Les Confidences d'une Biche, 1859-1871

Part 12

Chapter 123,978 wordsPublic domain

«Ce n’était pas davantage celle du père Duval de la _Dame aux Camélias_: je suis sûre que vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai crayonné du baron vous a cependant rendu évidente la différence des deux personnages. Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne garda point sur la tête son chapeau à grandes ailes. Il trouvait le projet de son fils insensé, impraticable, tranchons le mot: immoral, et contraire au bon ordre. Mais il se garda de me faire des phrases: il me fit une démonstration. Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, qui fut parfait de tact et même d’une bonté touchante, ni rien à répondre à son raisonnement. Le solide bon sens dont je suis douée me désarme: je ne sais plus discuter avec un adversaire qui m’a une fois prouvé qu’il a raison et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne souffrais même pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, mais je n’avais point fait un rêve d’où je fusse précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi d’une façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, terre à terre. Je n’y avais pas entendu malice. L’on m’apprenait que je m’étais trompée: j’en étais étonnée, un peu honteuse, je n’en étais point bouleversée. On me rappelait que les frontières du monde sont infranchissables, et je me demandais moi-même comment j’avais pu prétendre à les franchir,--mais c’était sans y penser: j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je demeurais interdite: je ne me débattais pas. Je ne me lamentais pas. Je vois bien que tout cela ne rend point mon personnage sympathique à la façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous? chacun sa manière! Regardez-moi: je ne mourrai jamais de la poitrine.

«Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, et je me bornai à lui répondre avec déférence:

«--Monsieur le baron, la situation n’est pas si simple que vous paraissez croire et, avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il m’aime. Permettez-moi d’aller jusqu’au bout de votre pensée et de dire franchement ce que vous ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez pas me dire: si je devenais sa maîtresse, vous n’y verriez aucun inconvénient. Mais, justement, c’est de toutes les solutions la moins probable. Les voies de l’amour sont diverses et conduisent toutes, je le veux bien, au même but; mais lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, on ne rebrousse guère pour s’engager dans un autre chemin. Je vous assure qu’il me serait impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne dis point cela pour me faire valoir; et je ne doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer à moi. Mais voudra-t-il y renoncer? Voilà la question. Comment le détacherez-vous de moi? Vous lui direz ce que je suis? Mais, s’il n’y pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce n’est pas mon genre de dissimuler, et puis qu’avancerais-je? Vous lui direz que je suis riche? Il l’est aussi, et assez puissamment pour que personne ne l’accuse de calcul. Je ne vous propose point de me dépouiller pour me rendre digne de lui: ce sont de belles choses que l’on dit, comment les accomplit-on? Une fortune, surtout un peu importante, ne se laisse pas dans un coin. Mais je ne puis non plus vous proposer d’agir comme Marguerite Gautier, et de tromper Julien afin de le dégoûter de moi: ma fortune me l’interdit encore, et il sait bien que je suis, depuis assez longtemps, à l’abri de ces cruelles nécessités. Alors?...»

«Le baron fut enchanté de mon discours: il n’était point difficile. Il me répondit, en me baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était bien là une réponse de diplomate, et d’un de ceux qui allaient jeter leur pays dans une effroyable guerre. Il ne se doutait point que la guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. Vous voyez sur cette photographie l’uniforme que porte Julien. Dès nos premiers malheurs il s’engagea...

--Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un ton si péremptoire que la marquise ne put se défendre de sourire.

--Oh! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, même assez tard, au début du siège de Paris; et cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous dire que le drapeau de Genève était arboré à ma fenêtre, que j’avais établi chez moi une ambulance, et que je soignais moi-même les blessés? C’est la moindre des choses. Nous sommes toutes nées infirmières, mais j’avoue que je goûtais un contentement particulier à remplir cette tâche. Je n’ai jamais été une repentie, je ne serais pas entrée en religion; mais il ne me déplaisait pas de faire la sœur de charité pendant quelques semaines.

M. de Courpière prit son air cafard. Lady Ventnor poursuivit, encore plus brièvement, avec une sorte de pudeur impatiente:

--Vous devinez la suite du roman, et vous voyez le tableau: dans le grand salon du Baudry, les lits blancs alignés, mon Julien blessé, point trop grièvement, et le père assis au chevet du fils. Mais vous avez oublié tout ce que je vous ai dit du baron si vous pressentez une nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la main de son fils pour la mettre dans la mienne. Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda de me rappeler que j’avais naguère paru disposée à faire le nécessaire pour détacher Julien de moi; mais je lisais dans ses yeux, dans ses bons yeux, qu’il comptait sur moi.

«Le danger, c’est que j’avais maintenant--comment dirai-je?--une occasion. Julien n’était pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses amis d’enfance (que je n’avais point connu plus tôt parce qu’il était zouave pontifical et revenu de Rome en septembre), André de V..., avait été blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne me plaisait pas: j’aimais Julien. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à lui--de penser à lui par raisonnement. Je me disais: «Si je dois tromper Julien, il est fatal que ce soit avec celui-ci.» Et je ne pouvais plus avoir avec lui des façons naturelles. Il sentait mon trouble, il l’interprétait. Comment ne s’y serait-il pas trompé? Et je ne l’aimais pas! Ah! si j’avais su!...

Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je la voyais pour la première fois émue à ce point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement:

--Laissez-moi passer vite. Quand ils furent tous deux guéris, ils reprirent leur service. Ils étaient tous deux officiers: on parvenait rapidement. Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire encore chez moi. On recevait un ordre à domicile quand il fallait courir aux remparts. Un soir, comme nous dînions tous les trois, l’ordre arriva, mais pour Julien seul. Il partit, trouva contre-ordre en arrivant, et revint. Ah! le baron aurait eu lieu d’être satisfait... mais pas de la suite!

«Julien, après... après avoir vu... sortit sans dire un mot, rentra l’instant d’après, jeta... jeta sur le lit... un ballot de papiers et disparut. Le lendemain... Oh! il ne s’est pas tué, non!... Non... _Il a été tué_, le lendemain, aux avant-postes... Et on aura beau dire qu’il l’a fait exprès, est-ce que c’est possible?... Vous cherchez les balles: il faut encore qu’elles veuillent de vous... L’Empereur a bien voulu se faire tuer à Sedan, et il est mort dans son lit.»

Elle se tut encore et nous respectâmes son émotion. J’avoue, d’ailleurs, que je ne trouvais rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, qui est plus maître de soi, lui demanda, quand il la crut remise:

--Madame, quels étaient ces papiers que vous a jetés M. Julien Chantepie?

Elle le regarda sans répondre, encore égarée. Puis je vis poindre l’intelligence dans ses yeux, et il me parut même qu’elle souriait imperceptiblement.

--Ces papiers? dit-elle. Oh! pas grand’chose... Quelques titres au porteur... et son testament...

X

LE MARI

Je désirai, vers cette époque, aller passer quelques jours en Angleterre. Je dois dire que cela me prend assez souvent. Je suis à mon aise chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens du Nord, et à peu près pour les mêmes raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes; je les trouve cordiaux, accueillants, doués du sens de la liberté individuelle, qui fait que l’on tient compte d’autrui. Ils ont infiniment d’esprit, de comique, d’originalité, et pas la moindre notion du ridicule; enfin ils sont tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en France, et, cependant que je les goûte, je me rappelle avec un plaisir de surcroît les bêtises que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes qui me semblent tous un peu fous, à commencer par moi. La grande différence de ce pays-ci à l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, et en Angleterre tout marche droit. C’est le pays où les allumettes ne ratent pas.

L’on ne savoure de telles jouissances que si l’on est seul à les éprouver. Je ne me souciais donc point de suggérer à M. de Courpière l’idée de ce voyage; mais il fallait lui suggérer celle de ne se point formaliser que je le quittasse une semaine ou deux, et cela était délicat: non pas qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, mais il n’admet pas volontiers que je me donne des airs de pouvoir me passer de lui. En outre, ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. Son intrigue avec Mme la marquise de Ventnor semblait interrompue, et cet arrêt inopiné le mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, sans lui donner d’explications, qu’au surplus elle ne lui devait point, avait cessé de le traiter singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête. Il n’était plus question du journal, qui avait servi au moins de prétexte à nos deux derniers entretiens; il était encore moins question de ces confessions à bâtons rompus--en apparence, mais si bien ordonnées et même chronologiques. M. de Courpière était tout désorienté, n’ayant pas encore pratiqué de femme si hésitante, ou plutôt si bien résolue à rester maîtresse de l’heure. Sa situation n’était pas brillante; il avait mis tout son espoir sur cette carte; c’était vraiment fatalité que la partie traînât.

Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais mon impatience en feuilletant les guides. J’y dénichai un expédient. Je souhaitais revoir, entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est situé. Je m’excuse de l’apprendre à ceux de mes lecteurs qui le sauraient déjà; mais il ne doit pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits universellement célèbres qui ne sont pas de chez nous; et je ne puis, à ce propos, jamais me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de nos écrivains du dernier siècle, qui se décida sur le tard à franchir le Pas de Calais et découvrit Oxford: «Mais, disait-il au retour, c’est admirable! Et on ne le sait pas!»

Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, il pouvait avoir sa résidence toute autre part qu’à Ventnor. Mais justement le _Black’s guide to the Isle of Wight_ m’apprit l’existence d’un _Castle_, ou plutôt villa Ventnor, dont il vantait les bizarreries. Ce _Black’s guide_ ajoutait que, malheureusement, la villa n’était pas ouverte aux visiteurs, parce que le marquis y résidait presque toute l’année.

Comme Maurice me faisait ses doléances du matin au soir, je trouvai tôt une occasion de lui dire:

--L’interruption qui te chagrine ne m’étonne point; je la prévoyais; et je t’affirme que, malgré les apparences, tes affaires sont en bon train. Je ne doute pas que la marquise ne succombe à la tentation de rentrer avec toi dans une carrière d’où elle se devait croire définitivement exclue. Mais une femme de son caractère, de sa fortune et, disons-le, de son âge, une femme qui a vécu, ne se passe point un caprice. Elle veut du grandiose, l’amour complet, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas une fusée d’adieu qu’elle prétend lancer, mais le bouquet. Elle est politique autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal joué en lui proposant simultanément la bagatelle et la fondation d’un journal; mais elle tient à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi qu’elle t’assigne, et elle n’entend point que vous alliez ni l’un ni l’autre à l’aveuglette. Je pense qu’elle a pris sur toi des renseignements; elle a aussi préféré que tu la connusses, et c’est pourquoi, j’imagine, elle s’est racontée si complaisamment. Elle est trop fameuse pour duper le plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie du passé est le talisman qui fait aimer les courtisanes. J’ai toujours gagé qu’elle ne t’accorderait rien avant d’avoir terminé le récit de son existence depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

--Eh bien, et maintenant? dit M. de Courpière, qui m’écoutait avec la plus grande attention.

--Maintenant, nous n’en sommes pas à nos jours, puisque nous en sommes à la Guerre. Le récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. C’est qu’elle ne sait pas trop comment elle le doit poursuivre. Elle arrive à la période critique où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le monde du demi-monde, après nous avoir tant dit que cette frontière était inviolable. Elle nous a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et à la paternité d’Émile, elle était devenue une espèce de jeune fille: ce n’est qu’une manière de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille avait demandé sa main: il en est mort. Mais elle est bien devenue véritablement grande dame, et grande dame anglaise, épouse de lord Ventnor: pourquoi, entre parenthèse, lord Ventnor plutôt qu’un autre? Pourquoi cet étrange bonhomme, que nous avons une fois entrevu? Il est fabuleusement riche, et n’avait aucun intérêt à l’épouser. Elle-même était riche, surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. Elle pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs mystères, qu’il importe que tu éclaircisses, et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse pas aussi volontiers que de ses aventures précédentes. Aussi n’est-ce point à elle qu’il se faut adresser cette fois, mais à son mari.

--A son mari! s’écria M. de Courpière.

--Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai tout bonnement. Enfin, je ne sais pas trop ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête ensemble toute une nuit: il est donc parfaitement convenable que je lui rende visite. J’essaierai de le faire bavarder, ou je pourrai du moins faire bavarder des gens autour de lui.

--C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, et nous partirons pour l’île de Wight dans deux ou trois jours.

Je lui témoignai affectueusement combien j’eusse été heureux que ce petit voyage à deux fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait tort de se compromettre, quand j’étais là pour me dévouer. Il me remercia de tout cœur, et je partis dès le lendemain.

Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai faire un tour à Oxford, qui est en effet admirable, mais je le savais. Je revins à Londres, je passai à Cowes: c’était le temps des régates, je m’y attardai. J’eus l’imprudence de déjeuner à Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même par décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre deux trains. Pendant que j’étais en wagon, le ciel se brouilla; le vent était fort aigre quand je débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort de comparer le climat de leur _south-coast_ à celui de la Riviera, et en particulier d’appeler Ventnor leur «Madère». Je ne fis point cent pas sur la plage, je regardai hostilement les collines escarpées qui la protègent contre le vent du Nord et qui ne m’empêchaient point de geler, et j’entrai dans un hôtel, où la vue des petites tables, des nappes blanches, des victuailles étalées sur le buffet d’acajou me rendirent la sérénité en excitant mon appétit.

Je choisis une table qui fût le moins possible exposée aux courants d’air, et j’attaquai une tranche de saumon froid arrosée d’une mayonnaise à la bouteille, et décorée de petites tranches de concombre sans le moindre assaisonnement. Mais cinq minutes plus tard la salle fut envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, entre vingt et quarante-cinq ans, qui arriva le dernier, ne trouva point de place; et comme il était seul, de même que moi, le maître d’hôtel mit son couvert vis-à-vis du mien sans me demander aucunement la permission. Je suis Français, et je pestai, mais je connais les Anglais: je me gardai de toute protestation inutile et du ridicule de faire la tête. Je savais aussi que, dans les deux minutes, mon convive inconnu m’adresserait la parole. Il n’y manqua point et, selon l’usage, m’exprima son opinion sur le temps, qu’il déclara incertain (la pluie commençait de tomber à flots).

Charmé de voir que je l’entendais, il devint plus familier, et n’hésita pas à me faire savoir qu’il portait à la France une extrême sympathie, et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. Il se permit quelques plaisanteries assez brutales sur le Kaiser. Pour lui rendre sa politesse, je lui dis deux mots aimables sur son roi. A ce moment, les gens des autres tables, qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent toutes les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et mon commensal profita de la circonstance pour me dire que, si j’étais par hasard phtisique, je me trouverais très bien du climat si tempéré de l’île de Wight. Je le remerciai, lui assurai que le coffre était bon, et je lui dis que je n’étais ici que de passage. Puis, cédant à un besoin de me faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai que j’y étais venu rendre visite à «mon ami» lord Ventnor.

Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna tout aussitôt. Je me rappelai, un peu tard, que lord Ventnor était, comme ils disent, excentrique, et probablement dans le pire sens de ce mot. J’essayai de le faire parler un peu dudit lord, mais en vain. Pour me rattraper, je lui donnai à entendre que je venais faire une simple visite de politesse, ou même poser une carte, et qu’enfin je ne connaissais pour ainsi dire pas «mon ami» lord Ventnor. Comme il ne se dégelait toujours pas, je mis les points sur les _i_; je déclarai que je ne connaissais pas du tout lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une fois, mais que j’étais lié avec sa femme.

Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, me fit l’éloge de la marquise, grande bienfaitrice de ce pays, où elle ne venait malheureusement plus guère, comme il était trop naturel, après «ce qui était arrivé» à son mari. Il ajouta, en baissant la voix religieusement, qu’elle était l’amie intime de la feue reine Victoria. Je faillis tomber à la renverse. Je ne voulus point paraître ignorer cette amitié extraordinaire, mais je lui avouai que j’ignorais «ce qui était arrivé» à lord Ventnor, et je le pressai de m’en informer. Il rougit comme un enfant et me répondit avec le plus grand embarras que cela était impossible à dire, mais que j’en trouverais tout le détail dans les journaux anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre que lord Ventnor avait eu un de ces procès scandaleux qui datent dans l’histoire des mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady Marguerite, me dit que sa conduite avait été, en cette occurrence, admirable, qu’elle avait soutenu son mari jusqu’à la dernière minute envers et contre tous, contre l’évidence même. C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite de débats plus déshonorants que n’importe quelle condamnation.

Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle s’était éloignée de lui, et encore avec ménagement, sans rupture officielle. De temps à autre elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq ou six jours chez lui, et le recevait de même chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, mon compagnon de table me dit:

--Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.

Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.

Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait fourni à mon enquête un fort joli faisceau de documents. Je suivais bien la manœuvre de lady Ventnor, et j’avoue que cette stratégie m’émerveillait. Trouver un mari, dans sa condition, me paraissait déjà un tour de force; mais le quitter ensuite comme indigne, après s’être donné les gants de ne le point lâcher, et se faire ainsi décerner, outre les parchemins, un brevet supplémentaire d’héroïsme et de vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant mon indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles énigmes, et celle-ci entre autres: Comment une Solférino pouvait-elle être devenue «l’amie» de la vénérable reine Victoria? Il ne m’avait pas davantage révélé pourquoi un lord Ventnor avait épousé une Solférino.

Je ne pouvais plus compter que sur lord Ventnor lui-même pour me l’apprendre; mais voilà maintenant que je balançais à l’aller voir. J’étais retenu par une sotte peur, une peur de collégien qui n’ose pas entrer au mauvais lieu. Je me raisonnai: qui me verrait? Je ne connaissais personne! Enfin j’y allai, mais en rechignant, avec une lenteur de mauvaise volonté, et par un chemin absurde, quoique je visse bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, la grande bâtisse blanche et nue, flanquée de deux tours inégales, l’une gothique, l’autre sans style et formée d’une superposition de bow-windows à auvents, enfin quelque chose d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai encore près d’une heure autour du parc avant de trouver l’entrée principale. Le portier était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. Je lui tendis ma carte et le priai de la faire passer à Sa Seigneurie.

Malgré son _nil admirari_ d’Anglais et de portier, il laissa percer quelque surprise, et je vis, à sa façon hésitante de manier mon carton, qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. Cela n’était point pour m’assurer. Puis je songeai que, si une visite était chose si étonnante, la mienne en particulier était plus étonnante encore, et qu’il se pouvait même que le noble lord ne se rappelât seulement pas mon nom. «Bah! me dis-je, j’en serai quitte pour n’être pas reçu.» Mais je le fus avec d’autant plus d’empressement que je rompais la quarantaine. Lord Ventnor vint même au-devant de moi, comme d’un souverain, et je vis une lueur de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le rappelle) marquent l’éternité. Ce vieillard ne paraissait toujours pas plus de dix-sept ans, je ne doute pas que ce ne soit pour la vie; et comme il était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un boy qui va jouer au tennis.

Le bizarre est que la cordialité de son accueil ne me mit nullement à mon aise. Je sentais au contraire plus vivement l’incorrection de ma démarche, malgré une certaine effronterie que j’ai. Je perdis mon anglais, et, désespérant de m’excuser en cette langue, je le fis en français. Mais quel français! J’ose dire que je barbotai. Je remémorai pêle-mêle au marquis mon nom, l’honneur que me faisait la marquise de m’admettre dans son intimité, le dîner que j’avais fait avec lui-même, et la tournée des grands-ducs qui avait suivi. J’avais ouï parler des merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux visiteurs. Ma curiosité était piquée. Et j’avais cru pouvoir profiter de notre unique et déjà ancienne rencontre pour forcer la consigne.

Il me repartit que je n’étais point de ces étrangers auxquels il fermait sa porte, et qu’il était charmé de me revoir; afin de marquer qu’il ne me traitait pas en curieux, mais en ami, il me pria à dîner, et, comme je n’aurais plus de train pour le retour, à passer la nuit sous son toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de sa villa, qui était proprement sa création, sauf le logis principal édifié par son père (cela se voyait de reste), et qu’il se ferait un plaisir de m’y servir de cicérone. Nous montâmes un haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort vaste, mais banal et nu, où il y avait des sièges commodes. Lord Ventnor m’y fit reposer un instant, par protocole, j’imagine; et, toujours par protocole, il entama la plus anglaise des conversations météorologiques.