Les Confidences d'une Biche, 1859-1871

Part 10

Chapter 103,741 wordsPublic domain

Le protocole était moins sévère en ce temps-là que depuis la République, l’Empereur se déplaçait fréquemment sans escorte de Cent-gardes; et l’on ne faisait notamment point, quand il partait en expédition galante, tous les embarras que l’on ne manquerait point de faire aujourd’hui si nos vénérables présidents s’avisaient de courir. On avait cependant fouillé l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor avait été priée de se tenir dans son boudoir et de n’en plus bouger, une heure au moins avant que Sa Majesté n’arrivât: et un agent de la police secrète, un Corse, s’était installé, sans lumière, dans la pièce voisine, qui commandait le boudoir.

L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en visite, et entama d’abord une conversation de la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste avec ce mystère et cette surveillance. Le contraste parut encore plus étrange lorsque l’on entendit, à côté, un léger cri de surprise, un coup sourd et la chute d’un corps. L’Empereur fit un geste d’excuse, et vivement, mais avec sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté faillit être heurtée. On vit par terre, poignardé, un jeune valet de chambre italien, engagé récemment. Le Corse prétendit qu’il appartenait à une société de carbonari et qu’il avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour assassiner l’Empereur: il n’avait peut-être fait que passer là innocemment, sans savoir que l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt emmené, presque de force, par ses agents, et dut enjamber le cadavre.

--Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur de vouloir absolument rester, mais il dut céder. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent là toutes mes relations avec Napoléon III.

«C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus mise en relation avec le seul _ressembleur_. Il désira de me connaître, apparemment sur le conseil de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, pour sa commodité et les convenances (bien qu’il en fît bon marché), endossaient ses maîtresses, mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de la rencontre fut chez Anna Deslions, qui avait joui longtemps des faveurs du Prince et qui pensait se conformer aux précédents historiques en étant maintenant complaisante à ses nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez impudent: le Prince me prit à sa droite, ce qui revenait à me jeter le mouchoir publiquement, et, pour que nul n’en doutât, il me traita pendant le dîner, où nous étions quinze, comme si nous eussions été tête à tête. J’oubliais de vous dire que je n’avais pas été consultée, mais simplement avertie par Anna Deslions que je ferais bien, pour commencer, de résister un peu, parce que Son Altesse Impériale aimait cela.

«Mon Dieu! ces façons ne pouvaient pas me déplaire: elles étaient napoléoniennes, elles répondaient à mon dessein. Il n’y avait que cette résistance qui me chiffonnât. Je n’avais aucune envie de me marchander, et je hais l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le Prince aussi librement qu’il faisait avec moi. Le dîner eût tourné à l’orgie romaine! Je m’oubliai. Anna, qui était la correction même, se fâcha. Vous pensez qu’elle ne pouvait gronder le Prince; elle me fit des yeux, inutilement; elle se décida enfin à se lever de table et, d’un signe impérieux, m’appela dans le fumoir, pour me dire: «Mais résistez donc, malheureuse, résistez!» J’en ris beaucoup et je fis ensuite de mon mieux; mais je crois qu’elle exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant que cela.

«Par exemple, je résistai quand il prétendit, au sortir de table, m’emmener, sans reparaître au salon, et m’accompagner chez moi. Je m’étais mis dans la tête que la chose aurait lieu chez lui et qu’il m’enverrait ses ordres par son premier valet de chambre, comme faisait l’autre. Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, et rien ne me garantissait qu’il désirerait encore demain ce qu’il souhaitait si fort ce soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et que je lui expliquai, l’amusa. Il se monta, fut d’une verve étourdissante, s’occupa de tous sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas résisté, il ne me pressait plus, et il demeura jusqu’à onze heures du soir: Anna Deslions n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, seul, et pourtant de la meilleure humeur.

«--Mais vous l’avez raté, ma chère! me dit-elle, consternée.

«--Je ne crois pas, fis-je.

«Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, je me mis au lit, dans ce grand lit de marqueterie que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour; et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la niche, je m’endormis comme un enfant sur qui veille son ange gardien. Je fus tirée de ce sommeil innocent par un carillon. Ma femme de chambre se précipita chez moi et me dit qu’il fallait me lever et m’habiller au galop, et que l’on m’attendait en bas, d’ordre du Prince, pour me conduire au Palais-Royal. J’ai le réveil mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son Altesse Impériale à tous les diables. Puis je songeai que je n’avais pas volé ce qui m’arrivait, et je trouvai même la plaisanterie assez bonne. J’y répondis par une plaisanterie du même goût: je revêtis ce que vous pouvez imaginer de plus somptueux et de plus inexpugnable comme toilette de cour, et je me parai de bijoux plus qu’une châsse.

«Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois heures du matin, où je trouvai le Prince qui piaffait. Il me reçut mal. Bah! mon programme comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais j’avais passé la mesure: je n’avais pas l’air d’une femme à qui l’on peut dire: «Maintenant, déshabille-toi,» comme l’autre Napoléon n’eût pas manqué de le faire après avoir grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, quand il redevint poli, il ne redevint point galant. Ma visite tournait à la grande cérémonie, assez comique à pareille heure. Puis, comme nous mourions de faim tous les deux, bien qu’Anna Deslions nous eût magnifiquement traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, où il prodigua pour moi son esprit, son éloquence impériale, son familier et son sublime. Je crois que je ne lui répondis point mal. Le ton de cet entretien décida de la suite de notre liaison, qui fut toujours sérieuse et relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui contai, entre autres, l’histoire de ce déjeuner que vous me rappeliez tout à l’heure, et l’espèce de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y satisferions le lendemain, toujours avec le même cérémonial.

«On vint, en effet, me chercher, mais cette fois à onze heures. J’y allai en négligé, il me reçut de même, et je connus un autre Napoléon, je dirais presque un Bonaparte, celui qui jouait aux barres dans le jardin de la Malmaison, et à d’autres jeux... Les jeux de princes n’ont rien de singulier, et vous savez que je n’aime pas à m’étendre sur le chapitre des intimités.

«Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais le protocole ne fut modifié. Le Prince me faisait l’honneur de venir chez moi souvent, au moins deux fois par semaine, mais à l’heure de mes amis, et tout le monde pouvait feindre d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il ne franchit le seuil de ma chambre, mais il m’envoyait chercher le soir de temps en temps. On ne me prévenait point, mais je me faisais un devoir de me rendre libre si je ne l’étais point. La fantaisie du Prince était fort irrégulière: il se passait quelquefois des quinze jours sans que je fusse mandée au Palais, puis j’y allais trois jours de suite. Il me recevait toujours dans une petite bibliothèque attenante à un salon où venait fréquemment la princesse. Il voulut même un jour me la faire voir par le trou de la serrure, et il se permit, à propos de l’extrême simplicité de sa femme, des plaisanteries, certes respectueuses, mais que je n’aime point. Je les lui reprochai sérieusement.

«Nos entretiens étaient fort divers, et je ne savais jamais, en arrivant, ce qui allait se passer, s’il me bousculerait et gâterait ma robe, ou si nous causerions trois heures durant des plus graves sujets de politique. Il oubliait volontiers l’amour quand il était en pique avec les Tuileries, et ses piques n’étaient point rares. Je me gardais de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait point. Je crois qu’il faisait cas de mon jugement, mais il trouvait moyen de délibérer avec moi sans jamais me consulter, ou du moins sans en avoir l’air. Je ne me permettais de dire mon avis que s’il attaquait la religion. Vous savez combien il était, hélas! libre-penseur. C’était le seul nuage entre nous. Sur Dieu, je n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait pas que je ne lui fusse nécessaire. Il voulait même m’avoir auprès de lui, invisible et présente, en des circonstances où, moi, je m’y trouvais déplacée. Il assurait que je pouvais seule l’aider à supporter les corvées officielles!

«Il me faisait suivre les chasses en voiture fermée, et c’est ainsi que j’assistai à ce bain qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans l’étang de la Reine Blanche, à l’effarement des dames présentes. Il osa même, un soir, me faire entrer dans la cour du château de Compiègne, où je fus témoin d’un spectacle inattendu. L’on avait apporté de Beauvais un mobilier de salon tout neuf, fort laid, mais d’une grande valeur, et on l’avait garé dans un vestibule. Il faisait beau, très chaud; l’Impératrice et ses dames d’honneur sortirent pour prendre l’air. Comme elles ne savaient à quoi passer le temps, elles firent tirer dans la cour ces chaises, ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat perché. Quand elles furent lasses de sauter à pieds joints sur les tapisseries, elles changèrent de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à grands coups de ciseaux. Cette scène me rappela le célèbre tableau de Winterhalter, avec plus de mouvement.

«Je rompis avec le Prince peu de temps après. J’eus l’idée extraordinaire de lui faire une scène de jalousie! C’est à n’y pas croire. Mais il fallait que cela finît, comme tout doit finir, et le prétexte importe peu. Le Prince fut, selon sa coutume, implacable: je veux dire que nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement; mais notre amitié ne souffrit point de la rupture de notre amour. Il s’est jusqu’à son dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, la plus touchante sollicitude, ses lettres en font foi. (Lady Ventnor nous en laissa enfin lire quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement point de les copier.) Toutefois, reprit-elle, il ne s’est plus soucié de moi qu’à distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, les mains croisées derrière le dos, un peu voûté, comme pour se réduire à la médiocre taille de l’autre, et c’était «l’autre» plus que jamais, et même un portrait officiel de l’autre...

«Bien longtemps après, dit-elle encore, je l’ai revu, oh! cette fois, de si loin!... Je traversais le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai la longue-vue vers le château. Je le vis. Il faisait lentement, lourdement, le tour de cet immense tapis vert qui descend de la façade jusqu’au bord de l’eau; et je crus un moment que j’étais en pleine mer, que je croisais près de Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son rocher...

--Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, et même de romantisme; car Prangins est une Sainte-Hélène bien agréable.

--Oui, dit-elle en souriant.

Elle reprit:

--Ce n’est pas la dernière vision que j’aie eue de lui. Je l’ai revu... non, je l’ai entendu... Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel étrange hasard que j’y sois venue sans savoir qu’il y était, et justement pour apprendre qu’il était en train de mourir! Du vestibule, où j’entrais, je reconnus sa voix, sa grande voix de commandement et de colère. Il chassait de sa chambre le prêtre; il hâtait le départ d’une amie indiscrète; il refusait de recevoir un fils... J’arrivais bien, moi, quatrième! Naturellement, je n’allais pas demander à être reçue; mais je fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée comme les autres; et, attendant je ne sais quoi, je n’osais rentrer dans ma chambre, j’errais dans les couloirs, où les trois autres, comme des âmes en peine, erraient aussi; nous nous rencontrions, nous nous devinions sans nous connaître, et nous n’osions pas nous regarder. Et là-haut la grande voix grondait toujours, et mugissait, et tonnait jusqu’au dernier soupir!...

VIII

ÉMILE

J’admire la diversité de M. de Courpière: il aurait le droit d’être monotone, il est l’homme d’une seule idée; mais, outre que des hasards complaisants ont paru faire exprès de varier à l’infini ses situations, il a lui-même toujours considéré que son industrie particulière devait s’appliquer à n’importe quoi; et l’on peut dire qu’il n’a de personnel que son point de vue, d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les côtés. Au rebours de ce personnage de La Bruyère qui est propre à tout, autrement dit à rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement à rien pour prétendre à tout. On se rappelle que naguère, sans se laisser divertir de sa vocation, il a porté aux affaires de son pays un intérêt bien naturel d’un homme né pour siéger à la Chambre des pairs, s’il y en avait une. La malice du suffrage universel ne lui a même pas permis d’obtenir un siège à la Chambre des députés; mais son activité politique ne faisait que sommeiller, et un beau matin il m’annonça qu’il allait tâter du journalisme.

--Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un grand quotidien, qui aura douze pages et ne coûtera qu’un sou.

--Ah! bah? dis-je.

--Oui, fit-il, c’est le moment.

Je lui objectai que toute personne qui crée un journal ou qui publie un livre se flatte que le besoin s’en fît sentir précisément à cette heure-là: mais il n’a pas coutume de s’arrêter aux objections. Il poursuivit:

--Un grand quotidien d’un sou et de douze pages raflera du premier coup toute la clientèle des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il exploite la peur des classes dirigeantes, s’il attaque de front la tyrannie des syndicats et l’impôt sur le revenu, si enfin il réclame le maintien de la peine de mort et s’il s’enjolive d’un peu de littérature honnête: car la pornographie a fait son temps.

--Ce programme, dis-je, me sourit, mais il faut de l’argent.

Et, par suite de je ne sais quelle association d’idées, je me mis à chercher malgré moi s’il n’y avait point une femme là-dessous.

--De l’argent! répondit M. de Courpière. Je te crois! Il faut un million ou un million et demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent mille francs.

--Tu te mets bien, dis-je.

Il haussa les épaules. Une autre association d’idées me fit songer à lady Ventnor, et je lui dis en plaisantant qu’il devrait demander cette somme à notre amie. Il me répondit avec un admirable sang-froid:

--C’est naturellement à elle que je la demande.

--Ah! fis-je, un peu choqué de cette indiscrétion qui me semblait prématurée.

--Je trouverais facilement, reprit-il, quinze cent mille francs ailleurs. Je n’ai qu’à me baisser. Mais je donne la préférence à lady Ventnor. Je souhaite un associé plutôt qu’un bailleur de fonds. Je devrais dire une associée, car ce mot devrait toujours être employé au féminin. Or je ne saurais trouver d’associée plus précieuse que la marquise. Son esprit s’appareille merveilleusement au mien, et je pressens que nous ferons à nous deux de grandes choses.

--En attendant mieux, dis-je.

M. de Courpière haussa une seconde fois les épaules. Je repris:

--Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir voulu escroquer un tête-à-tête à lady Ventnor: j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche, et que tu me permettras d’assister en tiers à la conférence où tu solliciteras ses avis, sa collaboration et quinze cent mille francs. Je voudrais voir comme on s’y prend pour tirer d’une femme un million et demi.

--Tu assisteras à notre conversation, répondit M. de Courpière. La marquise et moi ne suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées où une femme n’entend rien, et dont il ne me plairait pas de me charger.

--Oui, dis-je, la cuisine.

--Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai.

--Avec des appointements de chef. Je n’en demande pas plus.

--Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner sur tes gages.

--Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady Ventnor?

--Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi je t’ai parlé de l’affaire ce matin.

Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon des archives. Je m’en félicitai. J’avais peu de foi au journal de M. de Courpière, que j’intitulais déjà, à part moi, le _Pot au lait_. Je pensais que lady Ventnor, après avoir éludé la proposition qui lui allait être faite de consacrer à cette feuille un de ses millions et la moitié d’un autre, serait bien aise de trouver un prétexte pour changer de conversation et se laisserait volontiers remettre par moi sur le chapitre de ses souvenirs et de ses correspondances.

Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité ni d’imprévu que M. de Courpière. Elle écoute d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au sérieux jusqu’à preuve du contraire: c’est un principe fort sage. Elle oblige ses interlocuteurs d’avoir des idées nettes et de mettre les points sur les _i_. Avec Maurice, la besogne n’est point petite; mais elle s’en tira mieux que je n’eusse pu faire, moi qui ai l’habitude. Elle approuva les grandes lignes de son programme, puis elle le compléta et, pour expliquer ses vues personnelles, prononça une manière de discours-ministre sur la politique générale, tant extérieure qu’intérieure.

Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, qui me parut un peu long, mais bien remarquable par le sens pratique: c’est l’essentiel de l’intelligence des femmes, les hommes seuls s’égarent quelquefois dans les nuages. Mais lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du terre à terre féminin. Cette personne bien pensante, qui m’avait souvent agacé par ses jérémiades sur les malheurs du temps présent, se manifesta soudain l’ennemie de toute superstition et même de tout principe, au moins de toute idée _a priori_, indifférente même à la forme du gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât une influence, et ne s’effarant d’aucune incohérence ni d’aucune contradiction de la réalité, enfin une opportuniste intégrale (il faut bien que j’use de cette langue). Elle en gênait M. de Courpière, que les bienséances et son titre obligent de croire à quelque chose.

J’observais le visage de lady Ventnor cependant qu’elle nous débitait sa profession de foi: le caractère s’en était modifié sensiblement. Elle me rappelait ces petites bourgeoises, épouses de commerçants, qui sont diligentes, entendues et commandantes; qui ne portent point la culotte, mais au moins le pince-nez; qui tiennent les livres et sont d’incomparables majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me semblait capable de gouverner la France, comme, par exemple, une boulangerie: la loi salique est peut-être une sottise. Je ne pus me défendre de lui adresser mes félicitations. Elle les reçut en boutiquière modeste, qui est à la peine, mais veut que son mari soit à l’honneur: «C’est lui qu’il faut complimenter, ce n’est pas moi.»

Elle dit:

--Je ne suis qu’une bonne élève.

«Allons donc!» pensai-je; et alors je m’aperçus que, depuis qu’elle exposait ses idées, tout en les trouvant féminines, je «cherchais l’homme» qui les lui avait pu suggérer; de même qu’aux premiers mots qu’avait dits M. de Courpière de quinze cent mille francs, j’avais «cherché la femme» qui les lui procurerait. La réponse que venait de me faire la marquise me permettait de lui dire sans impertinence:

--Quel est le maître?

Je n’y manquai point. Elle prit sur un des rayons de la bibliothèque, entre le _Roman de la Momie_ et les _Paradis artificiels_, une miniature encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.

La tête du personnage y était seule représentée, et je me demande à quel indice je devinai la disproportion de cette tête puissante au corps que je ne voyais pas, la stature brève, le cou dans les épaules. La peinture était minutieuse, d’une mollesse écœurante, et il fallait que le modèle eût des traits singulièrement nets et durs pour que l’artiste n’eût point réussi à les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs dardaient et assenaient un regard despotique, presque furieux. Le teint exsangue était d’un vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé les rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, ainsi qu’aux visages entièrement rasés. De plus, le crâne était chauve, avec le même luxe de bosses qu’une tête destinée à la démonstration de la phrénologie. La pose était de trois quarts, mais on sentait le profil de médaille, et si ressemblant à celui de l’Empereur--ou de son neveu, que je me demandai un instant si je n’avais point devant les yeux quelque portrait gauche de l’un ou de l’autre.

Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale et point d’air de famille. Le personnage ressemblait à Napoléon, comme tant d’Américains lui ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain dans cette physionomie. Mais voici maintenant que j’y découvrais tous les traits du bourgeois d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul vrai--on n’en fait plus--M. Thiers!--étroit, têtu, important, prépondérant, sculpté dans du bois, assis dans son faux-col. Comme je tire vanité de mon aptitude à déchiffrer les figures vivantes ou les portraits, je m’empressai de communiquer à lady Ventnor les résultats de mon analyse, et elle sourit d’un air à me faire croire qu’elle trouvait à ces réflexions quelque profondeur.

Je demandai alors le nom du personnage, et elle parut surprise que je ne l’eusse point reconnu. Elle me dit ce nom, qui était celui du plus célèbre journaliste d’hier: je ne l’ignorais point, mais je ne savais, sur l’homme, rien de précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. Triste chose que l’éphémère puissance, la gloire viagère des journalistes! Quoi! la presse transformée et l’on peut dire recréée, tant d’écriture, un tel amas de papier, un labeur écrasant, une idée par jour, une influence si effective sur l’opinion et sur les événements, et rien ne reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un souvenir! Elle transposa les stances à la Malibran et les appliqua aux journalistes: «Sans doute il est trop tard pour parler encore d’elle...»

--Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de même de lui. Je le connais mal, c’est une raison pour que je désire de le connaître davantage.

--Vous le connaissez mal, mais vous l’avez attrapé du premier coup. Vous n’avez eu qu’à jeter les yeux sur un assez pauvre portrait: cela est extraordinaire, et vous méritez que l’on vous fasse toucher du doigt la justesse de vos définitions.