Les conséquences politiques de la paix

Part 10

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L'Italie est entrée dans une période de recueillement, de repliement sur elle-même, où elle n'entreprendra aucune grande action au dehors, où elle s'appliquera à rester en contact avec ses alliés de la guerre. Cependant elle établira ses comptes et elle mesurera ses risques. Ses conquêtes, qu'elle a trouvées inférieures à ses espérances, il faudra les conserver. Elle cherchera des assurances. Pour garder le Brenner et Trieste contre l'éternelle descente des Germains, elle songera à la méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas avoir la guerre avec l'Autriche, elle était alliée de l'Autriche. Une situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l'idée d'entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son quasi-voisin. Et la Yougo-Slavie? On peut imaginer qu'un rapprochement de l'Italie et de l'Allemagne intimiderait et neutraliserait cette héritière de l'ancienne Autriche, seulement plus faible qu'elle, et à qui une situation, qui est identique aussi, inspirerait les mêmes sentiments et suggérerait les mêmes idées. Pour se garantir elle-même, se sachant constituée à la fois aux dépens du peuple italien et aux dépens de la race germanique, ne serait-elle pas conduite à entrer dans leur système, moyennant la garantie mutuelle des frontières? Elle pourrait même leur rendre des services, devenir leur poste avancé vers l'Orient. Un rapprochement en détermine d'autres et nous savons avec quelle facilité se tracent les «itinéraires forcés». Ainsi se reformerait, en vertu des mêmes causes, le vieux syndicat triplicien: à défaut d'équilibre général, chaque pays cherche l'équilibre qu'il peut, et les «constellations de puissances», comme avant 1914, se reconstitueront par des besoins semblables. Ce que nous en disons est si peu une simple vue de l'esprit que, dans la période grave qui a précédé le sauvetage de Varsovie, en août 1920, le chef du gouvernement tchéco-slovaque, M. Tusar qui organisait une ligue des neutres contre la Pologne et, par conséquent, en faveur de l'Allemagne, offrait au comte Sforza sa médiation pour concilier l'Italie et les Yougo-Slaves. L'idée de ce rapprochement a d'abord choqué le patriotisme italien autant que l'avait choqué, quarante ans plus tôt, le rapprochement avec l'Autriche. L'Italie pourra s'accoutumer à l'un comme elle s'était accoutumée à l'autre. Il faut savoir distinguer entre les alliances sentimentales et les alliances politiques.

Quant à nous, le moment paraît passé où nous avions le moyen de nous attacher l'Italie en nous mettant avec elle pour qu'elle reçût ce qu'elle voulait, ce que lui avait été promis dans l'Adriatique. Du temps irréparable a fui. L'alliance italienne est fêlée. Satisfaite, c'est de notre côté que l'Italie eût cherché la garantie de ses possessions. Le pacte conclu pour la victoire eût eu une raison de durer après la victoire. On se lie pour le butin. On se lie par les partages. Et c'est peut-être ce qu'il y avait de plus judicieux et de plus prévoyant dans les accords de 1915 et de 1916.

Aujourd'hui, l'Italie nous échappe. Elle cherche sa voie avec indifférence. Elle revient à la politique de «versatilité réfléchie» qui, depuis ses ducs de Savoie, l'incline tour à tour vers l'Europe centrale et vers l'Europe occidentale. La guerre pouvait lui donner la qualité d'un élément fixe. La voilà de nouveau déracinée et il faut s'attendre à ses oscillations. Aucune amélioration de l'Europe d'avant-guerre n'a été réalisée non plus sur ce point-là. Il n'y a aucun progrès. L'Italie n'est pas plus adaptée qu'avant à un système conservateur européen. Et son incertitude fera la nôtre. Ses difficultés engendreront nos difficultés. Les relations franco-italiennes redeviendront la partie la plus difficile de notre tâche diplomatique. Que les Italiens entrent en conflit avec les Yougo-Slaves, qu'ils s'allient avec eux par l'intermédiaire de l'Allemagne (car ce ne peut être, comme avec l'Autriche, que tout l'un ou l'autre, l'alliance ou le conflit), notre embarras sera égal, nous subirons les conséquences de la même façon. Cette Adriatique, la seule mer peut-être où nous n'ayons rien à faire, où nous n'ayons pas d'intérêts, l'amertume en reste à l'Italie et les orages pour nous.

CHAPITRE IX

HYPOTHÈSES ET PROBABILITÉS

Il y a eu un moment, pendant les mois qui ont suivi l'armistice, où le désordre a été tel, que les hommes ont pu croire que l'Europe entière allait sombrer. De partout montaient la famine et la révolution. Pour le dictateur américain des vivres, M. Hoover, il y avait cent millions d'êtres humains de trop sur notre vieux continent, et l'Amérique, inquiète pour sa propre subsistance, finissait par se résigner à les laisser mourir. De funestes pressentiments assiégeaient les esprits. L'historien Ferrero évoquait la fin du monde antique. Jamais, aux heures les plus sombres de la guerre, il n'y avait eu cette désolation. La Bourse baissait à Londres et à Paris quand Spartacus triomphait en Allemagne. Un soir, dans un journal qui est un rendez-vous parisien, quelqu'un lut une dépêche: le château royal de Berlin venait d'être pris, le drapeau rouge y était arboré. On entendit un gémissement, C'était un diplomate ami de la France qui n'avait pu résister à ce coup.

A la guerre des nations, terrible mais organisée, il semblait qu'une autre guerre allait succéder, plus atroce, pour achever de détruire ce qui restait de l'ancienne société: la guerre sociale, la guerre pour le pain. Il n'y avait pas eu de peur pendant la vraie guerre. Il y eut de la terreur dans les quelques mois qui l'ont suivie, et cette terreur a donné de mauvais conseils. Elle a fait désirer que l'Allemagne se consolidât pour résister à la contagion du bolchévisme. L'Allemagne a résisté. Elle s'est consolidée. Et c'est alors qu'a commencé sa résistance: nous ne nous en trouvons pas mieux.

La révolution allemande a été d'un type inconnu jusqu'à ce jour et elle n'a pas ressemblé à ce qu'elle devait être selon la prophétie de Henri Heine. Le système monarchique ayant été renversé dans les conditions que nous avons vues, non pas par conviction mais par opportunité, cette brusque décompression, jointe à l'effet démoralisant de la défaite, avait fini par soulever une révolution véritable et un sérieux commencement d'anarchie. On put se demander si les Allemands, habitués à être gouvernés, seraient capables de se gouverner eux-mêmes. Rétablir l'ordre fut une tâche difficile. Les moyens par lesquels l'Allemagne y a réussi ont attesté une méthode, une politique. La répression régulière et légale, celle de l'émeute des rues, fut accompagnée d'une répression extraordinaire, terroriste, qui visa les têtes et supprima les chefs. Un à un, Liebknecht, Rosa Luxemburg, Eisner, Haase furent assassinés. Çà et là, d'autres hommes d'action de l'extrême-gauche disparurent. Erzberger, considéré comme un élément dissolvant, reçut lui-même une balle qui l'avertit et découragea ses imitateurs. Ainsi l'Allemagne a réagi lentement mais sûrement. Le coup d'État de Kapp et de Lüttwitz, au mois de mars 1920, était maladroit et prématuré. L'échec n'a pas empêché les partis de droite de mener une campagne efficace et, trois mois plus tard, après les élections du 6 juin, de rentrer au gouvernement.

La monarchie des Hohenzollern a laissé l'Allemagne vaincue. Mais elle a laissé aussi un État, une administration, des cadres civils et militaires, des élites intellectuelles et industrielles, des traditions politiques, tout un capital grâce auquel l'Allemagne, pour commencer, est venue à bout de son anarchie intérieure. Si des rechutes restent possibles, la méthode qui a réussi à rétablir l'ordre est toujours bonne. Pour l'appliquer, le gouvernement dispose de moyens plus puissants qu'hier. Surtout l'esprit public s'est ressaisi. L'Allemagne n'a pas désespéré longtemps et le suicide d'un Ballin après le désastre, devant le port de Hambourg vide de ses vaisseaux, n'a été qu'un cas de pessimisme isolé. Il importe relativement peu, à cet égard, que l'Empire allemand retourne à la monarchie ou qu'il devienne, comme l'a appelé le président Ebert, «la plus grande République du monde après celle des États-Unis», s'il doit prendre la forme d'une vaste entreprise conduite, dans l'esprit des Hohenzollern, par des capitaines d'industrie dont le type est annoncé par Hugo Stinnes. En tout cas, l'Allemagne n'a même pas attendu que sa réorganisation intérieure fût terminée pour passer à l'action extérieure et à l'offensive contre le traité de Versailles.

La répression de l'anarchie, le rétablissement de l'ordre élémentaire, ce n'est qu'une première étape. Mais il ne faut pas oublier que, dans de pareilles circonstances, la première est la plus difficile. Elle est aussi la plus importante. En 1871, pendant la Commune, beaucoup de Français ont presque désespéré. _Finis Franciæ_, murmurait Renan, abîme au-dessous de l'abîme. Et il ajoutait, avec une exagération qui attestait son trouble, car il n'a pas manqué, au cours des siècles, de dates où l'avenir de la France a paru bien plus gravement compromis: «Le 18 mars 1871 est, depuis mille ans, le moment où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes un moment, si elle se reformerait.» La France est venue à bout de la Commune beaucoup plus vite que l'Allemagne n'est venue à bout de Spartacus et d'un communisme qui avait cent têtes. Il n'y a pourtant pas de signe que l'Allemagne, dans les esprits où elle se conçoit comme une grande force nationale, ait renoncé à l'avenir. Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant dans sa vitalité, c'est que l'idée des énormes erreurs d'appréciation et de calcul qu'elle a commises dans tous les domaines, le militaire aussi bien que le politique, avant la guerre et pendant la guerre, ne l'a pas amenée à douter d'elle-même, de ses capacités, de ses aptitudes, doute qui n'aurait pas manqué d'accabler un peuple doué d'esprit critique. La France a mis longtemps à se relever du coup que la défaite de 1870 avait porté à son moral et à sa confiance. Une longue timidité avait suivi le désastre. Rien de pareil ne s'observe chez les Allemands. L'expérience les a à peine instruits et on les sent prêts à recommencer leurs fautes, même leurs fautes militaires, dans la conviction que ce n'est pas leur intelligence qui les a trahis, mais les événements, et que, dans d'autres circonstances, ce qui n'a échoué que par hasard réussira.

Après un ébranlement aussi profond, la consolidation relativement rapide de l'Allemagne est un fait qui appelle l'attention la plus soutenue. L'Allemagne a paru à plusieurs reprises sombrer sans recours dans le chaos. L'unité qui avait survécu par miracle à la défaite semblait devoir se rompre par la guerre civile. Les sinistres prédictions qu'avaient prodiguées Bismarck et Bülow pour le cas où tomberait la monarchie fédératrice des Hohenzollern semblaient sur le point de se réaliser. Il n'est pas encore dit que Bismarck et Bülow n'aient pas eu raison. De son temps, le premier chancelier de l'Empire estimait que l'unité allemande ne pouvait se passer du lien dynastique. Le quatrième chancelier, dont les observations sont plus récentes, annonçait un particularisme politique qui répéterait l'ancien particularisme territorial et qui en précéderait le retour. «L'ergotage et la petitesse, l'acharnement et l'animosité qui existaient autrefois dans les querelles des peuples et des États allemands, se sont transmis à notre vie de parti», écrivait le prince de Bülow dans sa _Politique allemande_. Il notait en outre une tendance propre à l'esprit allemand, celle qui consiste à «internationaliser les idées de parti», c'est-à-dire à prolonger ces idées au-delà de la frontière, en sorte que les catholiques allemands, pour ne prendre qu'eux, seraient de véritables «ultramontains». Ces remarques du prince de Bülow ne doivent certainement pas être négligées. Dans le cas où l'Allemagne traverserait de nouvelles crises intérieures, où elle serait véritablement impuissante, après une accalmie et un semblant de mieux, à rétablir chez elle un ordre durable et à remplacer l'autorité ancienne par une autorité nouvelle, il est clair que les luttes de partis s'aggraveraient dans des proportions considérables. Des scissions telles qu'en prévoyaient les deux chanceliers seraient possibles. Nous en avons un exemple par la répulsion violente que manifeste la Bavière à l'égard du socialisme réputé comme un produit de Berlin. Ainsi, en Allemagne, l'antagonisme des idées et des moeurs prend, par la force des choses, un caractère territorial. Il prendrait même aisément un caractère international, au sens où l'entendait le prince de Bülow. Car un conservateur bavarois se sentirait plus d'affinités avec une France conservatrice qu'avec une Prusse socialisante. Le particularisme, entretenu jadis par les querelles de religion, le serait encore, toujours d'après le jugement que le prince de Bülow portait sur les Allemands en temps calme, par «la lutte des états sociaux et des classes».

En d'autres termes, l'unité de l'Allemagne tiendrait à l'identité des sentiments et des idées politiques entre les groupes principaux des populations qui composent l'Empire. Dans une Allemagne ordonnée, les Bavarois conservateurs sont satisfaits, fidèles, aussi nationalistes et pangermanistes que les vieux Prussiens d'outre-Elbe. Dans une Allemagne anarchique ou socialiste, la Bavière conservatrice deviendrait un corps étranger qui obéirait vite à ses tendances particulières. Dans cette mesure, les observations pessimistes des deux chanceliers gardent leur prix.

Mais si l'Allemagne continue à se consolider, ce sera encore par le gouvernement de Berlin et elle se retrouvera peu à peu dans un état sensiblement pareil à celui où elle était en 1914. Des deux images qu'elle a devant les yeux, celle de l'Empire puissant et prospère et celle du chaos qui a suivi la révolution, il y a gros à parier que la première sera la plus forte. Pour la réaliser, l'administration et la tradition prussiennes seront aussi les mieux désignées. C'est pourquoi il est très peu vraisemblable que la Bavière, comme quelques personnes sont portées à le penser, puisse un jour prendre la tête d'une réorganisation de l'Allemagne. Elle n'a aucun des moyens qu'il faudrait pour une si lourde tâche. Il est même improbable qu'elle arrive seulement à diriger une fédération partielle des pays du Sud. Ce n'est pas que l'ambition lui ait manqué, au cours de son histoire, d'occuper la première place dans les pays germaniques. Elle n'y a jamais réussi. Le caractère de ses habitants, sa situation géographique, l'absence d'institutions civiles et militaires assez originales et assez vigoureuses pour un si grand rôle, la laissent dépourvue des aptitudes nécessaires à l'exercice d'une hégémonie. L'Allemagne améliorée par l'influence modératrice de l'élément bavarois est une chimère. L'élément bavarois ne peut être bienfaisant que s'il agit dans un sens particulariste, et nous avons vu à quelles conditions le particularisme pourrait se développer. D'ailleurs, et c'est un principe absolu, qu'elle ait sa capitale au Sud ou qu'elle l'ait au Nord, une grande Allemagne ne vaut pas mieux pour nous. La maison d'Autriche, contre laquelle la France a lutté pendant deux siècles, avait son siège principal à Vienne. S'il était possible que Munich succédât à Vienne et à Berlin, qu'y gagnerions-nous? Seule une Bavière autonome et réfractaire à la Prusse serait digne d'attention et d'intérêt.

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Cependant les pays germaniques et leur périphérie, tout en aspirant à l'ordre, n'ont pas retrouvé une stabilité incontestable. Des crises leur sont encore réservées et peut-être des crises d'un genre nouveau. Nous avons vu les effets que serait capable de produire en Allemagne un état révolutionnaire prolongé ou aggravé. Selon toutes les apparences, cet état de révolution inguérissable favoriserait le séparatisme. Au point de vue territorial, au point de vue des groupements de pays et d'États, que produirait une réaction?

Il ne serait guère concevable que la réaction, si elle l'emportait définitivement à Berlin, fût limitée à l'Allemagne. Il ne le serait pas davantage qu'elle le fût à l'ordre social. En dépit des troubles qui renaissent et qui renaîtront encore sur divers points du vieux monde, en dépit de la durée du bolchévisme russe, la révolution est en train de perdre la partie, et jamais elle ne l'avait eue si belle. L'ancienne société, que l'on avait crue détruite, a montré une force de résistance presque étonnante. En beaucoup d'endroits, en France surtout, c'est à peine si elle a été ébranlée. Nous venons d'assister à une lutte émouvante. La victoire finale est à peine douteuse. La réaction qui se laissait pressentir à l'aube de la période guerrière, en 1912 et 1913, a d'abord subi une éclipse par le triomphe des puissances libérales, par l'écroulement de trois grandes monarchies et par le principe de la démocratie universelle qui domine les traités de paix. Le chaos s'en est rapidement ensuivi et le vieux monde civilisé s'est vu tout près de la ruine. Alors la contre-révolution a commencé, et, si l'on s'en rapporte aux précédents, il n'est guère possible qu'elle n'affecte pas, un jour ou l'autre, la carte même de l'Europe.

L'instinct de conservation, ayant été le plus fort, s'exercera aussi dans le domaine de la politique générale. Les peuples et les gouvernements, après avoir restauré l'ordre à l'intérieur, seront poussés à chercher de la stabilité à l'extérieur et la confusion qui résulte d'une distribution arbitraire des États dans l'Europe centrale et orientale sera ressentie comme une anarchie internationale aussi malfaisante que l'autre et propre à engendrer l'autre. L'application intégrale du principe des nationalités est une expérience qui n'a pas donné des résultats favorables. En multipliant les États faibles et rivaux, elle a multiplié aussi la guerre civile et la guerre étrangère. Pour en finir avec ces deux fléaux, une réorganisation s'imposera. Après avoir restauré un ordre social beaucoup plus semblable à celui d'autrefois qu'on ne l'aurait cru, l'Europe tendra encore à revenir sur la création d'États qui ne sont pas viables ou qui seraient une cause de troubles incessants par leur impuissance à se défendre et à se gouverner eux-mêmes.

Cette contre-révolution diplomatique sera la conséquence nécessaire de l'autre. Elle se fera par les mêmes moyens, c'est-à-dire non sans déchirements et sans douleurs, et c'est dans les parties les plus transformées et les moins stables de l'Europe qu'elle se produira d'abord. Un historien célèbre a pu annoncer, trente ans à l'avance, que la question d'Autriche se poserait à la suite de la question d'Orient. Il a fallu cependant, pour détruire l'Empire austro-hongrois, une crise sans pareille, des batailles où la plupart des peuples ont été engagés. La reconstruction d'un édifice politique quelconque à la place des ruines que l'ancien a laissées sera probablement une des tâches du prochain avenir. Il y a très peu de chances pour qu'elle s'accomplisse autrement que par l'effet d'une autre crise et par un autre recours à la force.

Beaucoup de combinaisons différentes de celles que les traités ont établies peuvent se concevoir dans l'Europe du Centre et de l'Est. Il y a seulement deux cas de moindre vraisemblance. D'abord celui où ce qui a été fait durerait beaucoup plus que les conditions dans lesquelles les nouveaux États ont été créés et leurs frontières dessinées. Dès que les Alliés n'auront plus la volonté ou la capacité de s'opposer à des changements, dès qu'ils ne seront plus d'accord pour exercer leur surveillance et leur tutelle sur des peuples trop divers, il ne faudra pas donner longtemps avant que ces peuples reçoivent un nouveau statut. L'autre cas, aussi peu vraisemblable, est celui où ces peuples, de leur propre mouvement, dans leur pleine liberté, avec l'assentiment de tous, constitueraient quelque chose qui ressemblerait à l'ancienne Autriche. Si quelques millions d'Allemands et même les Slovaques n'avaient pas été introduits d'autorité dans l'État tchèque, ils n'y fussent pas venus de leur gré. S'ils doivent en sortir, ils n'en sortiront aussi que par le jeu d'une force extérieure. C'est pourquoi, inversement, les héritiers de l'Empire d'Autriche, quel que puisse être leur intérêt à vivre ensemble, ne se réuniront pas d'un commun accord. On a cru longtemps à une fédération balkanique qui n'est jamais venue. Une fédération danubienne qui se formerait toute seule, simplement parce que ce serait la solution la plus raisonnable, participe de la même chimère. Qui dit fédération dit fédérateur. Le Danube, jusqu'ici, n'en a connu qu'un: c'était le Habsbourg. Lorsque l'Empereur avait été chassé de Vienne en 1848, l'Empire se serait déjà désagrégé s'il n'y avait eu l'armée, Windischgrætz et Radetzki, dans le camp duquel, selon le vers fameux, était l'Autriche. Un autre Habsbourg est tombé en 1918. Celui-là ne gardait ni armée ni capitaines. On ne doit pas retenir sérieusement l'hypothèse où Charles Ier ni quelque autre membre de sa famille, rappelé soudain au trône, reconstituerait l'Autriche par la seule vertu du principe de légitimité. Ce principe, à lui seul, est aussi impuissant à relever un Empire que le serait l'idéal du fédéralisme républicain. Quel que soit l'avantage qu'elles auraient à être rassemblées, les populations de l'ancien Empire vivront en état d'hostilité, au moins de méfiance, formant entre elles des coalitions changeantes, jusqu'au jour où se présentera et s'imposera le véritable fédérateur, qui sera l'élément le plus robuste et le plus capable de rassembler les autres en les dominant.

La France a été maintes fois accusée, depuis l'armistice, de chercher à mettre sur pied une confédération danubienne. C'était son droit et son devoir. L'équilibre et la tranquillité de l'Europe le demandent. Mais que la France puisse y réussir par la persuasion diplomatique, c'est extrêmement peu croyable. Pas plus que de la dissociation en Allemagne, on ne fera en Autriche de la concentration sur commande. L'occasion sera fournie par les événements et par le jeu des forces naturelles. Il s'agira de connaître ces forces, de distinguer entre elles et de les diriger dans un sens qui soit le bon. Car il n'est nullement dit que la grande puissance danubienne qui viendrait à se reconstituer serait nécessairement dans nos intérêts. Il faudrait encore prendre garde que sa naissance ne fût pas propre à alarmer des peuples capables de s'y opposer et de s'y opposer d'une manière efficace.