Les Confidences d'une Biche, 1859-1871
Part 8
Elle eut trait au culte du corps, qui, selon ledit historien légitimiste, fut un des scandales du Directoire et résulta de l’anglomanie. Il nous donna sur les exercices physiques et les jeux de cette époque, notamment celui de barres, les raffinements de la toilette, les massages, les bains de lait ou de vin, des détails qui semblaient tirés de quelque encyclopédie, mais qui ne me déplurent point, car je pensais: «Nous en sommes au Directoire, c’est tout près du Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au premier Empire, qui nous conduira tout naturellement au second.»
Lady Ventnor nous délivra de l’historien: elle n’use pas du procédé incivil de la sonnette, mais elle ordonne la conversation et la partage aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers hôtes. Elle désigne l’orateur en posant une question où une seule des personnes présentes puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que pense le catholicisme de ce culte du corps, et aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si elle lui eût dit: «C’est à vous.»
Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable sermon, de style chrétien et d’inspiration païenne, où il reprocha fougueusement à l’Église, comme l’une de ses pires fautes en politique, son mépris de la guenille, l’excès de sa réaction contre le matérialisme antique. Il parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, et il célébra la beauté féminine avec onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il termina par un couplet sur les courtisanes, qui ne s’imposait point et qui manqua d’ampleur. On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. Comme il l’adressa au vénérable Alcibiade, je compris que c’était pour le mettre en branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de courtisane, entama soudain le discours qu’il méditait depuis un quart d’heure, et qui fut précisément du genre d’éloquence que j’avais souhaité.
Je regrette que nous n’eussions pas emmené un sténographe. Il faudrait lire cette oraison _in extenso_,--je ne dis pas que je la reproduirais; mais je ne saurais la résumer sans la fausser, car elle était prodigieusement abondante, et on ne résume pas les mots. Alcibiade les laissait couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie. Il était melliflu: je ne trouve point d’épithète plus juste que cet archaïsme un peu ridicule. Il n’avait point d’action, un débit monotone, et des yeux qui ne faisaient que sourire. L’élégance de sa forme était nonchalante, peut-être un peu trop facile. A propos de n’importe quoi, il se référait à l’antiquité grecque, et je crus apercevoir que son sentiment de l’antique était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre dans une trentaine d’années?). Il me rappela l’aveugle d’André Chénier qui dit tant de choses à la file; mais il sentait davantage l’école, il y mettait de l’ordre; je n’ai qu’à le suivre; on m’excusera de n’employer à ce compte rendu qu’une quinzaine de lignes.
J’avais donné la réplique de début. Sitôt que je compris pourquoi Monseigneur parlait de courtisanes, je dis à tout hasard:
--Hélas! il n’y en a plus. C’est un des caractères de l’époque présente, c’est un signe des temps.
--Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne signifie point le progrès, il accuse la décomposition sociale.
Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon III a restauré l’ordre, c’est que sous son règne, ou du moins pendant la plus grande partie, les femmes furent distribuées en trois castes aussi fermées que celles de l’Inde, et qu’il n’y eut pas de communication possible entre le monde et les courtisanes, même par le demi-monde qui était situé entre les deux. Quand les Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice d’une subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles est tombée si bas qu’on ne saurait plus décemment les nommer du même nom que les Laïs et les Phryné. Elles ne sont plus que filles, et tout est si renversé qu’on ne trouverait aujourd’hui des à-peu-près de courtisanes que justement dans le grand monde.
--Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher beaucoup pour rencontrer aussi ce que vous appelez purement et simplement des filles.
--Sous l’Empire, dit le général, les femmes étaient plus franches et elles coûtaient moins cher.
--Oui, celles du monde, dit le plus beau des hommes. Elles ne coûtaient même rien.
--Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit Alcibiade, sont tous pauvres ou avares; car ils ne veulent plus que des honnêtes femmes, qui ont toujours été, quoi qu’on die, moins dispendieuses que les amoureuses de profession.
Une discussion assez confuse s’engagea sur le point de savoir à combien peut revenir l’amour des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse sans une étourderie de lady Ventnor, qui était peut-être une malice. La marquise ne craignit point de demander à M. de Courpière lui-même ce qu’il pensait du coût des honnêtes femmes. J’en fus mortifié: ignorait-elle donc ce que j’ai écrit de M. de Courpière? Je le vis un peu embarrassé et je ne lui laissai pas le temps de répondre. J’invitai l’orateur à reprendre le fil de son discours, il ne se le fit point dire deux fois.
Il nous démontra que le vice est la sauvegarde de la vertu, et qu’il n’y a point de famille où il n’y a point de prostitution. Cela a déjà été dit. Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez neuf sur la supériorité de délicatesse que témoignent les hommes qui n’admettent pas de moyen terme entre les femmes absolument honnêtes et les autres. Il corrigea ce que cette remarque pouvait avoir de mortifiant pour lady Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège d’inspirer le véritable amour. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin, et il leur réserva également la royauté de l’intelligence, comme à leurs sœurs antiques; mais personne ne le chicana là-dessus, car il ne le disait que par politesse et pour finir brillamment.
--Savez-vous, ma chère amie, dit le plus beau des hommes, qu’on ne peut guère citer que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la Princesse et le vôtre?
Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas que l’on gardât le souvenir d’une rivalité qui la flattait. Elle en rappela, non sans complaisance, un épisode. Elle dit les petites manigances qu’elle avait faites pour attirer, au moins une fois, le favori de l’autre salon dans le sien; et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien surintendant des Beaux-Arts, avec sa prestance de cuirassier et sa magnifique barbe en éventail, que je commençai à trouver fatigantes ces redites sur la beauté de nos pères, et à comprendre que les Grecs se fussent ennuyés à la fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide.
Il se fit un silence bref, qui semble être de bienséance après les évocations; puis tous se remirent à parler ensemble, assaillis de souvenirs, et ils évoquèrent encore d’autres disparus, que je m’amusai de voir ressusciter, car je les connaissais; mais je les connaissais en bronze, en marbre ou en peinture: et ces survivants qui les rappelaient à la vie pour une minute savaient d’un mot leur dessiner des physionomies plus instantanées et plus familières que les effigies officielles. Je vis un autre Émile Augier que celui qui est si triste sur sa colonne, place de l’Odéon, entre des masques et des femmes nues. (Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à la marquise le vers qu’il lui proposait de graver sur la première marche de l’escalier d’onyx: «Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés.») Je crus le voir dans le grand salon du rez-de-chaussée, je crus l’entendre causer âprement et bas avec le «petit-neveu de Voltaire», avec l’arriviste si doué, qui n’est arrivé qu’au suicide, avec le philosophe morose et modeste qui ne voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont nous ne connaîtrions plus les traits si Bonnat ne lui avait fait violence pour le peindre.
Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux, bien sévères, enfin hors de saison. Moi, je m’y serais attardé volontiers: les autres aimaient mieux se rappeler d’autres fêtes.
--Je vois encore, dit soudain le plus beau des hommes, je vois lord Hamilton, à cette fin de souper... qui vient vous baiser la main et qui croule à vos pieds, foudroyé... et son ami, le colonel... je ne sais plus quoi... le colonel... _so and so_, comme ils disent... qui ne le croyait qu’ivre, et lui tendait une coupe: «_Douglas, my dear... Better now?... Glass Champagne?..._»
--Vous confondez, dit la marquise avec brusquerie: ce n’est pas de mon temps, cette histoire-là, c’est du temps de la Watson.
--Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet hôtel: ce n’est pas vous qui l’avez fait construire.
--Oh! répliqua dédaigneusement lady Ventnor, vous pouvez tout de même dire que c’est moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre de cette ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé que les écuries, qui étaient bien. On y dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort. Quant au logement, j’avais voulu l’avoir, comme tout ce qui était à cette Watson...
--Même son mari, dit le général.
--Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable; mais j’ai jeté bas la maison, pour la reconstruire à mon idée...
--Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, du moins depuis qu’il a disparu, car, jusque-là, on le sait?
--C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on le croit mort, et si peu de temps qu’il l’est...
Elle se tut, rêva un instant, et reprit:
--Il me déplaît que l’on me pose en rivale d’Élisa Watson et qu’on explique tout ce que j’ai fait contre elle par une jalousie qui me ravalerait à son niveau.
(La marquise me regardait en disant cela; mais moi, je n’avais jamais ouï tant parler de cette Élisa Watson.)
--Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse? Étais-je moins bien, moins chère, et montée moins haut--de moins bas? On prétend qu’elle a été balayeuse à Philadelphie. Je n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un violoniste allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. Il l’emmena partout, entre autres à Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis pas que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le contraire non plus. Le couple fut d’abord volé, ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose employer cette expression, en monnaie de singe. Sous prétexte que la belle était Américaine, il lui offrit--oh! à poignées--des actions d’une mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. Il y en avait, nominalement, pour douze millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel ordre, le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux que généreux, il exigea que Watson épousât le violoniste, et ces douze millions furent la dot.
«J’en riais avec Citron, mais j’avoue que j’enrageai quand, au premier puits que l’on fora, on trouva le pétrole. Les douze millions de papier en valurent vingt-quatre, et trente-six, avant la fin de l’année. Le roi se mordait les pouces et passait son humeur sur le pauvre Citron, qu’il tenait plus serré que jamais. Vous me jugerez bien puérile: c’est par amitié pour le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du père.
«Mon genre est d’aller droit devant moi sans me soucier d’autrui. Je ne vise que mon but, et je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni même par émulation. Que les autres fassent comme moi, et tant mieux pour les chanceuses! J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante. Aux biches, petites ou grandes, je passais tout, mais à celle-ci, rien: ni son équipage à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, ni sa robe brodée de trois mille perles! Et quand elle fit construire cet hôtel j’arrêtai le mien qui était aux fondations, je dis: «C’est celui-ci que je veux, et que j’aurai.»
«Mais comment? Et quel mal peut faire une femme à une autre femme de cette catégorie-là, hors de lui souffler son mari quand, par bonheur, l’ennemie est mariée? Je vous prierai de remarquer que je n’y avais pour l’instant aucun intérêt matériel: Haffner vivait aux dépens d’une millionnaire, mais il ne disposait pas d’un centime. La séduction d’un homme de cinquante ans, qui a déjà épousé une balayeuse, n’était qu’un jeu, du moins pour moi. Elle fut cependant moins rapide que la ruine physique de Watson elle-même. On était habitué à la voir passer droite et raide dans sa voiture, comme une idole: on ne prit garde qu’à la longue que cette immobilité n’était plus volontaire, elle s’ankylosait lentement. Quand on la regardait en face, on s’apercevait avec horreur qu’un de ses yeux était éteint. Elle était encore belle, mais comme une morte embaumée. Puis, subitement, ce fut la folie furieuse, pire dans ce corps paralytique, la folie furieuse qui se passe en dedans.
Ces derniers mots me parurent atroces, et je m’étonnai de l’accent que leur donna lady Ventnor, ordinairement plus attentive à garder les dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette impression par le bref et sec récit qu’elle fit suivre, de sa visite à sa victime chez le docteur Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.
--Vous disiez, demanda le plus beau des hommes, que lui n’est mort que tout récemment?... Autre chose m’intrigue: une fois veuf, de quoi a-t-il vécu? Vous-même,--pardon, c’est de l’histoire,--comment avez-vous pu subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire ce palais? Enfin... d’où venait l’argent?
--Si on l’avait su il y a quelques années, dit en riant lady Ventnor, l’affaire Humbert aurait paru réchauffée et de médiocre intérêt.
Je la regardai avec un peu d’inquiétude.
--Oh! dit-elle, il y a prescription; et de plus ma conscience ne me reproche rien: car je n’ai pas su moi-même à temps d’où l’argent venait, et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.
Les moujiks servaient le café, nous avions écarté nos fauteuils de la table. Pour la première fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer une cigarette.
*
* *
--Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du monde tant qu’Élisa Watson--Haffner, si vous préférez--se contenta d’être folle furieuse et domiciliée chez le docteur Blanche. Je ne m’étais point trop fait prier pour venir prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement, comme je n’y étais pas encore chez moi, je ne pouvais mettre à exécution mon dessein de tout abattre et reconstruire, je devais m’accommoder de son cadre tel quel: je m’y sentais dépaysée, mes yeux français blessés par tout ce clinquant barbare; j’aimais cent fois mieux mon appartement, plus exigu, de l’avenue de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails bien, comme ma chambre à coucher tendue de moire mauve et de point d’Angleterre. Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, et je trouvais plaisant qu’il usât des meubles que son père, toujours si serré pour lui, avait payés à une femme. Quand au pauvre Haffner, il avait l’habitude d’être trompé dans cette famille, et cela ne le changeait guère: Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais avec l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure ma liaison avec le prince d’Orange, c’est, bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi que toutes ces petites coquineries compliquées ne m’ennuyaient point.
«Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup trop tôt, Élisa Watson mourut. Elle nous jouait là un méchant tour. Une de ses manies de folle était de tester. Comme elle avait le délire des grandeurs, elle léguait tour à tour à chacun des souverains d’Europe son hôtel et son immense fortune. Quel procès s’ils eussent fait valoir leurs titres, Alexandre contre Guillaume de Prusse, et Victor-Emmanuel contre François-Joseph! Sans compter les autres, car tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et firent bien, car ce fatras testamentaire était sûrement de valeur nulle. Mais le plus sûr est qu’elle n’avait écrit aucun codicille, valable ou non, en faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne se retrouvât sans un sou, et je me demandais déjà comment j’allais m’y prendre pour lui faire accepter quelques subsides déguisés, placer ses billets de concert, lui procurer des leçons et lui donner à entendre que, malgré ma passion pour la musique, je le dispenserais de me jouer désormais du violon.
«La question de notre logement fut aisément et vite résolue: l’hôtel d’Élisa était mis en vente, je venais moi-même de revendre mon terrain de l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de constructions. L’hôtel valait bien davantage; mais, justement parce qu’il valait trop, personne n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus pour un prix dérisoire. J’aurais même fait une excellente spéculation si je ne me fusse entêtée de rebâtir; mais j’avais déjà vu et montré les projets de mon architecte, on en parlait, je ne pouvais plus reculer, c’était un point d’honneur. Cela me permettait en outre de congédier Haffner sans préciser si je rompais: je mettais la pioche dans les murs de sa chambre, il était bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je ne craignais point qu’il me sollicitât de lui en offrir un chez moi, avenue de la Reine Hortense, où je retournai dès que je fus propriétaire ici.
«Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. Il loua ce qui se faisait alors de mieux comme appartement de célibataire, au coin de la rue de Courcelles et du nouveau boulevard Haussmann: un entresol bas de plafond, avec des triples rideaux aux fenêtres, des meubles de cuir dans sa chambre à coucher, des meubles d’or et de brocatelle jaune, des tables et des entre-deux façon Boule dans le salon, et aux murs des tableaux de genre fort coûteux, mais que jamais personne n’y a pu apercevoir à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs nulle intention de changer les habitudes qu’il avait avec moi, ni de rien réformer de sa vie, qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. Il se connaissait aux objets d’art comme les gens de notre monde qui en vendent; mais il en achetait. Il avait des voitures et des chevaux. Enfin, il n’était peut-être pas des meilleurs cercles, mais on joue partout, et son jeu, très gros, annonçait des ressources réelles; car on ne le suspecta jamais d’aider à la fortune, qui, sans lui être par trop contraire, ne lui était pas non plus si favorable.
«Ses occupations ne lui permettaient pas d’être fort assidu auprès de moi, ni importun, mais il était régulier; et, pour ce qui est d’un article sur lequel il ne me plairait point d’insister,--je veux dire les finances,--il ne paraissait nullement penser à se restreindre, au contraire. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous pour juger si je lui ai occasionné des frais extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne se sont pas gênées pour publier mes comptes, mes comptes fantastiques: on le disait de moi comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, et elles sont restées en deçà. Je n’étais pas sans fortune, mais elle n’y aurait pas suffi; et je vous jure que tout a été payé, très cher, et comptant. J’ai toujours eu horreur des dettes.
--Pas d’en faire faire, interrompit le vieil Alcibiade, à qui son âge permettait, si j’ose dire, cette gaminerie.
La marquise voulut bien sourire. Elle reprit:
--Il est curieux comme je suis peu curieuse et, à cet égard, peu de mon temps. Vous voyez, vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent: eh bien, moi, jamais je ne me serais posé cette question-là de moi-même et si on ne me l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je ne considère, à propos de l’argent, que le _to be or not to be_. Le code admet, je crois, pour les meubles, que possession vaut titre: à plus forte raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque fois que nous avons entre les mains un malheureux billet de cinquante louis, nous devions faire un examen de conscience et nous demander: «D’où vient cela?» Il m’a toujours paru intolérable qu’on arrête les gens et qu’on leur dise: «Mais vous avez un complet neuf et cent francs sur vous! C’est donc que vous avez assassiné une vieille dame?» La police ne se gêne pourtant point pour poser cette question indiscrète à de pauvres diables, et c’est même ainsi que, de loin en loin, elle découvre un meurtrier. Elle traite volontiers de même des gens qui ont mieux qu’un complet neuf; et le public, qui s’arroge le droit de faire la police en amateur, informe d’office contre tous ceux qui font des dépenses exagérées et dont les ressources ne sont pas claires. Encore une fois, de moi-même je n’y aurais pas songé, mais cela ne me plaisait point d’entendre ce que l’on disait: car j’entendais tout, j’ai l’oreille fine. Je ne me souciais pas non plus d’être mêlé à une vilaine affaire. C’est comme pour les dettes, mon bel ami (dit-elle plus particulièrement au malicieux Alcibiade): les autres font ce qu’ils veulent, et même pour moi, mais je décline toute responsabilité. Après tout, ce Haffner, est-ce que je le connaissais? C’était un aventurier. On le qualifiait même durement, sous prétexte qu’il avait vécu de la Watson, sinon de moi. Je crus devoir surmonter ma répugnance, et je profitai de ce que j’avais à le remercier du plafond de Baudry pour lui demander entre parenthèse comment il s’en tirait.
«Il ne fit point difficulté de me répondre, et j’ai beau ne rien entendre à ces choses-là, son moyen me parut si ingénieux, si simple, si intelligible, si élégant que j’en fus émerveillée. Je vous ai dit que le roi de Hollande avait ordonné, par vertu, le mariage d’Élisa Watson et de Haffner: ce bon roi n’était pas seulement maniaque de vertu, mais aussi de toute espèce de régularité, et il avait exigé que le contrat fût en bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu à la Watson un apport dotal de douze millions. C’était la valeur nominale des actions que Sa Majesté avait offertes à la demoiselle; mais comme, à l’époque du cadeau, elles ne valaient rien, la dot était fictive et Haffner était fondé à en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait la réalité de ces douze millions, mais Élisa en laissait plus de trente-six, et alors il en réclamait encore une douzaine pour sa part dans les acquêts de la communauté. Je ne sais pas si, au regard du droit, l’une ou l’autre de ces prétentions soutenaient l’examen, mais elles n’ont point semblé ridicules à de plus malins que moi, je veux dire aux prêteurs de profession. Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite gagné son procès en première instance, que l’appel et l’instance de cassation traîneraient sans doute des années, mais que pas un usurier ne doutait du gain final, et qu’on lui avançait des sommes énormes sur la garantie de ses futurs douze millions.
«Je n’allais pas être plus méfiante que des gens qui risquent leur argent, moi qui ne risquais rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis de penser aux combinaisons de mon ami. J’y pensais, malgré moi, assez souvent. Haffner était devenu à mes yeux une espèce de magicien, qui créait de rien quelque chose: car je n’aurais pas juré qu’il eût un jour douze millions (l’on peut perdre tous les procès), mais je savais mieux que personne qu’il faisait de l’argent tant que j’en voulais. Créer quelque chose de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en étais toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments religieux me prédisposent aux scrupules. Je me demandais parfois: «Ce miracle, ai-je bien le droit d’en profiter?» Je répondais hardiment oui, puisque je mettais en sûreté tout ce que je prenais pour moi. Ce que gardait Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait fort d’être remboursé un jour ou l’autre: moi je faisais des placements inaliénables et insaisissables, et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa Watson, j’étais du moins sûre que ses créanciers ne viendraient pas gratter mon plafond de Baudry.