Les Confidences d'une Biche, 1859-1871
Part 7
Heureusement, il y avait d’autres invités. J’en comptai cinq, et ils me parurent intéressants, d’abord ensemble, puis chacun pris à part. Je dis ensemble, parce que, malgré leurs différences de taille, de physionomie, et même d’âge apparent, ils portaient tous la marque de cette génération du second Empire, dont les hommes furent solides, un peu charretiers, carrément parvenus, jamais ce qu’on a depuis appelé rastaquouères, même quand ils étaient parvenus, entre autres choses, à la richesse (mais ils préféraient le pouvoir), et où l’on manquait assez généralement de distinction native, mais jamais de tenue.
Celui des cinq qui de prime face m’amusa le plus, parce que j’avais ouï parler de lui et je désirais le connaître, était cet évêque _in partibus_ qui eut aux Tuileries des succès publics de prédicateur, et d’autres succès privés; qui est devenu depuis encore beaucoup plus _in partibus_, et même à un point où il ne pouvait plus rester évêque. On l’appelait cependant «Monseigneur», qui était une grande commodité pour la conversation, et l’est aussi pour l’écriture: j’en profiterai. D’ailleurs, ses allures ne juraient point avec cette qualification: il était prêtre sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète personne dès qu’on touchait à ses souvenirs de confession, pompeux, toujours en chaire, habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée, enfin,--qu’on me passe le mot,--disant des cochonneries comme Bossuet, s’il était concevable que Bossuet en ait pu dire.
Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée d’une barbe de missionnaire, mais plantée sur un petit corps raide de soldat; et je me rappelai en le regardant une gaminerie qu’on m’avait contée de lui: un jour, à cheval, au Bois, il salua militairement un général qui eut l’esprit de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. J’aurais pu me faire confirmer l’anecdote, car le général était également là: bien poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque et boute-en-avant qu’aux jours des belles batailles.
Connaissant l’antisémitisme de la marquise, je m’étonnai de voir, aux côtés de ce général et de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle doit regarder comme un sans-patrie et l’agent de l’étranger. Mais elle en use, et elle lui doit un joli denier de sa fortune personnelle. De plus, il n’est point sans-patrie; car il n’a justement pas fait comme les camarades ni renié la sienne, environ Francfort, pour adopter la nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où l’on a son hôtel. J’excepte ce financier de ce que j’ai dit sur le physique des hommes du second Empire: il n’avait, quant à lui, que le type de sa race, accusé jusqu’à la caricature, et même avec je ne sais quoi de satanique. Il ressemblait au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, que les enfants des contes allemands voient dans leurs rêves. Mais ses vilains yeux jaunes pétillaient de malice boulevardière, et il me sembla piquant de retrouver chez un marchand de lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette vieillerie: l’esprit du Boulevard.
Le contraste était frappant de ce gnome avec le quatrième convive, qu’on appelait «le plus beau des hommes». Ce surnom devait dater de loin, mais il le méritait encore. Je ne sais s’il réparait l’outrage des ans ou s’il avait cessé de vieillir juste à son point de perfection. Fort grand, non point voûté, mais légèrement penché en avant, et comme par condescendance, il avait moins d’expression que de régularité; et ce n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait de l’esprit, et surtout du savoir, mais intrinsèque et dissimulé. Comme tous les gens absolument beaux, il ne se soumettait point à la mode, ni à celle de son temps ni à la nôtre: il n’était point rasé, et il ne portait point les favoris ou la barbe, mais une assez forte moustache, tombante, sans être gauloise. Il avait, dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, pas la moindre fatuité. Il était beau comme on est né, sinon sans le savoir, du moins sans étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je crois qu’il aurait dit comme Brummell--à peu près: «Si vous remarquez que je suis bien, c’est donc que je ne le suis pas.»
Mais le dernier convive était aussi beau que lui dans un autre style. Je m’étonnai un peu de l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une longue barbe blanche et il était au moins Homère. Il ne trahissait son grand âge que par cette blancheur du poil et par cette lumière qu’on voit dans l’œil des vieillards, comme dit si bien Victor Hugo; son teint demeurait frais et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, de la plus belle régularité classique. Pourtant, seul entre tous, il faisait figure d’ancêtre, parce que ses moindres gestes, les plus légères inflexions de sa voix, accusaient ce raffinement extrême et cette maîtrise de politesse où il ne suffit pas d’être bien élevé pour atteindre: il faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement de soi, mort à tout égoïsme et à toute matérialité.
Bien que M. le vicomte de Courpière soit un des hommes les plus agréables de ce temps-ci (et je ne saurais dire ce que je pense de moi-même), je fis entre ces vieillards et nous des comparaisons qui n’étaient point à notre avantage; et d’abord je regrettai que nous ne fussions pas arrivés à sept heures dix, au lieu de sept heures vingt, et que nous nous fussions fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui est sévère sur cet article, ne nous reprocha point notre retard. Je pense qu’elle était contente de sa toilette, et elle pouvait l’être: elle portait une robe toute simple, d’une soie molle, vert d’eau, et, par-dessus, une manière de paletot d’homme, taillé en sac, de chantilly noir, boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros comme des moitiés d’œufs de pigeon.
Les convenances sont si variables, selon la physionomie des gens et leur date, que je ne m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’_Ours_ en cortège de noce, avec des compagnons comme ceux-là. Nous partîmes en deux fournées. Le banquier juif avait son automobile-salon, où il put caser le plus beau des hommes, le général, Monseigneur et même M. de Courpière et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié ou traité en petit garçon. Lady Ventnor suivit, dans une voiture attelée, avec Alcibiade à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.
Nous les attendîmes en faisant les cent pas sur le trottoir. J’en profitai pour considérer l’extérieur de l’hôtel: c’était par acquit de conscience et pour faire une revue complète, car je n’étais curieux que de l’intérieur, non de la façade, que j’avais vue en passant, comme tout le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais vue, ce n’est point regarder. Je la trouvais simple, peu originale et d’un bon goût qui ne sentait point son époque. Le développement en était médiocre, et l’on voit, maintenant surtout, bien d’autres hôtels à Paris qui affectent plus apparemment des proportions de palais. Il n’y avait même qu’une seule grande baie au rez-de-chaussée et trois fenêtres aux étages supérieurs, dont le deuxième était en attique. Devant ce rez-de-chaussée régnait une terrasse, qui le surélevait, du côté de l’avenue, jusqu’à une hauteur d’entresol; elle était coupée, à gauche, par un passage voûté pour l’entrée des voitures, et l’on devinait, à ces dispositions, la profondeur et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver un caractère à cette architecture, qui ne m’avait jusque-là paru être qu’un pastiche de la Renaissance; notamment, le cadre de la grande baie et le profil du chéneau ne me rappelèrent plus la Renaissance ni aucune époque; et des analogies que j’aperçus, mais que je ne saurais définir, entre cette ornementation, un peu lourde mais vigoureuse, et certains motifs de l’Opéra, me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un style du second Empire, dont les exemplaires, à la vérité, sont fort rares, mais enfin qui exista.
Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de lady Ventnor, et comme elle n’allait pas descendre sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer pour la recevoir à la porte du vestibule. Les chevaux eurent vite fait de nous rattraper, et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier regard à la dérobée, cependant que l’on ouvrait la portière. Il me parut tout tendu de tapisseries, et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il était revêtu de mosaïques, mais si chaudement colorées et en même temps si fondues, qu’elles jouaient en effet la tapisserie. Un banc de marbre du plus superbe rouge tirait d’abord l’œil. Une grande glace était au-dessus, encadrée d’or, où se composaient en tableau toutes les images et toutes les lumières éparses. Les quatre portes étaient d’ébène. Des médaillons de bronze ciselé et doré, qui représentaient des fables de La Fontaine, s’encastraient dans le bois noir.
Ces quatre portes étaient ouvertes à deux battants, et de même toutes les portes: ce détail, conforme aux habitudes russes, suffisait à rappeler dès le premier pas que le logis privé n’était plus qu’un restaurant russe; il me parut que la transformation avait été bien aisée et comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi les autres meubles, à peine dérangés, étaient dressées les petites tables, et cette vue n’étonnait point. Des garçons du type kalmouk, beaucoup plus nombreux que les dîneurs, servaient avec nonchalance et obséquiosité. Ils étaient habillés de blanc comme à l’Ermitage de Moscou, avec la longue chemise et la taille ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des laquais et des chasseurs était d’un bleu presque noir, mais largement galonnée d’or aux coutures, ainsi qu’une livrée de maison souveraine; et, comme là-bas dans les musées ou dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment d’être chez le tsar.
Tout ce domestique n’avait guère pour emploi que de guider à travers l’hôtel les clients moins soucieux de dîner que de visiter. Un cicérone s’offrit à nous; mais le nouveau maître du lieu, reconnaissant lady Ventnor, accourut; et après lui avoir souhaité la bienvenue en phrases protocolaires, comme un introducteur des ambassadeurs, il s’effaça, pour lui faire entendre qu’elle était libre de se croire ici chez elle et de s’y promener à sa fantaisie sans être surveillée par un gardien. Elle prit le bras d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier petit salon où la décoration des murs était si sombre qu’on ne voyait d’abord que le plafond clair: un ciel que traversait un génie et, aux quatre angles, des médaillons, soutenus chacun par deux griffons aux ailes éployées. La haute cheminée était de marbre noir, sans une veine ni une tache, et elle était surmontée d’une Ariane en pleurs, demi-nue, parmi les feuilles mortes d’automne.
Nous passâmes de là dans le salon principal, qui frappait d’abord par son immensité, imprévue de l’extérieur. Tous les meubles qu’on pouvait remuer en avaient été retirés, et remplacés par de petites tables, mais qui ne le garnissaient point; il était désencombré de tout accessoire inutile, et l’on saisissait du premier regard l’unité, prodigieusement complexe mais évidente, de la décoration. Comme disent les peintres, «tout se tenait»; le lambris de chêne sculpté, les colonnes accouplées, incrustées de lapis, la corniche, que festonnaient des guirlandes de fleurs, et la bordure du plafond, semblaient former un cadre unique à compartiments, où se logeaient en belle ordonnance les rideaux et les tapisseries aussi bien que les fresques et les tableaux de chevalet. Il se peut que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres d’art eût pris une individualité de chef-d’œuvre; mais ici elles se subordonnaient et ne concouraient qu’à l’ensemble; et l’œil se refusait à distraire, pour les considérer à part, même ces grandes consoles dont les pieds de bronze, sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des sphinx et supportaient des tablettes d’onyx, ou cette cheminée de marbre rouge qui servait de socle à un vase antique, aux flancs duquel s’adossaient deux nudités de marbre blanc.
La couleur même du décor, bien que nuée infiniment, avait aussi une sorte d’unité admirable, et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et je dirai: l’esprit ou le jugement, que ne faisaient les formes et les reliefs. Elle était puissante et généreuse, et d’une patine presque sévère qui n’en appauvrissait point la richesse; et elle s’éclaircissait comme brusquement au plafond, où l’on voyait, parmi une atmosphère bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, de nobles déesses, des enfants nus, et un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la flèche de lumière qui met en fuite la sombre nuit.
Lady Ventnor allait toujours, lentement, au bras d’Alcibiade. Elle paraissait revoir sans aucune émotion toutes ces merveilles, qu’elle avait naguère dédaigneusement abandonnées,--il est vrai, pour d’autres,--et elle nous les faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne nous faisait rien voir: elle nous précédait, voilà tout. Ses vieux amis gardaient pour eux leurs souvenirs ou leurs réflexions, et comme ni M. de Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette promenade eût été parfaitement silencieuse sans l’historien légitimiste. Il me rappela le mot d’un autre compilateur de son espèce, qui disait: «J’aurais fait un excellent domestique.» Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous nommait les auteurs des toiles: Gérôme, Boulanger, Delaunay...
--Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait avec douceur lady Ventnor, ce qui signifiait, je pense: «Nous le savons, taisez-vous.»
Il n’en continua pas moins à nous enseigner. Il nous révéla que la statue de Vénus sortant de l’onde, qui ornait le salon de musique, était de Picou, et que, dans la salle à manger, cette Diane couchée sur un cerf, qui tenait tout le plafond, était un agrandissement, par Dalou, du fameux émail de Bernard Palissy.
J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis que nous étions sortis du grand salon. Je faisais en moi-même quelques réflexions vagues sur le style Napoléon III, et de nouveau je me ressouvenais de l’Opéra, quand nous arrivâmes à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce monument. La comparaison me le fit trouver fort petit, et ma première impression fut assez défavorable; mais, s’il est petit, il est splendide, et nous avons trop de restes de barbarie, ou trop de raffinement, pour résister à la séduction de la matière précieuse. Je ne pus sans une volupté fouler ces degrés d’onyx, frôler ces murs, caresser de ma main dégantée cette rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes yeux de l’éclat des marbres.
Mais sans doute la marquise était lasse comme moi. Ou bien fut-ce par coquetterie,--ou par pudeur? Elle nous permit à peine de regarder son ancienne chambre par la porte entre-bâillée. Je ne vis qu’un instant, tout au fond et comme très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade, dans une niche de repos, où se contournait, à la voussure, une Aurore dans un ciel pâle. Puis une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je n’osais point l’espérer, que le dîner nous allait être servi.
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J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse salle de bain. La renaissance de l’hydrothérapie est toute moderne. Ce que nous savons des pratiques de l’ancien régime nous fait comprendre que les femmes admissent des hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, et que les rois eussent un public à leur lever et à leur coucher. Les baignoires de souveraines, que l’on nous montre à Fontainebleau ou à Trianon, sont exiguës; et les espèces de boudoirs où nous les voyons placées sont décorés de peintures fragiles, qui ne résisteraient pas à l’action de la vapeur d’eau.
Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient par l’emploi des marbres multicolores, dont je blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel, mais qui n’étaient nulle part plus à propos que dans celle-ci. La salle, exactement circulaire, était divisée, par des pilastres, en panneaux, sans autre ornement que le fort relief des moulures qui les encadraient et l’harmonie des diverses nuances, où dominait la brèche violette. Le plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un œil-de-bœuf, et bordé d’une mosaïque où se voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées. Le sol était également de mosaïque, qui représentait la naissance de Vénus. Une marche de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, avec une seule échancrure pour loger la baignoire. Et celle-ci, très vaste, affectant la forme d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme les verres où l’on sert le thé. Deux enfants nus, d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau froide.
Le bel ensemble n’était point déparé par des accessoires de restaurant. Cette salle de bain demeurait uniquement garnie de ses meubles originaux. La table était d’onyx, et supportée par deux sphinx ailés, de bronze plaqué d’argent, comme les consoles du grand salon. Les lourds seaux à glace, les deux candélabres à douze bougies, toute l’argenterie et la vaisselle plate étaient posés à même le plateau poli; et nous avions pour nous asseoir neuf fauteuils pompéiens, bien campés sur des pieds très courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait un appui confortable, mais dont le siège eût semblé dur, si l’on ne les avait, par charité, rembourrés de coussins de plumes. Nos places étaient désignées d’avance, et je remarquai le protocole. Mme la marquise de Ventnor avait pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait ainsi qu’elle était trop bien pensante pour tenir compte de sa brouillerie avec l’Église. Elle avait pris à sa gauche le général. Faute d’une place d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade la présidence: il occupait, vis-à-vis d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, le banquier juif. Notre âge comparativement jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux bouts; mais il en avait tout un pour lui seul, au lieu que je partageais le mien avec l’historien légitimiste: mon voisin de gauche était l’évêque. Les zakouski nous furent aussitôt passés par deux moujiks tout de blanc vêtus, qui n’avaient pas l’air précisément de garçons de bain, mais enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.
La conversation y fut d’abord beaucoup moins appropriée: elle ne se ressentait ni des apparences environnantes ni même du caractère des convives. Il faut dire que cette salle de bain n’était probablement une nouveauté que pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient dû visiter au temps où la Solférino faisait volontiers faire à ses amis le tour du propriétaire. Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir après tant d’années et d’y goûter de la cuisine russe. Mais le général seul exprima cet étonnement, à l’instant même où il déplia sa serviette, et je ne connais personne au monde qui ait si vite fait de dire ce qu’il veut dire: il ne s’étend jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui suffit, parfois une onomatopée; et, quand il a parlé, on n’a plus qu’à se taire, sans répliquer.
Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, le banquier juif, sans chercher de transition, nous donna les recettes du grossier _chichi_ et de la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, des côtelettes Pojarski et de la kacha. Alcibiade et le plus beau des hommes affirmèrent la supériorité de la cuisine française, mais sans décider entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai qu’ils évitaient soigneusement d’être _laudatores temporis acti_, même sur cet article. Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote qui eût daté. L’ancien évêque ne me parut pas moins discret, et je sais que lady Ventnor ne raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la presse. Quant à l’historien légitimiste, il est intarissable, mais on ne le sort point de son époque, et sa dernière nouvelle est toujours un bon mot de Louis XVIII ou un accouchement de Mme la duchesse de Berry.
L’on passa de la cuisine à la politique, sans effort, mais par des intermédiaires assez inattendus, dont voici la suite. Nos deux moujiks nous présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent naturellement à la Russie. Le plus beau des hommes nous fit remarquer que l’un au moins des deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, le banquier juif éleva des doutes sur la réalité du mouvement révolutionnaire, et le général exécuta sommairement la Douma. Puis, comme le Président de la République alors en exercice était sur le point d’aller rendre visite à notre grand ami le tsar, on plaignit la France d’être représentée par un bourgeois obèse, et l’on se répandit en propos que je ne saurais qualifier que d’orduriers sur le compte de cet honorable magistrat. Ce fut M. de Courpière qui donna le _la_; mais je m’étonnai de voir que les autres, qui firent, de leur temps, une polémique plus fine et plus réservée, se mettaient à son ton, et qu’ils employaient comme nécessairement le langage du père Duchesne pour traduire leurs opinions sur ce temps-ci. L’historien légitimiste traita M. Thiers de sinistre vieillard et nous fit connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général ne craignit pas de l’interrompre et demanda où en était l’instruction relative au soudain trépas de M. le Président du Conseil (que j’ai rapporté dans un précédent chapitre). Je tremblai que cela ne nous conduisît à une statistique de la criminalité: je ne l’attendis point plus de deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs sont le fruit de l’école sans Dieu: c’est à l’évêque défroqué que l’on laissa le soin de le dire, et je fus sensible au comique de cette intervention; mais je regrettais que l’on n’abordât point des sujets plus intéressants ou plus singuliers.
J’avais espéré--confesserai-je cette pédanterie?--que j’allais assister à une sorte de _Banquet_, ou du moins à un festin de Trimalcion, où chacun prendrait tour à tour la parole pour développer des lieux communs en leur donnant une tournure ingénieuse et en les illustrant d’exemples tirés du musée secret de l’histoire. Je ne me résignai point à entendre répéter pendant deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois d’être gros et que la corpulence du Président déconsidère notre malheureux pays. J’avais fait le propos de me tenir à ma place et d’écouter tous ces hommes d’âge, mais je vis bien que, si je ne m’en mêlais pas, je perdrais ma soirée. L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans le faire exprès. Il racontait, du ton le plus animé, la réconciliation _in extremis_ de M. de Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable étourderie, il avait l’air de la raconter plus particulièrement à l’ancien évêque. Il ne voyait pas que la marquise lui faisait des yeux. Elle se tourna ensuite vers moi et me jeta un regard d’intelligence. Je pris aussitôt la parole, comme pour lui rendre service.
--Je suis loin, dis-je, de juger mon temps aussi sévèrement que vous faites; mais, si vous le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous pas toutes les occasions qui vous sont offertes de vous en divertir? Quant à moi, je serais incapable ici de penser à aucune histoire qui fût postérieure ou même trop antérieure au quatre septembre.
Je fis observer que le lieu de notre réunion n’était pas seulement historique, mais pour ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple désaffecté, mais encore tout parfumé des mystères qui naguère y furent célébrés? Et ne commettions-nous pas une manière de sacrilège en y tenant des discours profanes? J’indiquai d’un mot le rite et le sujet du dialogue que je prétendais suggérer à mes compagnons de table, et je regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait revenir le premier tour de parole. Il sourit. Il fut flatté de mon invitation, et il se mit tout aussitôt à nous préparer quelque chose; mais il n’en garda que plus rigoureusement le silence, et nous eûmes, en attendant, une nouvelle leçon de l’historien légitimiste.