Les Confidences d'une Biche, 1859-1871
Part 5
«--Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez pas trop de chagrin. Vous savez que Chérubin a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui paie, mais qui impose une pénitence: lui aussi s’est engagé. Il avait pu différer son départ de vingt-quatre heures pour passer avec vous cette dernière soirée; mais, depuis qu’il doit partir, son père, qui l’adore, ne le quitte ni de jour ni de nuit: c’est pour cela que le bouillant Achille a soupé avec nous et emmené votre amoureux, sans se douter qu’il faisait le malheur de deux personnes.»
«Le pauvre duc des halles fut obligé de me faire des potions calmantes tout le reste de la nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence. Le lendemain, dès midi, je recevais du bouillant Achille un petit rang de perles et une lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de gros maladroit et s’envoyait à tous les diables. Il disait qu’il ne se pardonnerait point d’avoir gâté par égoïsme paternel la dernière soirée de son fils.
«Chérubin m’écrivait par le même courrier. Je ne vous montrerai pas sa lettre d’amour et d’adieu; mais je vous montrerai la moitié d’une donation de deux cent mille francs qu’il me faisait avec la date en blanc, pour être remplie le jour de son mariage. Je ne puis vous en montrer que la moitié, parce que, l’ayant déchirée le jour même de ce mariage, je lui en ai renvoyé l’autre partie. Il n’a point osé me faire savoir ce qu’il pensait de ce procédé; mais sa femme m’en a été très vivement reconnaissante et m’a fait remercier officiellement. Elle a même profité d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation de Bade, pour me glisser deux mots en passant; et, depuis, elle m’a toujours saluée. C’est ma première amie femme du monde.»
* * * * *
Le rideau s’était relevé un peu de temps avant que lady Ventnor n’achevât ce récit. Elle dit les derniers mots entre ses dents. Et elle allait se remettre à suivre la pièce quand elle sentit passer dans toute la salle, et jusque sur la scène, un de ces frissons qui échappent aux étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont comme une risée brusque sur un lac calme, et qui avertissent mystérieusement qu’un fait grave vient de se produire, qu’une nouvelle inouïe va se répandre.
--Qu’y a-t-il donc? murmura lady Ventnor. Il vient d’arriver _quelque chose_.
LE DRAME
Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur. Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte. Heureusement, je me trompais.
D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle, un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle. Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de dépêche d’agence; point de signature, que l’écriture, sans doute connue de lady Ventnor, rendait inutile; et la phrase était pour annoncer que le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un petit salon du ministère, place Beauvau.
--Qu’y a-t-il donc? demanda M. de Courpière.
Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady Ventnor; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était encore un coup des francs-maçons.
Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant que la mode ne passe); mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre histoire que les «tournants», et que le Président du Conseil, homme à velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à un crime maçonnique: car ces deux mots me font hausser les épaules par action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose là-dessous; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut des siècles ou un instant.
Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme: il va de soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par être dans le _Tout-Paris_. Quand un sexagénaire meurt dans le tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie; mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons, et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus.
Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady Ventnor, intrigante et amoureuse.
Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls. L’entretien prit des airs de conciliabule: c’était la sous-commission en séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle du culte; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il exposa ses vues, qui, ma foi! étaient nettes.
Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès. Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à deux le nombre des partis; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on veut, pour programme: «J’y suis, j’y reste», et l’autre: «Ote-toi de là que je m’y mette». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre; et, pour ôter ses adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de civils qui ont des matraques.
Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître; mais il ne fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition de tous ne déplaisait pas à la marquise: elle aime la tenue, mais elle ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques dont il savait parler.
Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une célèbre légende de Forain: «L’eau de mélisse et un sapin!» Ce n’est point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et, pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans une chevelure, hélas! naturelle. Après quoi elle était partie sans demander son reste; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son coiffeur; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi; et enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller pour aller dîner en ville.
Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique, passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M. de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls; pendant le court trajet, elle fut muette; et je sentis bien que je n’allais pas assister à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré.
Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets. Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point, et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper froid le plus banal, mettons le plus classique; elle se déganta lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que j’ai décrit; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait.
--A quoi songez-vous? lui demanda M. de Courpière après un long temps de silence.
--A cette femme, dit-elle d’une voix sans timbre.
Et son visage calme exprima soudain le dégoût, l’horreur tragique. L’image de la sinistre scène passa dans ses yeux: nous aurions pu l’y voir imprimée, comme on dit que la figure des meurtriers reste visible dans les yeux de leur victime.
--Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, comme obsédée, lassée, penser qu’à cette femme... Ou plutôt à moi... Ah! c’est le jour des reprises... Comme le répertoire est pauvre! La vie est une série de reprises.
Bien que ce langage fût elliptique, et même sibyllin, il signifiait assez clairement que le fait du jour venait de rappeler à lady Ventnor un souvenir personnel, correspondant et plus ou moins analogue. Pour l’inciter à nous en faire part, je lui demandai tout crûment si, à l’insu de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, avant 70, présidé aux destinées de la France, était mort tête à tête avec elle.
--Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de reprises. L’histoire ne se répète pas à ce point-là.
--Mais, dis-je, qui est-ce?
--Charles, répondit-elle tranquillement.
Et comme je laissais voir que la discrétion de ce prénom m’agaçait un peu, elle me dit:
--Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a toujours été si vraiment privée, si étrangère à la politique, je l’ai connu sous des traits si différents de sa figure historique, ou légendaire, que j’ai le droit de lui donner ce petit nom, et je n’ai peut-être pas le droit de lui donner son autre nom. Vous le devinerez... Il passait pour irrésistible. J’ai un peu de peine aujourd’hui à m’expliquer cette séduction quand je ferme les paupières pour le revoir... de taille si médiocre, chauve, avec ses moustaches cirées, comme le Maître... Il était hautain, froid; et je ne sais par quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance sans la témoigner, l’illusion--à tous--d’une faveur particulière. On se sentait d’abord d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire que cela était flatteur... Frère d’empereur, fils de reine... avec le ragoût d’un mystère qui n’était un secret pour personne... Comme toutes les autres femmes, je devais le... désirer... ou plutôt l’ambitionner...
«Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le monde me connaissait: il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh! ce qu’il me dit fut un peu... banal, et je crains que vous ne jugiez mal de son esprit, pourtant fameux.
«--Vous sur la glace? Quelle antithèse!
«Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie--il y a quelques années.
«Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner. Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à cheval: je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant, Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah! on savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir. Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.
«Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez aujourd’hui: une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de ces réduits. Le mobilier était simple, commode; il y avait peu de bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir: je me rappelle deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze... une réplique du Prince Impérial de Carpeaux... au mur, deux ou trois petites toiles des paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa première manière et du temps de Louis-Philippe... un joli portrait au crayon du pauvre duc d’Orléans...
«J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi «première manière», un Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de Balzac: je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano; de temps à autre, il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses; mais l’amour y était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de la politique), et je n’avais connu jusque-là que... mon oncle qui m’eût donné cette preuve d’estime.
«Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante, qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos, qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et ce grand ancêtre.
«Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade, où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances, au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses; et cela me valut un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui ne parlaient de rien moins que de _casus belli_, quand je rencontrai Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et il ne fit point de bruit, selon sa coutume; mais, comme je dînais, il me fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu avec lui.
«Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues. Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle.
Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité, qui cependant ne prêtait pas à sourire.
--J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie, la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui, j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude!... Comme j’étais fière! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux! Nous ne parlions plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois.
«J’arrive à la chose... affreuse... que l’événement d’aujourd’hui m’a rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement; car rien de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie: elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette époque-ci.
«C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois jours après; et je vous jure que je n’y fus pour rien: j’étais enceinte de huit mois! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait mourir.
«Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me protégeait encore, il ordonnait ma vie,--hélas! je ne soupçonnais pas avec quel soin cruel et quelle inflexibilité!
«Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant: on me l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre... raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal: il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort! Il m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais savoir que notre fils fût né de moi.
Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.
--Oh! répondit-elle, croyez que cet «ambigu» me fut épargné. Mon fils n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années. Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert: «On connaît toujours sa maman,--certainement;--mais, quand il s’agit d’son papa,--c’n’est plus ça.» Mon fils me cita cette poésie et me dit:
--«Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais vu.
«--En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le plus clair de votre originalité.»
V
LE TROUBLE-FÊTE
Les hommes du monde qui ne craignent pas de s’encanailler en faisant de la politique intérieure sauvent les apparences en faisant aussi de la politique étrangère, qui est plus distinguée. Ils y prétendent des lumières innées. Ils ont, en effet, de naissance, le ton et les silences de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise le vide. Naturellement, M. le vicomte de Courpière aspirait à conseiller notre diplomatie; mais, comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir déniché un autre inspirateur, de préférence une Égérie, qui lui pût souffler des opinions et peut-être dicter des articles.
Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor pouvait devenir cette Égérie. Car il ne se tenait chez elle, et elle-même ne tenait, que des discours de la dernière puérilité sur les affaires internationales. On soupirait: «Pauvre France!» et on ne se donnait même pas la peine d’articuler que tout va de mal en pis, tellement cela paraissait sous-entendu, ou certain a priori.
Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à grand fracas l’arrivée à Paris du prince de Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission secrète.