Les Confidences d'une Biche, 1859-1871

Part 13

Chapter 133,923 wordsPublic domain

Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, mais vite, et comme par acquit de conscience, dans les diverses pièces du rez-de-chaussée, arrangé en musée, de même que son hôtel de l’avenue du Bois; et il s’empressa de me dire qu’il avait bien d’autres choses, plus originales et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis venir les étrangetés promises par le _Black’s guide to the Isle of Wight_.) Il était plus voyageur que collectionneur, il avait visité tous les pays de la terre, et il avait fait de sa villa un monde en raccourci, où, comme l’empereur Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser ses souvenirs et les raviver jusqu’à l’hallucination. L’idée première de cette fantaisie lui était venue justement d’une ruine de villa romaine, enclose dans son parc. Il me conduisit d’abord à ce petit Pompéi, comme il disait, et j’eus beau me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que des traces de murs et une centaine de petits cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat de pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan du passé, et surtout, à ce que je vis, pour évoquer les images des singularités érotiques, qu’il attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, à toutes les civilisations, pourvu qu’elles fussent lointaines dans l’espace ou dans le temps.

Il me montra un stade qu’il avait construit dans une clairière, et où ne manquaient que les athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une Académie sans philosophes: et cette friperie antique me rappela la friperie rustique du hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et un autre, indien, me firent penser à l’exotisme de nos expositions universelles. Je me laissai prendre au charme du jardin japonais; mais le «paysage de Tahiti» et la «vallée de Tempé» ne me parurent point différer assez sensiblement des _Kew gardens_ ou même du parc Monceau. Je songeai à notre Balzac, qui accrochait au mur de son salon des pancartes: «ici un Rembrandt, ici un Raphaël», et qui voyait réellement le Rembrandt ou le Raphaël. Lord Ventnor avait une imagination de même puissance, mais plus particulière, et je ne saurais décrire les visions que ce décor baroque lui suggérait. Elles me causèrent un malaise, un trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, et follement envie de fuir ce lieu où je m’étais fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais déjà le feu.

Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte me ramena dans le hall. Cette fois, j’avais grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je sentis que je devais pourtant prendre à mon tour la parole et manifester mon admiration. Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement, j’avais affaire à un interlocuteur qui magnifiait les mots comme les images. Il me crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de plus belle. Il se flattait d’avoir créé un microcosme, mais il se plaignait de n’avoir pu le créer que matériel et mort; pour peupler ce décor qui, à ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait de susciter un être humain qui eût résumé en soi l’humanité. «Voilà donc, pensai-je, pourquoi il a épousé la Solférino!» J’osai prononcer le nom de la marquise. Il fit une risée de colère.

--Lady Ventnor? cria-t-il. Qu’est-ce donc? Rien. Une petite femme! Réellement. Une petite femme. Une biche!

Et il ajouta, avec mépris:

--Une honnête femme!

Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, d’une trentaine d’années pour le moins, que lord Ventnor me présenta comme son secrétaire, grand, brun, de figure assez médiocre, et, je me hâte de le dire, point équivoque. Je crus bien, en le considérant, lui trouver le front bas, volontaire, les yeux enfoncés de l’Antinoüs; mais c’est probablement parce que nous venions de parler d’Hadrien. Il me déplut; mais je sentis le Latin,--je n’aurais su dire de quel pays, ou même de quelle partie du monde,--le Latin, qui, malgré cette antipathie, ne pouvait manquer de m’être plus proche et intelligible que lord Ventnor qui ne me déplaisait point.

Le marquis se réduisit dès lors au silence, et il n’y en eut plus, comme on dit vulgairement, que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs qu’il exprimait toutes les mêmes idées que son maître, avec plus d’emphase, de développement, de rhétorique: et je présageai que je pourrais tirer de lui, quand nous resterions seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du marquis.

Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. Le dîner, bien que servi à la française, se termina à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord Ventnor se leva dès la première bouteille, nous souhaita le bonsoir, et se retira. J’entrepris aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis sur son raccourci d’univers et autres extravagances de même farine. J’exprimai moi-même le regret que la pauvre marquise ne fût point le personnage d’un tel décor, et il ne manqua point de me dire qu’elle n’était qu’une «petite femme». Mais il ajouta:

--Et avec cela retorse!

Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait aux _r_ et à l’_s_ de cette épithète.

Je lui demandai à brûle-pourpoint:

--Mais comment s’y est-elle prise pour devenir l’amie de la reine?

Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta «machiavélique», dont il faudrait pouvoir aussi noter l’accent. Puis brusquement, précipitamment, avec une inconcevable volubilité, comme si j’eusse, à tâtons, ouvert le robinet, il se mit à me raconter que la Solférino était venue à Londres aux derniers jours de la Commune. Il y avait alors nombre de Français, une manière d’émigration, de tout rang et de tout bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles des souverains déchus, les communards proscrits: tous plus ou moins gênés, elle seule riche, libérale... en huit jours, le centre, la Providence, l’idole des émigrés sans distinction de parti. La lionne! Pourtant les salons anglais lui demeuraient fermés. Mais elle savait les incohérences du cant, et c’est alors qu’elle s’était montrée «retorse» et «machiavélique»!

En Angleterre, où l’on veut ignorer que les artistes mènent parfois une existence un peu libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle eut une inspiration. N’avait-elle point chanté, jadis, aux _Délassements-Comiques_? Elle osa prêter son concours à une fête de charité, organisée par elle-même au bénéfice des exilés français, et elle y chanta d’autre musique que celle des _Délassements_. Avait-elle une ombre de talent? Ou bien c’est que ce public n’y entend rien. Elle fut sacrée cantatrice, toutes les portes s’ouvrirent. La reine voulut l’entendre, la fit venir, l’admira: et son buste, paraît-il, son buste de Carpeaux peut encore se voir sur une des cheminées d’Osborne! Il ne lui manquait plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la moindre _Gaiety girl_ trouve, quand il lui plaît, dans le _peerage_, un mari de première qualité.

Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une oreille distraite, puisque je savais d’avance la suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout, et il me conduisit à ma chambre. Dès le lendemain, je m’arrachai aux séductions de l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté de rapporter à M. de Courpière comment lady Ventnor était devenue grande dame, et, selon l’expression si savoureuse du mari, «honnête femme».

XI

CALIBAN

M. de Courpière, qui est un homme d’action, n’aime pas l’art pour l’art. Il prisa peu la collection de curiosités psychologiques que je lui rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et il me dit avec dédain:

--A quoi cela peut-il me servir?

C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis par une tirade, également inutile, sur l’amour désintéressé de la science, et je conclus, aussi dédaigneusement que lui:

--Il est des choses dont tu ferais mieux de ne point parler, attendu que tu ne les comprendras jamais.

--En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur qui lui vient de ses ancêtres qui ne savaient pas lire.

Puis il me proposa d’aller rendre une visite à lady Ventnor, chez laquelle, me dit-il, il n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant le temps de mon absence. Il ajouta:

--D’autant que c’est maintenant à tous les diables, et de la dernière incommodité lorsque l’on n’a point d’automobile à sa disposition.

Il exagérait. Mme la marquise de Ventnor, qui demeure, l’hiver, à l’entrée du Bois de Boulogne, éprouve le besoin d’aller en villégiature un peu plus loin que le château de Madrid et un peu moins loin que le pont de Suresnes. Elle a loué entre ces deux points une villa fort simple, et même d’une rusticité inespérée, fort différente d’un certain «rayon de marbres et sculptures» qui se trouve auprès. Elle se croit aussi obligée de s’absenter quinze jours en août pour respirer l’air des montagnes; mais elle était déjà revenue de sa corvée des altitudes. Madrid, ni même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il faut un automobile; et le vicomte de Courpière avait eu la coquetterie de laisser les siens à la vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait pour en racheter un neuf; j’imagine que ce n’était point d’avoir de quoi le payer comptant: sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes un fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte du Bois; et, comme il faisait beau, nous achevâmes la route à pied.

Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces ennuis et de cette fatigue. Elle nous reçut froidement. Avant tout, elle exige de ses amis la régularité; et j’ai observé que, sans avoir le délire de la persécution, elle se demande, quand on est resté plusieurs jours sans paraître, ce que l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce temps-là. L’idée ne lui vient pas que l’on pense à autre chose. Elle prit son ton commandant et rude, son ton second Empire, pour nous demander ce que nous étions devenus depuis des éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne répondit pas; et moi je répondis «avec intention» (comme écrivent devant certaines répliques les auteurs de comédies), que j’avais fait un petit tour d’une huitaine dans l’île de Wight. Elle parut si décontenancée que je vis bien que j’avais frappé un grand coup,--je n’aurais pas été fâché de savoir lequel. M. de Courpière le vit de même, et me prouva qu’il ne baissait point; car, avec un à-propos admirable, il me reprit: «_Nous venons_, dit-il, de faire un petit tour dans l’île de Wight». Il appuya sur le pluriel, et il me regarda en jouant l’étonnement, comme s’il ne s’expliquait point pourquoi j’avais parlé au singulier.

Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel point qu’elle ne trouva à répondre que: «Vraiment?» qui est une réplique médiocre. Elle ajouta, après un temps de réflexion: «En voilà une idée!» comme s’il n’était pas naturel d’aller à Wight. M. de Courpière, afin de marquer notre avantage, dit:

--Nous avons eu l’honneur d’être reçus par lord Ventnor.

Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et je dis:

--Nous avons même passé une nuit sous son toit.

--Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous en vanter.

Cette réplique me parut grossière.

--Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque nous nous retirâmes, après une visite fort courte où la conversation avait plusieurs lois langui, tu vois que cela prend et qu’elle est furieuse.

--Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel motif ni, encore une fois, le parti que j’en puis tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air d’une femme qui fondera un journal avec moi demain matin. (J’admirai la décence de cette périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de ce qui se passe d’ordinaire entre deux personnes qui s’acheminent vers ce dénouement.

--Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune de ces choses ordinaires dût se passer entre lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon par sous-entendu: cela n’a point empêché l’évolution de s’accomplir, si je puis me permettre une expression si pédantesque; et elle aboutira sans que vous ayez eu la peine d’échanger ces demandes et ces réponses qui sont embarrassantes, et d’ailleurs d’une pauvre littérature: je vous en fais mon compliment. Lady Ventnor a lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle avait l’intention de tomber d’elle-même comme un fruit, le moment venu. J’avoue que sa maturation semble avoir subi un ralentissement, et je doute que maintenant elle tombe d’elle-même: il lui faudra un prétexte, et ensuite une occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi, naturellement, d’amener cette péripétie.

--Tu es bon! dit M. de Courpière. Qu’est-ce que tu veux que j’invente tout d’un coup, après n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser aller les choses toutes seules?

--C’est ici, dis-je, triomphant, que va se manifester à toi l’utilité pratique de mon voyage et de mes documents. Nous avons, grâce à lord Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, qu’elle ne nous aurait point données elle-même, et que nous n’aurions point trouvées à nous deux. Rappelle-toi sa double définition de lady Marguerite: une «petite femme», une «honnête femme». Sens-tu combien cela est riche de substance, de sens et d’enseignement?

--Pas du tout, répondit M. de Courpière.

--Tu m’étonnes, dis-je. «Petite femme» signifie que cette courtisane illustre, qui a dispensé du plaisir à tous les personnages marquants de son époque et déshabillé les princes, cette héroïne de mélodrame ou de faits divers pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi allégorique, en qui se personnifient l’amour et la sensibilité de tout un règne, enfin cette politique d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé sa propre histoire, souvent vulgaire, mais parfois infâme, ou tragique, ou même grandiose, sans se grandir, sans jamais cesser d’être pas grand’chose, une «petite femme», une petite femme de Meilhac. «Honnête femme...» Ah! que le mari avait une belle façon méprisante d’articuler cette épithète!... «Honnête femme» veut dire qu’elle n’est pas singulière ni éminente dans l’exercice de son métier; qu’elle n’avait pas des dons extraordinaires et que la pratique lui a peu appris; qu’elle n’est pas inventive, ni ingénieuse; sensuelle, je n’en sais rien, mais à coup sûr pas une bacchante; enfin, très naïve; et probablement aussi sentimentale, comme en ce temps-là, petite fleur bleue,--«honnête femme!»

--Alors? demanda M. de Courpière impatiemment: car il affecte de ne pas aimer les phrases, et ne sait pas distinguer entre celles qui ne signifient rien et les miennes.

--Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te mettre fort en frais d’imagination, et c’est tant mieux, car tu me parais vidé. Provoque un incident très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de réussir.

--Précise, dit M. de Courpière.

--Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. Soit. Il faut que tu inspires à lady Ventnor de la jalousie, et quelle sente que tu la méprises.

--Naturellement, je la méprise, dit avec candeur M. de Courpière, et comment veux-tu qu’elle en doute? Elle sait que je sais ce que tout le monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même m’en a dit.

Je fis observer à Maurice que les récits de la marquise étaient habilement choisis et conçus pour la mettre en valeur, et qu’elle y jouait parfois un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens appellent un mauvais rôle.

--Ses liaisons avec l’«Oncle», avec le grand ministre, avec le Napoléon de la presse et avec le «ressembleur» sont, dis-je, flatteuses. Rien ne m’a paru plus touchant que son aventure, qui frise l’inceste platonique, avec le bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du violoniste allemand est bien parisienne, et elle a trouvé moyen de placer l’atroce épisode Chantepie dans un décor d’ambulance qui sauve tout.

--Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle brode?

--Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que la vérité, mais elle ne la dit pas toute, et elle n’aime point que l’on s’avise de la chercher sans sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous a faite quand je lui ai laissé entendre que son mari avait bavardé? Nous sommes dans le bon chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous de tout le reste.

--Quel reste?

--Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, et la suite.

--Quelle suite?

--Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, elle a, si j’ose m’exprimer ainsi, tourné ses pouces? Nous arrivons à une bizarre époque de l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter et s’agiter, entre la fin de la Commune et la fondation de ce gouvernement que tu aspires à renverser, des gens que l’on croyait morts depuis le 2 décembre, depuis quarante-huit, ou même depuis mil huit cent trente. Ce fut le temps où le faubourg Saint-Germain fréquentait à l’Élysée. Nous étions nés, nous avions même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie de retrouver aucune image nette de cette époque-là, qui s’est enveloppée soudainement d’oubli, comme toutes les périodes dites de transition. Il ne faut point tolérer que lady Ventnor saute par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses aventures d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites de la mépriser et de lui témoigner ce mépris, à moins que tu ne trouves mieux encore dans les _paralipomena_ de ses années précédentes.

--_Paralipomena_? s’écria M. de Courpière en écarquillant les yeux et en me regardant avec une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu par ce mot barbare?

--C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a laissé de côté. Tu feras d’une pierre deux coups, et tu la rendras jalouse en même temps que tu l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir la personne auprès de qui tu iras ostensiblement aux informations.

--Qui est cette personne? dit M. de Courpière.

Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai que, vu les circonstances, cela devait effaroucher ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé pour me dérober, et je lui désignai cette personne, une certaine comtesse Doulevant, familière de lady Ventnor, dont je n’ai pas même songé à mentionner le nom jusqu’ici, tant elle me semblait insignifiante, mais de qui l’importance m’apparut subitement.

A quelque heure du jour que l’on se présentât chez la marquise, on y trouvait installée cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui faisait du point de Hongrie. On n’y prenait point garde et l’on ne pensait même pas à demander ce que c’était. Je l’avais su par hasard. C’était une femme du vrai demi-monde selon Dumas, c’est-à-dire une comtesse authentique, séparée et déclassée à la suite du plus banal adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose cette plaisanterie, dans un demi-monde trop vieux. J’entends qu’elle y était venue à l’instant même que le demi-monde cessait d’exister proprement, et que les femmes de la meilleure société se décidaient à faire une concurrence officielle aux demoiselles de profession. Cet événement de l’histoire des mœurs a coïncidé avec la fin de la période intermédiaire dont je venais de faire un crayon à Maurice.

La comtesse Doulevant eut donc une carrière de galanterie fort courte, et qui dura exactement le même temps que ladite période. Elle se retira des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne les avait pas trop bien faites. La petite rente dont elle vivotait était un débris de sa fortune passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne s’en fût point tirée sans une autre petite rente que lui servait lady Ventnor. C’est pour reconnaître ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière de domesticité.

Elle avait bien sept ou huit ans de moins que la marquise, et elle était plus jolie, mais il aurait fallu se donner la peine de la regarder pour s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je jurerais que le blond de ses cheveux était naturel. Elle aurait dû inspirer le désir, et ce n’est point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient; mais elle ne trouvait point d’amateurs et elle n’en cherchait même plus. Même jeune, une femme qui appartient à une époque révolue est passée. Celle-ci n’avait point su, comme lady Ventnor, survivre à un changement de régime.

--La Doulevant est une peste, dis-je à M. de Courpière. Elle hait lady Marguerite et te racontera de son amie toutes les horreurs que tu peux souhaiter; elle en inventerait au besoin.

--Qu’est-ce que tu chantes? répliqua le vicomte. Elles s’adorent! Elles ne peuvent se passer l’une de l’autre.

--Justement, dis-je, elles ont l’une pour l’autre la haine des inséparables; et, si tu entreprends la comtesse, la marquise se jettera aussitôt à ton cou.

--Mme Doulevant n’est pas jeune, dit M. de Courpière, et je veux bien passer là-dessus quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends pas me faire une spécialité des femmes d’un certain âge.

--Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus jeune que la marquise, et même que toi. Oh! je sais que tu parais à peine son âge...

--Je ne sais pas si je parais son âge, répondit M. de Courpière, mais elle paraît hardiment le mien.

Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai point juste, et je le lui dis.

--Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu attends pour marcher toi-même?

Et j’observai avec étonnement que je n’avais pas la moindre envie de «marcher».

Cependant, le même jour, chez lady Ventnor, piqué par ce défi de M. de Courpière, je regardai bien la comtesse Doulevant, et, après m’être convaincu que je ne l’avais pas trop avantageusement jugée, je pris l’offensive: c’est-à-dire, tout simplement, que je remarquai sa présence, et lui adressai la parole cinq ou six fois comme à une personne naturelle. Cette petite manifestation troubla lady Ventnor autant que l’avait fait naguère l’avis de mon voyage à l’île de Wight. Elle me jeta un mauvais regard, où je lus: «De quoi se mêle-t-il, celui-là? Quel jeu joue-t-il?» La comtesse, d’abord surprise, puis ravie d’être distinguée, triompha quand elle vit que cela était si sensible à l’autre. Mais à son tour M. de Courpière, qui n’attendait que mon exemple, attaqua, et je crus que lady Ventnor allait nous mettre tous les trois à la porte. Nous sortîmes peu après.

--Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela prend!

Et j’allais ajouter: «Décidément, cette Doulevant me plaît.» Mais il me coupa la parole pour dire justement ce que j’allais dire, bien qu’il répète plus ordinairement ce que je viens de dire.

--Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément, et je vais tenter l’aventure.

J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis mot; mais le lendemain, avant dîner, j’allai corner ma carte chez Mme la comtesse Doulevant. Sa concierge, qui tricotait, ne se dérangea point, et m’indiqua, du menton, le casier des locataires. Je trouvai, dans la case de Mme Doulevant, une carte de M. de Courpière qu’il était venu poser avant moi. La comtesse, qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions venus ensemble, nous remercia de même, le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui pâlit. Alors elle ajouta:

--J’espère que vous reviendrez me voir à une heure où je suis chez moi.

--Iras-tu? dis-je à M. de Courpière quand nous sortîmes.

--Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux.

--Volontiers, répondis-je, un peu surpris.

Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes un bon quart d’heure dans un petit salon où la cheminée était habillée de chasubles et les chaises de ce point de Hongrie que la comtesse produit incessamment. Il y avait des saints de bois dans tous les coins. C’était le genre artiste, ou plus précisément le genre peintre, qui a fleuri au temps où la comtesse était une femme à la mode. Je signalai à M. de Courpière cette confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse parut, alerte et appétissante; mais nous ne sûmes que lui dire. Elle nous montra ses bibelots, qui ne méritaient point cet honneur. Je la mis adroitement sur le chapitre de lady Ventnor, elle en parla avec un enthousiasme de commande. M. de Courpière me fit un signe et nous prîmes congé.

--Il faudrait, pour en tirer quelque chose, la voir dans l’intimité, dis-je à Maurice.

--Oui, dit-il, pensif.

J’ajoutai, après un temps:

--Je ne crois pas que cela soit bien difficile.

--Non, dit-il.