Les Confidences d'une Biche, 1859-1871

Part 11

Chapter 113,899 wordsPublic domain

«Émile, reprit-elle... Si je lui donne ce petit nom, qui était réellement le sien, n’allez pas croire que je le fasse par un reste de familiarité, et que je me permette de le tutoyer devant vous. Mais il affectait lui-même de s’appeler Émile tout court, par bravade, à titre d’enfant adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, imprégné du souvenir de Rousseau. Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous pensez bien que c’est d’abord ce que je remarquai de lui. Je n’en avais pas fini l’autre jour avec les _ressembleurs_: il restait encore celui-là. J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie; mais je sais qu’il n’y a point de ressemblance physique sans ressemblance morale, et que l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence,--à condition, bien entendu, que l’on sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur le même plan que l’âme de Napoléon; âme de dominateur et d’organisateur, qui sans doute appliquait à des objets différents un génie pareil, sinon égal, et dont l’histoire pouvait aussi bien s’intituler _Victoires et Conquêtes_; le mieux venu des ressembleurs, car sa ressemblance n’est point rigoureuse et servile; le plus moderne, car c’est le Napoléon des affaires, il a livré et il a gagné les batailles de l’argent, il a créé des journaux comme l’autre des armées, il a fondé l’empire de la presse.

«Il peut vous rappeler aussi les Américains qui ont usurpé le masque de notre César. Il fut comme eux entreprenant et téméraire, il eut le goût du risque et il provoqua les hasards. La grandeur ne lui suffisait point: il préférait l’énormité. Il aimait les chiffres vertigineux. Ses conceptions étaient simples, et on disait, quand il avait réussi: «Ce n’est pas si malin», mais le tout était d’y penser. Par exemple, il diminua de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla le tirage. Il osa vendre son papier moins cher que le prix de revient, et il gagna beaucoup plus que la différence au moyen de la publicité. Ce sont des procédés américains si vous voulez; mais il fut Américain sans le savoir, et avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français; il fit fortune dans le commerce des idées en gros, des paroles sonores et du papier noirci: c’est une aventure bien française.

Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout que j’eusse découvert sur cette figure l’empreinte bourgeoise, et elle me félicita de ma perspicacité en termes que je ne rapporterai point, par modestie.

--Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de la Presse et cet aventurier de la finance, fut prodigieusement bourgeois, et comme seuls les Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre parenthèse, pour le rendre si différent de Napoléon. Vous parliez de M. Thiers, qui est le type du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. Les deux masques ont des traits communs. Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, mais elle ne signifie pas que Thiers avait le génie stratégique: elle signifie que le génie de Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, auxquels nous devons tout ce qu’il y a d’arriéré, de superstitieux et d’étriqué dans le code. Nous ne concevons plus guère aujourd’hui que l’on puisse être un philistin avec une intelligence vaste et même du génie; mais ce mélange n’était point si rare à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle. Émile était né en 1806.

«Le préjugé des enfants naturels est un de ceux que nous avons mis à néant. Mais il était alors vivace. Émile s’en croyait affranchi: la preuve du contraire est qu’il en souffrait, et sans raison, car jamais il n’avait subi les humiliations dont Alexandre Dumas fils s’est plaint si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois de s’appeler Émile tout court; mais il avait pris d’autorité, et il portait publiquement le nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, l’avouait. Et j’ai vu Émile, vieillard, illustre, sourdement souffrir d’une tache de naissance à laquelle personne ne pensait plus.

«D’un bourgeois, il avait encore cette vanité que vous appelez aujourd’hui snobisme. Il s’était marié deux fois. Sa première femme était l’esprit le plus facile et le plus brillant, poète, mais de profession, et surtout femme de lettres, et qui l’était devenue plus encore au contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, sa collaboratrice. Il l’avait perdue trop jeune, et il ne l’oublia jamais. Il épousa cependant la veuve d’une espèce de prince allemand, et il fut encore, en ceci, bourgeois à la manière de Napoléon: il eut sa Marie-Louise après sa Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur, et il chassa la princesse avec fracas, en désavouant des enfants qu’elle était allée lui faire on ne sait où.

«Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, que j’appellerai le snobisme du violon d’Ingres. Cet homme formidable, meneur d’hommes, terreur des gouvernements, ne jouissait pas de sa puissance réelle ni de ses succès: il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il bâclait, avec la même fièvre que ses articles, des pièces étranges, terribles, risibles, qu’on ne jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il inventa une belle situation dramatique; il ne vint pas à bout de la pièce; Dumas l’exécuta, sèche et poignante, et le succès fut brutal comme l’œuvre; mais Émile trouva qu’on lui avait défiguré son idée, et retira sa signature.

«C’est le théâtre qui a fait de nos relations mondaines une intimité. Figurez-vous que je passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois même que Sarcey avait écrit dans un de ses feuilletons, où il aurait pu se dispenser de parler de moi: «Elle a le sens du théâtre.» D’où m’était venue cette réputation? D’avoir joué, deux ou trois années durant, et Dieu sait quels rôles, aux _Délassements-Comiques_? Franchement, d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens du théâtre, ou du moins un certain sens: c’est-à-dire que je pressentais infailliblement les endroits tragiques où le public poufferait de rire. Cette faculté ne laissait pas d’être précieuse pour Émile.

«Il me lut un jour une pièce où il y avait plus d’horreur, en trois actes, que dans tout Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus particulièrement eschylien. J’eus la vision prophétique d’une salle en délire, et je me fis un devoir d’indiquer à Émile, avec la dernière précision, tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit mal, me fit une scène, me traita même de bête, et déclara que je n’avais aucun sens du théâtre. Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics qu’il crut désormais en moi comme les esprits forts croient aux tireuses de cartes qui leur ont dit «des choses extraordinaires». Et il ne manqua point de me venir lire la pièce suivante.

«J’en augurai à peu près de même, je lui donnai des indications aussi précises, et cette fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai de garder son manuscrit au fond d’un tiroir. J’ai à peine besoin de vous dire qu’il cessa dans l’instant même de croire en moi. Il me traita une seconde fois de bête, se fit jouer, et l’événement me justifia beaucoup plus que je n’eusse souhaité.

«Je ne suis point la femme qui veut avoir raison coûte que coûte et qui se console du malheur des autres avec un «je l’avais bien dit». Certes le succès ou la chute d’une pièce sont peu de chose, et l’ivresse ou l’effondrement des auteurs un soir de première m’ont toujours paru disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant garder mon sang-froid quand je vis ce potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon après Waterloo. Il me supplia de ne pas l’abandonner. Je l’emmenai dans ma voiture. Je me gardai du «je l’avais bien dit», mais il me dit: «Ah! Marguerite, si je vous avais cru!» Et il me témoigna de la façon la plus touchante, la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.

«--Soyez pour moi, me dit-il, la Francine de _Maître Guérin_, la fille et la tutrice de ce vieux fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable et même sévère. Je me laisserai conduire et, au besoin, morigéner par vous.»

«Un soir de première, qui n’est hors de soi? Même moi, qui en plaisantais tout à l’heure; mais je suis une enfant de la balle! Il n’eut point de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard désemparé tout ce qu’il voulut.»

Lady Ventnor s’interrompit pour me demander ce qui ne me plaisait point; car il paraît que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir; mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui dis:

--Madame, il me semble que vos histoires se répètent. Voilà que vous devenez la fille d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs années auparavant, la nièce de «l’Oncle»!

--Je me moque des répétitions, dit-elle. Je vous raconte ma vie, je ne fais point de littérature. D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais que nièce à mes débuts, je deviens fille adoptive, c’est monter en grade. De plus, l’Oncle m’a recueillie quand je n’avais point de domicile personnel: lorsque Émile m’adopta, j’en avais un, et même d’une certaine magnificence, que je vous ai fait visiter l’autre soir.

--Je ne pense point, dis-je, que vous ayez poussé la piété filiale jusqu’au déménagement?

--Non, dit-elle. Il désira cependant que j’eusse un appartement chez lui. Son hôtel était aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus apparent. J’y demeurai parfois des semaines, quand il avait plus particulièrement besoin de mes services, je veux dire de ma protection. A l’époque des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville ou aux eaux. Je prenais mon rôle au sérieux. Je ne le jouais que par intermittence; mais toute l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, ou plutôt je me préparais à devenir une autre femme...

Et c’est vraiment cette «autre femme» que nous avions à présent devant les yeux. A mesure qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents des histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait jusques alors contées, elle se métamorphosait: elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne m’étonnai point cette fois qu’elle fît à M. de Courpière une confidence qui produisait sur elle, après tant d’années, un si merveilleux effet de purification visible et de rajeunissement.

Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, et je ne pus la retenir. Je rappelai à la marquise que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée au bal Constant.

--Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous prouve que mon histoire ne se répète pas. Je trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais pas trompé mon père. Je ne vous dis pas que je ne fus point aimée, ni même que je n’aimai point; mais on me respectait, et je me respectais moi-même.

--Bah! dis-je, est-ce qu’on demandait à votre soi-disant père la permission de vous aimer?

--Non, mais on lui demanda ma main.

--J’imagine qu’il la refusa.

--Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.

Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode; mais elle nous remit, comme elle disait, au prochain numéro, et nous demanda si nous étions libres de revenir le lendemain.

--Oui, dit M. de Courpière, qui semblait grognon. D’autant que nous n’avons presque pas parlé de mon journal.

IX

LA CROIX DE GENÈVE

M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain et il ne fut même pas question de son journal. Mme la marquise de Ventnor, qui décidément excelle à mettre en scène et y témoigne peut-être un peu trop d’application, ne nous reçut point dans ses archives officielles, mais dans un boudoir, qui était aussi une manière de temple de mémoire, mais plus intime. Cette pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second Empire sans miséricorde: le «mobilier complet», canapés, fauteuils et chaises de bois noir, garnis de moquette à fond noir roussi, où s’enlevaient en clair des cigognes parmi des bouquets de roses rouges et de roses thé; une table noire, incrustée de cuivre; et une table à ouvrage, dont le couvercle, relevé, était doublé d’une glace. Sur la pendule cubique, de marbre noir, se dressait une réduction Colas de la Vénus de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes étaient de style pompéien. Je remarquai l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot, pas un tableau au mur, mais des photographies et des photographies, petites, jaunes, effacées, encadrées de bordures surannées, où étaient attachées des fleurs sèches, des bouquets de violettes, des rameaux de buis, des médaillons à vitre contenant des cheveux.

Le choix de ce décor nous annonçait un récit mélancolique. J’étais justement d’humeur tendre, libre et même gaillarde; mais j’ai observé que les récits, comme les lettres attendues, ne sont jamais du ton que l’on avait souhaité. Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon caractère. Je pris machinalement un air de circonstance, le même que j’aurais pris si lady Ventnor m’eût fait visiter la chapelle de sa sépulture de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner le branle, je poussai un soupir discret.

Mais elle trompa mon attente: elle débuta par des généralités.

--Nous croyons, dit-elle, que les contemporains des grands événements qualifiés historiques ont vécu extraordinairement, parce qu’il s’est passé autour d’eux des choses extraordinaires. Ainsi nous imaginons que les hommes de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, et ceux de quatre-vingt-treize en proie exclusivement à la terreur, et que les banalités de l’existence étaient alors suspendues ou abolies. C’est une illusion d’optique ou une naïveté. En toute conjoncture, la vie individuelle demeure banale, sauf quelques minutes d’exception. Nulle catastrophe ne dispense les hommes de manger, de boire, de dormir, de se divertir ou de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir naturellement. On se moque de Louis XVI, qui note en son journal, à la date du 14 juillet 1789: «Rien». Ce «rien» est le mot juste pour la plupart des hommes.

J’étais du même avis, mais je ne saisissais point la raison de ce préambule. Je la demandai à la marquise; elle ne répondit point et poursuivit:

--Cependant, nous admirons superstitieusement, nous envions les témoins des grandes époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme nous ne sentirons jamais, et que cela leur donne, sur nous, une éminente supériorité. Et quand nous sommes, à notre tour, touchés de l’histoire, nous rougissons de n’être point grandis ni transfigurés par elle, de rester nous-mêmes et de continuer notre trantran. Tout ce que je vous dis là ne sont que précautions oratoires pour excuser l’humilité du roman intime où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible et de la Guerre.

Je n’attendais point des tableaux de batailles et je préférais son roman intime; elle nous le servit avec une brièveté brusque et comme dédaigneuse.

--C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces histoires d’hier aux hommes de votre âge: vous n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur qui prendrait pour sujet de drame un complot contre la vie de Napoléon Ier intéresserait difficilement les spectateurs: ils savent tous, d’avance, que Napoléon échappera aux coups des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus tard à Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, vous êtes d’une ignorance commode; à condition que l’on vous écarte un peu de la grande route, vous ne soupçonnez pas où l’on vous mène, ni comment cela finira. Quant aux personnages, vous connaissez peut-être de nom Ollivier, Gramont et Benedetti, et encore! Mais je parierais que vous n’avez jamais ouï parler du baron Chantepie?

--Jamais, dis-je franchement.

M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce baron, estima qu’il pouvait déclarer sans honte qu’il l’ignorait de même que moi.

--Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est mort, la famille éteinte. Je n’aurai donc point lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier venait de confier un poste très important, était vraiment une créature du second Empire. J’entends qu’à la différence d’autres hommes, qui jouèrent sous ce régime un plus grand rôle, il ne devait rien aux régimes précédents, né à la vie publique après le 2 décembre, parvenu au cours de ces dix-huit années; et de plus qu’il était, au moral comme au physique, l’original et le type du règne; plébéien, je ne dis point peuple, fils de petits bourgeois, promu grand bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins philistin, si je ne me trompe, et moins empesé que celui du temps de Louis-Philippe, mais d’une tenue que nous ne connaissons plus aujourd’hui et que, selon toute apparence, nous ne connaîtrons plus jamais.

«Il était de taille élevée, un peu portefaix, lourd, point droit, marchant des épaules, le corps vulgaire, mais le visage distingué; digne, point solennel; un grand nez, une très grande bouche intelligente, des yeux sérieux, mais au coin des yeux, comme au coin des lèvres, le sourire et l’esprit; le front haut, un peu dénudé, le crâne bien garni et bien coiffé; des favoris, point de moustaches. Il était bien conditionné, sans recherche, d’une architecture loyale; enfin un bel homme, pas séduisant, honnêtement beau, pas un bel homme de camelote.

«Parvenu, certes! Qui ne l’était alors? L’Empereur lui-même! Et une des choses que j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa dire publiquement, quand il épousa Eugénie de Montijo, qu’il faisait un mariage de parvenu. Mais Chantepie était un parvenu franc, sans honte ni sans vanité de l’être, et sans les défauts ni les ridicules de l’emploi: amateur de luxe, échappant l’ostentation, homme de goût, même pour la toilette; sans la moindre élégance, et sans affectation d’inélégance; une grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons de diamant à la chemise, mais c’était la mode; la redingote noire déboutonnée, le chapeau de haute forme à larges ailes. Voilà comme on nous les fabriquait. Je vois à votre figure que ce portrait vous étourdit.

Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait point; mais je m’étonnais qu’un tel homme eût demandé la main de la Solférino et que cela eût donné lieu «à une scène à la Greuze». Je le dis à la marquise; elle rit et me répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas du baron, mais de son fils, Julien. Elle nous montra aussitôt une photographie du jeune homme, que j’avais vue de loin et prise pour une des dernières photographies du Prince impérial. Mais l’uniforme était celui des gardes mobiles.

--Finissons-en avec le baron, reprit lady Ventnor. Il avait fait une grosse fortune en spéculant sur les terrains. Il n’était point le seul, bien que l’on ait exagéré; car, je crois que je vous l’ai dit, mais je ne saurais trop le répéter, les hommes de ce temps-là aimaient plus le pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient pas l’argent pour lui-même. Chantepie n’était pas non plus un faiseur de millions à l’américaine; mais enfin il en avait gagné plusieurs, sans compter son titre de baron. Il était veuf depuis longtemps. Julien était fils unique, absurdement gâté, et, comme la plupart des enfants gâtés, beaucoup mieux élevé que bien d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince impérial: c’est donc que sa figure vous a paru charmante, un peu grave. Il était tendre et mélancolique, déjà homme de foyer, soutenait son rang, et ne faisait aucunement la fête.

«On me l’avait présenté, je ne sais plus qui: cela était tout simple. Il me plut: cela aussi allait de soi, et si bien que je n’aperçus point d’abord comment il me plaisait. Je crois que nous glissâmes insensiblement de l’agrément à l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses visites étaient devenues quotidiennes sans que j’y prisse garde. J’étais en verve dès qu’il venait, j’avais mille choses à lui conter; nos conversations étaient enjouées, mais il ne s’y glissait pas un mot de galanterie; rien de suspect, rien qui pût me donner l’éveil; et je me demande même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt que l’autre à me dire qu’il voulait unir sa vie à la mienne. Je vous ai dit quelle existence honorable je menais alors, et que mes sentiments s’y étaient conformés. La demande de Julien me parut naturelle. Au lieu de lui répondre: «Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on ne m’épouse pas», je lui dis que je parlerais à Émile le soir même, et il me dit qu’il parlerait à son père. Je pense que vous allez nous croire fous tous les deux.

«Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas davantage; mais il avait de la littérature et un fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était le Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un peu étriqué que je vous ai décrit; mais il était philosophe à ses moments perdus, c’est-à-dire chimérique et homme sensible. C’est ici que se place la scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, car il y en eut deux: quand je lui avouai tête à tête notre beau projet, et peu après, quand nous vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. Il nous la donna, comme Voltaire au petit Franklin. En nous relevant (nous nous étions agenouillés, s’il vous plaît), nous nous considérâmes fiancés. Le baron Chantepie n’avait rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant, et s’était borné à dire qu’il ferait avec plaisir ma connaissance.

«Il me parut convenable que cette entrevue n’eût point lieu chez moi, mais chez mon père adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, si j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, et j’allais venir m’y installer lorsque fut posée la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez point sans doute le rapport qu’il y a entre cet événement et celui de mes fiançailles; mais c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour ne plus penser qu’à son pays. Il eût mieux fait de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut des premiers qui crièrent: «A Berlin!» Je sentis que ce n’était point le cas de l’embarrasser de ma personne.

«Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. La visite du baron fut retardée, et je n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, qui faisait la navette de lui à moi. Lui-même la faisait entre Paris et Saint-Cloud. J’étais tenue heure par heure au courant de ses angoisses. On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait sauver la face. Je me rappelai que j’avais contribué à résoudre la fâcheuse affaire de Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des conseils à mon futur beau-père par le canal de son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter d’une renonciation pure et simple du prince. Je ne tire pas vanité de ma sagesse: je n’étais pas seule de cet avis. Malheureusement, nous n’étions pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être quelque mérite à m’entêter, car je me mettais en opposition avec Émile, qui continuait de jeter feu et flammes.

Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut chez moi, m’apprit qu’on venait de recevoir une dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine, père du prince Léopold, refusait d’autoriser la candidature. Je courus moi-même chez Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort mal. Il déclara que la France ne pouvait point faire état de cette dépêche du «père Antoine», et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui nous devions, de surcroît, réclamer «des garanties pour l’avenir». Je me chamaillai avec lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai chez moi le baron Chantepie, qui profitait du premier répit que lui laissaient les affaires publiques pour soigner ses intérêts privés. J’étais moi-même si préoccupée de ceux de l’État que je lui en parlai d’abord, très familièrement. Mais ce n’est point cette scène-là qu’il venait jouer.