Les Confidences d'une Biche, 1859-1871
Part 9
«Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, quoi qu’on en ait dit, moins affolés et moins friands de scandales qu’aujourd’hui. Je m’étonnais pourtant qu’une affaire si importante, et si piquante, et plaidée, me disait Haffner, par Jules Favre, pût se dérouler sans que l’on en soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en rien soupçonner. Cela me donna une deuxième légère crise de curiosité, et je parlai à Haffner de son procès comme il était naturel que je fisse. J’évitai avec soin de trahir la moindre défiance, mais il était bien aussi fin que moi, ou il cherchait une occasion de me convaincre: il m’apporta le soir même un ballot d’actes sur papier timbré, d’extraits de jugements et autres pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux pour être saisie et comme accablée de leur authenticité. Mais je sais par expérience l’impression que fait sur moi le grimoire, et je n’en voulus pas croire moi seule. J’avais un ami notaire (on n’est pas parfait). Je lui transmis le dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule à plaisir les invraisemblances. C’est ce que fait assez ordinairement la vérité elle-même. Mon ami notaire me certifia que toute cette marchandise était de bon aloi. Je lui objectai qu’il est inconcevable qu’une affaire pareille se débatte dans une cave: il me répondit qu’il se passe bien d’autres choses dans les caves, et qu’on ne sait pas tout, même les notaires.
«L’admirable est que cette consultation, qui aurait dû me donner la foi, acheva de me la retirer. Je n’avais jamais cru absolument aux histoires d’Haffner, jamais non plus je ne les avais niées absolument. Dès que j’eus des raisons d’y croire, je passai du doute à la certitude négative. En conséquence, je le mis à contribution encore plus immodérément. Je suis, me disais-je, la caisse de retraite de ce pauvre homme. Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le nécessaire, souper, gîte et même le reste: il ne l’aura pas volé. Je vous prie de considérer le progrès de mes sentiments: j’avais d’abord voulu me débarrasser de lui sans tambour ni trompette, et j’étais prête à lui faire la charité! Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne sauta. Il disparut tout simplement sans laisser d’adresse, même à moi. Son bail de la rue de Courcelles était à fin de période, et l’on sut qu’il avait donné congé dans les règles depuis six mois. Cette fugue était donc préméditée de longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, mais non point disproportionnées à son apparente fortune, et elles ne firent point crier. Quant au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler davantage après son éclipse qu’auparavant.
--Et ça finit... comme ça? demanda le ci-devant Monseigneur, désappointé.
--Non, dit lady Ventnor après un petit effet de silence et de recueillement. Je vous disais tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis peu: en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. Je recevais comme à présent, comme toujours, à cinq heures. Je le vis arriver un soir, comme s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait écrit une ligne. Je n’avais pas eu de lui la moindre nouvelle depuis... calculez! Jamais la pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. Mais son entrée fut si naturelle et sa figure avait si peu changé que je n’eus pas même peur à sa vue. Il portait seulement un peu plus longue sa barbe que j’avais déjà connue blanche, et tenez, il ressemblait au beau Nieuwerkerke, dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et même élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais pas mal de monde, il ne put que prendre part à la conversation générale; mais il resta le dernier.
«Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa de son brusque départ de jadis, comme il eût fait de quelque vénielle impolitesse d’hier; puis il me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû agir ainsi. Le procès n’en finissant point, ses prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer son train, il avait préféré faire le plongeon. Il s’en était allé dans son pays, où l’on vit de rien. Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt définitif était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher les fonds. J’avoue que ce dénouement-là me surprenait encore plus que l’apparition du revenant. Je m’étais même si bien habituée à croire qu’il avait roulé tout le monde, et d’abord moi (mais moi sans dommage), que j’étais presque déçue. Lui cependant, toujours avec la même placidité, m’exposait comment seraient échelonnés les paiements de cette fabuleuse somme. Il devait toucher le lendemain son premier million, en un chèque sur la Banque de France. Il me montra le chèque. J’en ai vu de gros, mais c’était la première fois que j’en voyais un de cette taille: il m’imposa.
«Haffner me dit alors qu’il avait une grâce à me demander: c’était de partager avec lui, le lendemain, son dernier déjeuner d’homme pauvre, à la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais sincèrement émue; et je dois dire que rien ne fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme pauvre. Vous savez que Haffner avait de l’esprit. Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui était resté après les doigts? N’importe, il m’amusa fort, et il fut bien jeune, ce vieillard à la barbe blanche! Après déjeuner, il me remit en voiture et fut, en se promenant, toucher son million. J’appris par les journaux du matin qu’en rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu, vers trois heures, il s’était tué.
--Quel mystère! dit l’évêque.
--Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait fini par croire à son procès; il était devenu un peu fou, à la façon d’Élisa Watson; il avait le délire des grandeurs. C’est assurément lui-même qui avait fabriqué le chèque, et il ne le croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi aux guichets de la Banque, on lui a ri au nez; son illusion s’est évanouie brusquement, cet homme ruiné depuis un quart de siècle a senti la ruine pour la première fois, il n’avait plus de raison d’être, et il s’est détruit.
* * * * *
Ce récit nous avait très vivement intéressés, mais c’était ce genre d’intérêt qui n’anime point une compagnie, et le dénouement avait même jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les anciens, et nous n’aimons guère que l’on fasse allusion à la mort dans les banquets: nous croyons aussitôt devoir, non par un sentiment véritable, mais par bienséance, prendre des figures d’enterrement.
Lady Ventnor est une maîtresse de maison trop accomplie pour que ces petits mouvements des cœurs lui échappent; elle les surprend, et elle excelle à y couper court. Elle semblait rêver, elle regardait un peu vaguement çà et là: elle cherchait une diversion. A ce moment, les moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour y servir des rafraîchissements, la table où nous avions dîné. Les yeux de lady Ventnor semblaient attirés maintenant vers cette table d’onyx, nue, où apparaissaient plusieurs taches noirâtres que nous n’avions pu voir quand le couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.
--Voilà, dit Alcibiade, une admirable table gâtée! Quel est le vandale qui a dîné ici?
--Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est moi qui ai fait cela.
Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous et nous la demandâmes.
--J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter, car, outre que j’y joue un rôle scabreux, j’y joue un rôle de dupe; et cette fois ce n’est pas comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général, vous rappelez-vous... _Gaston_, votre camarade des Guides? Je ne dis pas les noms de famille, et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous les avez sur les lèvres... Il était bien gai, charmant, mais, que voulez-vous? il ne me plaisait pas; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le savais l’amant aimé de... _Lydie_, si réservée et qui passait pour irréprochable. Alcibiade vous a dit comme les démarcations étaient rigoureuses entre les trois mondes.
«Il me suffisait d’être sans conteste au premier rang du mien depuis que j’avais établi ma résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer les frontières, je ne me suis jamais souciée de l’impossible. Cependant il ne me fâchait point qu’une femme des sphères inaccessibles souffrît à cause de moi: Lydie avait la modestie ou le bon sens de croire Gaston perdu pour elle s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui prendre, si peu d’envie que j’en eusse; mais quand je sus qu’elle était prête à tout pour le garder, même à me prier, je lui fis dire que je m’engageais à n’y toucher point, à condition qu’elle vînt ici à six heures et demeurât cinq minutes dans mon salon, où elle aurait d’ailleurs le plaisir de rencontrer tous ses amis.
«Elle vint: que ne ferait une amoureuse? Mais Dumas fit tout manquer: il était parfois l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des femmes. Lorsque l’on annonça... Lydie, il se leva brusquement, alla dans le vestibule lui défendre d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de force, jusqu’à sa voiture. Il ne jugea pas à propos de reparaître au salon, et je m’en félicitai, car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je n’étais pas certaine qu’un de mes amis présents lui eût demandé réparation de l’insulte qu’il venait de me faire, et je préférais ne pas tenter l’expérience.
«J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai de la prendre, mais à la rigueur, car Gaston ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné rendez-vous le même soir pour lui dire: «Votre maîtresse sort d’ici, je lui ai promis que je ne vous ferais rien.» Il fallait chanter sur un autre air. Je lui dis:
«--Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est dix mille francs. Pour le principe, car vous pensez bien que je n’ai que faire de votre argent. Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous, d’ici à demain, dix beaux billets, bien neufs, nous les étalerons sur cette table, nous y mettrons le feu, et vous ferez ce qu’il vous plaira... ou ce que vous pourrez, tant qu’ils brûleront.
«Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer cette petite somme: il était presque pauvre. Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et il me présenta ses dix billets de mille francs comme un bouquet. Nous les posâmes là... et voilà les taches qui prouvent qu’ils furent brûlés, et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un air narquois... J’avais tort, car il me glissa à l’oreille en me disant adieu... et merci:
«--Marguerite... ils étaient faux!»
* * * * *
Nous rîmes, par politesse,--et par politesse également nous ne rîmes point trop, pour ne pas donner à croire à lady Ventnor que nous applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais assez, et il me parut que pas une des précédentes confidences de la marquise ne m’avait illustré et illuminé l’histoire du second Empire comme cette insolente flambée de billets de banque--faux.
VII
LES RESSEMBLEURS
Je n’oubliais pas que Mme la marquise de Ventnor m’avait proposé de visiter ses archives. Je lui rappelai cette invitation, et je lui demandai un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne refuse jamais. Je le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il la courtisait, sourdement et par intermittence, mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le décourageait point, je ne trouvais guère convenable de toujours remuer devant lui tout ce passé: cela me gênait pour elle comme pour lui. Mais il est curieux que je suis ordinairement plus délicat pour les autres qu’ils ne le sont eux-mêmes; c’est comme quand je fais une visite de condoléance après un deuil, c’est moi qui ai l’air d’avoir perdu mes parents.
Les remuements du passé de lady Ventnor ne gênaient, paraît-il, que moi. M. de Courpière y semblait même prendre goût. Je ne l’aurais point soupçonné de cette perversité: il est naturel et candide jusque dans l’énorme, et, en fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus descendre au-dessous. Quant à lady Ventnor, elle savait bien qu’une femme a d’autant plus de chances d’attacher un homme qu’elle a plus d’antécédents. Elle en eût ajouté, mais cela n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard ne craindre aucune concurrence.--Je crains, moi, que l’on ne m’accuse de charger et que les historiens de l’avenir qui se référeront à ce document n’élèvent des doutes sur l’existence réelle de lady Ventnor. Je tiens à déclarer une fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et que les travaux de galanterie que je lui attribue furent bien accomplis par elle seule, et non pas par plusieurs personnes.
Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que je sollicitais, elle convoqua M. de Courpière. Il me fit en chemin, à propos de ma cachotterie une espèce de scène, où je crus démêler qu’il était jaloux. Je le rassurai insolemment et lui protestai que je ne demandais à lady Ventnor que des satisfactions de curiosité.
--Moi aussi, dit-il; mais avoue qu’elle peut encore inspirer des désirs.
Il ajouta que je lui devais cette relation-là, comme d’ailleurs toutes celles dont je pouvais me targuer, et que j’étais bien heureux de l’avoir pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais pas dépassé l’antichambre. Je me contentai de hausser les épaules, et je le suivis dans ces fameuses archives, où il est probable qu’on ne l’eût point admis sans moi.
Je ne m’attendais pas à voir un bureau de ministère, des cartons verts et des casiers, mais l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, basse de plafond. Les armoires qui régnaient tout autour et de haut en bas en formaient l’unique boiserie. Elles étaient encadrées d’une moulure fort simple, et peintes d’un gris presque blanc que relevaient çà et là des médaillons de Wedgwood. Elles étaient vitrées, avec des rideaux d’un jaune pâle, mais tirés, pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les principales pièces de ces archives étaient des livres en première édition, avec dédicaces, autographes et divers _testimonia_, ou des manuscrits, offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens de lettres qu’elle avait connus. Ces ouvrages étaient revêtus de reliures ingénieusement appropriées. Les volumes uniques avaient le dos nu et les plats richement décorés; ils étaient, en conséquence, exposés sur des pupitres. Lorsqu’il y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient les uns aux autres aussi exactement que les pièces d’un jeu de patience, et un ornement continu, ou même une peinture, recouvrait leurs surfaces jointes. Ainsi, le _Journal des Goncourt_ était habillé de parchemin blanc, et offrait à la vue un charmant tableau de genre, dont le sujet était le dîner de Magny. Les sept volumes du _Port-Royal_ s’illustraient d’une perspective de cette abbaye, et la _Vie de Jésus_ d’un paysage de Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, représentant les divers membres de la famille impériale, surchargeaient la mince plaquette de la réponse du prince Napoléon au _Napoléon_ de M. Taine; et une dizaine de feuillets de la _Tentation_ étaient enserrés dans une sorte de sachet, fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve aux fouilles d’Antinoé. Des bibelots étaient semés entre les livres, statuettes de Tanagra, médailles et monnaies antiques, et des souvenirs plus modernes, par exemple un poignard, dont la lame marbrée de taches noirâtres semblait bien avoir été plongée dans le sang.
Les correspondances étaient enfermées dans des cartons, mais qui affectaient aussi des formes de livres, et dont les reliures n’étaient pas moins recherchées, quelques-unes d’un goût fâcheux. C’est ainsi que je reconnus sans la moindre hésitation le carton qui devait contenir les lettres du prince d’Orange, autrement Citron, à une mosaïque de cuir où s’entremêlaient ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce que j’en pensais, et s’excusa: c’était, dit-elle, un présent de Citron lui-même, qui avait fait exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. Elle se rappela qu’elle m’avait parlé de ses archives justement à propos des lettres de collégien dudit Citron: elle ouvrit la boîte et nous en fit lire deux ou trois, qui étaient en effet touchantes par leur puérilité, mais dont l’intérêt historique ne me parut point supérieur.
--Madame, lui dis-je, j’ai une excellente mémoire, puisque je me suis souvenu d’une promesse en l’air que vous m’aviez faite de m’ouvrir ces archives. Je me souviens aussi fidèlement de vos moindres propos, et il en est un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une curiosité que j’attends encore de voir satisfaite. Le jour que de grands personnages vinrent déjeuner chez «l’Oncle», vous n’eûtes que la permission de les regarder une minute en écartant un rideau. Vous vîtes un certain prince, qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et qui ressemblait aux images populaires de Napoléon. Et comme Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle mourait de faim aux Champs-Élysées, dit: «J’y ferai construire mon hôtel,» vous dîtes: «J’aurai ce prince, à côté de qui on ne me permet pas de m’asseoir.» J’aime autant vous dire que je sais que vous l’avez eu; mais quand donc, Madame, et n’en sommes-nous pas encore au Prince?
--Oh! dit-elle, à peu près...
Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, orné, comme la plaquette que j’ai mentionnée ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était, sur le dos, les armes impériales; sur l’un des plats, un médaillon double, où le Prince et le premier Empereur se regardaient; sur l’autre plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, sans l’ouvrir, ce carton sur ses genoux, et elle dit:
--Le dessein que j’avais formé d’_avoir_ le Prince ne se réalisa en effet qu’au bout de plusieurs années. La raison de ce retardement est assez singulière: c’est justement cette ressemblance que vous venez de rappeler, que tout le monde connaît, et dont vous avez sous les yeux une preuve entre mille. (Elle regarda un instant les deux médaillons.)
«J’ai lu... Dieu! que je vais encore vous paraître pédante! N’importe, puisque je vous ai avoué, à vous, que mon ignorance est une comédie. J’ai lu, chez «l’Oncle», un bouquin de Restif de la Bretonne sur le Palais-Royal (admirez la coïncidence), et particulièrement un chapitre intitulé _les Ressembleuses_.--Je laisse à l’auteur la responsabilité de ce mot barbare.--Selon Restif, à la fin du dix-huitième siècle, certaines... matrones, pour procurer des illusions à leur clientèle, recherchaient les sosies féminins des plus illustres et désirables contemporaines, soit de la ville ou de la cour, soit du théâtre. Cette supercherie se pratique aujourd’hui encore, mais avec moins de raffinement. Car, s’il faut en croire Restif (et, entre nous, je ne le crois guère), les matrones allaient jusqu’à faire mouler le visage des dames auxquelles il s’agissait de ressembler; les ressembleuses portaient longtemps ces masques, afin d’acquérir peu à peu la même habitude et les mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient la ressemblance en étudiant la démarche, les gestes du modèle, jusqu’au timbre et aux inflexions de sa voix. Encore une fois, je ne sais pas si Restif a observé ou inventé tout cela; mais vous m’accorderez que le Prince avait le masque napoléonien comme si on l’avait moulé sur l’original pour l’appliquer ensuite à son visage.
«Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux cette identité, fit travailler mon imagination. Je ne me souciais plus de prendre, au moyen d’une passade banale, la revanche du déjeuner d’où j’avais été exclue: je voulais Napoléon. Pas celui-ci: l’Autre. J’avais l’idée fixe, la superstition, la passion de Napoléon, comme le héros de Stendhal,--mais avec tous les avantages... et toutes les commodités que me donnait mon sexe.
Cette étrange confidence amena une digression. M. le vicomte de Courpière n’est pas né interrupteur, il ne sait pas jeter dans les couplets d’autrui des réflexions spontanées et vives; mais il aime à développer posément des idées générales. Il coupa Mme la marquise de Ventnor pour nous faire connaître ce qu’il pensait du culte bonapartiste et du grand homme lui-même. Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre à ce moment-là précisément, et, de plus, les vues de M. de Courpière me causèrent une certaine irritation. Il se flattait d’être une manière de conquérant,--je ne saurais dire qu’il eût tort; et, comme la plupart des hommes qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait ressembler lui aussi à Napoléon, le conquérant-type. Mais cette prétention ne dénotait de sa part aucun orgueil, car il ne nous dissimula point que Napoléon lui semblait surfait.
J’avais lu dernièrement une interview d’un auteur dramatique célèbre, qui de même comparait à l’Empereur le héros d’une de ses pièces, grand brasseur d’affaires, donnait la préférence à son personnage, et s’exprimait sur le compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai à ce souvenir et à la diatribe scandaleuse de M. de Courpière; et j’entrepris de faire une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère moins inutile que de déblatérer contre lui. Je ne parlai point de ses talents militaires: je crois que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs je n’y entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais pour sa faculté de souveraineté, sans pareille dans le passé ni probablement dans l’avenir (espérons-le), et pour la forme de son intelligence, la plus approchante que nos faibles génies puissent concevoir d’une intelligence divine et providentielle: car elle apercevait du même regard les ensembles et le détail. Mme la marquise de Ventnor daigna trouver ces deux traits bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent plus particulièrement séduire l’imagination d’une femme. Toute femme rêve un maître, et celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir à lui, et en même temps de le dominer! Car elles dominent toujours, elles sont toutes des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il était à l’image de Dieu: quel effroi et quelle gloire d’être visitée par un dieu, comme Alcmène, et par celui-ci, qui, dans les transfigurations de l’amour, se faisait homme, enfant même, avec des brutalités et des grâces! On nie qu’il ait pris le temps d’aimer: il a connu toutes les sortes d’amour, fraîches idylles et vives passades, la délectation morose de l’habitude: il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille maîtresse infidèle et charmante; il a même aimé par snobisme, et, après avoir violé l’archiduchesse comme ferait un charretier, il lui a voué une sincère tendresse, étonnée, respectueuse,--despotique.
Je fis à mon tour mon compliment à lady Ventnor: je lui assurai que l’on ne saurait mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon; mais je lui rappelai qu’il était mort longtemps avant qu’elle ne naquît, et je la priai de passer au Prince suppléant.
--Pas encore, dit-elle: j’ai, par ordre chronologique, un épisode préliminaire à vous raconter.
Elle avait été remarquée--ah! cela devait arriver--par un autre membre de la famille impériale, enfin par le second Empereur lui-même. Elle lui avait plu, et n’avait point résisté à la tentation d’éprouver si cet autre neveu de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut une désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé un aimable souvenir de Napoléon III. Comme tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa bonne éducation, si rare chez les têtes couronnées, son intelligence séduisante, mais chimérique, en tout point l’opposé de l’intelligence effective du grand Empereur. Il semblait avoir le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. Il les traitait avec égards, d’un air d’ennui dissimulé par politesse, d’humeur toujours égale, sans rien de l’humanité capricieuse de Napoléon Ier. Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs d’ajouter qu’il y avait dans ce raccourci plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle était bien allée avec lui jusqu’au rendez-vous, mais qu’un incident tragique avait éludé le dénouement.