est le refrain de ce livre) qui compte 20 millions d'habitants de plus que nous.
La surveillance de l'Allemagne, l'exécution non pas même intégrale, mais partielle, du traité de Versailles, absorbera presque toute notre activité et nos forces pendant les années à venir. Avec une Allemagne unitaire, avec une grande Germanie, non seulement une véritable entente, mais une détente même est exclue, à moins que nous ne renoncions à nos revendications élémentaires, y compris celle de notre sécurité. Il est inutile de s'arrêter à cette hypothèse. Il est même dangereux d'y penser.