Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 7

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Et, cette même année, ramené de Madaure, ville voisine de notre séjour et mon premier pèlerinage littéraire et oratoire, j’avais interrompu mes études. On préparait la dépense d’un plus lointain exil, à Carthage; mon père, humble citoyen du municipe de Tagaste, consultant moins sa fortune que son ambition. Eh! pour qui ce récit? Pas pour vous, mon Dieu; mais en m’adressant à vous, je parle à tous les hommes mes frères, si petit que puisse être le nombre de ceux à qui ces pages tomberont entre les mains. Et pourquoi? Pour que tout lecteur considère avec moi de quel profond abîme il nous faut crier vers vous. Et néanmoins se confesser de cœur, vivre de foi, quoi de plus près de votre oreille? Quelles louanges alors ne prodiguait-on pas à mon père pour fournir, au delà de ses ressources, au studieux voyage de son fils? Combien de citoyens plus opulents que lui étaient loin d’avoir tel souci de leurs enfants? Et ce même père ne s’inquiétait pas si je croissais pour vous, si j’étais chaste, pourvu que je fusse disert, ou plutôt désert sans votre culture, ô Dieu, bon, vrai, seul maître du champ de mon cœur.

Or, à cet âge de seize ans, des affaires domestiques ayant mis entre mes études un intervalle de vacances oisives, je vécus chez mes père et mère, et c’est alors que les ronces des désirs impurs s’élevèrent au-dessus de ma tête, et nulle main n’était là pour les arracher. Loin de là; mon père s’aperçoit un jour au bain de ma pubescence, qui, déjà, me couvrait d’un manteau de frémissantes inquiétudes, et, tressaillant comme à l’aspect de ses petits-fils, dans sa joie, il en fait part à ma mère. Joie de l’ivresse où ce monde vous oublie, vous son Créateur, pour aimer vos créatures au lieu de vous, enivré qu’il est du vin invisible d’une volonté pervertie et livrée aux vils penchants. Mais déjà dans le cœur de ma mère vous aviez commencé votre temple et jeté les assises de votre sainte habitation. Mon père n’était encore, lui, que simple catéchumène, et tout récemment. Elle frémit donc de pieuse épouvante, et trembla; quoique je ne fusse pas encore fidèle, elle craignit pour moi ces voies tortueuses où s’engagent ceux qui vous présentent le dos et non la face.

Hélas! osé-je encore dire que vous gardiez le silence, ô mon Dieu, quand je m’éloignais de vous? Était-ce ainsi que vous vous taisiez pour moi? Et de qui étaient donc ces suaves paroles, que, par la bouche de ma mère, votre servante fidèle, vous me disiez à l’oreille? Et rien n’en descendait dans mon cœur pour l’incliner à l’obéissance. Elle me recommandait instamment, et m’avertit un jour en secret, avec quelle sollicitude! je m’en souviens, de me dérober à tout amour impudique et surtout adultère. Je prenais cela pour des avis de femme, que j’eusse rougi d’écouter. Et c’étaient les vôtres, et je l’ignorais; et je pensais que vous vous taisiez, et que seule elle parlait, elle par qui vous me parliez; et c’est vous que je méprisais en elle, moi son fils, fils de votre servante, et votre serviteur. Mais je ne savais pas, et je me précipitais avec tant d’aveuglement, qu’entre ceux de mon âge j’étais honteux de mon infériorité de honte; car je les entendais se vanter de leurs excès, et se glorifier d’autant plus qu’ils étaient plus infâmes; et j’avais à cœur de pécher, soif de plaisir et soif de gloire. Qu’y a-t-il de blâmable que le vice? Moi, crainte du blâme, je devenais plus vicieux, et, à défaut de crime réel pour m’égaler aux plus corrompus, je feignais ce que je n’avais point fait; j’avais peur de paraître d’autant plus méprisable que j’étais plus innocent, d’autant plus vil que j’étais plus chaste.

Voilà avec quels compagnons je courais les places de Babylone, et me roulais dans sa fange comme dans des eaux de senteur et de parfums de cinnamome. Et pour m’attacher plus victorieusement au principe du péché, l’ennemi invisible me foulait aux pieds, et me séduisait, si facile que j’étais à séduire! Sortie du cœur de la cité abominable, mais culminant, lente encore, dans les voies du retour, la mère de ma chair m’avertit bien de garder la pudeur, et pourtant cette confidence de son mari n’éveilla pas en elle la pensée de resserrer dans les limites de l’amour conjugal, sinon de couper au vif, ces instincts passionnés dont les germes, déjà si funestes, offraient à ses alarmes le présage des plus grands dangers. Elle négligea le remède, dans la crainte que toute mon espérance ne fût entravée par la chaîne du mariage; non pas cette espérance de la vie future qu’elle plaçait en vous, ma pieuse mère, mais l’espérance d’un avenir littéraire dont ils étaient l’un et l’autre trop jaloux pour moi; lui, parce qu’il ne songeait guère à vous et rêvait des vanités pour moi; elle, parce que loin de croire que ces études me fussent nuisibles, elle les regardait comme des échelons qui devaient m’élever jusqu’à votre possession. Telles sont les conjectures que hasardent mes souvenirs sur les dispositions de mes parents. Et puis, au lieu d’user d’une sage sévérité, on lâchait la bride en mes divertissements à la multitude de mes passions déréglées, et un épais brouillard interceptait sans cesse à ma vue, ô mon Dieu, la lumière de votre vérité: «Et mon iniquité naissait comme de mon embonpoint[79]».

[79] Ps. LXXII, 7.

IV

Larcin.

Le larcin est condamné par votre loi divine, Seigneur, et par cette loi écrite au cœur des hommes, que leur iniquité même n’efface pas. Quel voleur souffre volontiers d’être volé? Quel riche pardonne à l’indigent poussé par la détresse? Eh bien! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude d’iniquité; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et du péché que je voulais jouir. Dans le voisinage de nos vignes était un poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux: simple plaisir de faire ce qui était défendu.

Voici ce cœur, ô Dieu! ce cœur que vous avez vu en pitié au fond de l’abîme. Le voici, ce cœur; qu’il vous dise ce qu’il allait chercher là, pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée; j’ai aimé à périr; j’ai aimé ma difformité; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité même, je l’ai aimée! Ame souillée, détachée de votre appui pour sa ruine, n’ayant dans la honte d’autre appétit que la honte!

V

On ne fait point le mal sans intérêt.

La beauté des corps, tels que l’or, l’argent..., a son attrait. L’attouchement est flatté par une convenance de rapport, et à chaque sens correspond une certaine modification des objets. L’honneur temporel, la puissance de commander et de vaincre ont leur beauté, d’où naît aussi la soif de la vengeance. Et, pour atteindre à ces jouissances, nous ne devons pas sortir de vous, Seigneur, ni dévier de votre loi. Cette vie même que nous vivons ici-bas a pour nous charmer sa mesure de beauté et sa juste proportion avec toutes les beautés inférieures. Le nœud si cher de l’amitié humaine trouve sa douceur dans l’unité de plusieurs âmes.

Cause de péché que tout cela, quand le dérèglement de nos affections abandonne, pour ces derniers biens, les plus excellents, les plus sublimes, vous, Seigneur notre Dieu, et votre vérité et votre loi. Ces biens d’ici-bas ont leur charme, mais qu’est-il auprès de mon Dieu, créateur de l’univers, unique joie du juste, délices des cœurs droits? Recherche-t-on la cause d’un crime, on n’y croit d’ordinaire, que s’il apparaît un désir d’obtenir, une crainte de perdre quelqu’un de ces biens dont nous parlons, car ils ont leur grâce et leur beauté; mais qu’ils sont bas et rampants, si l’on songe aux trésors de la gloire et de la béatitude!

Il a été homicide. Pourquoi? Il convoitait la femme ou l’héritage de son frère, il a voulu le voler pour vivre, ou se mettre en garde contre ses larcins; il brûlait de venger une offense. Aurait-il tué pour le plaisir même du meurtre? Est-ce croyable? Car s’il est dit de cet homme, monstre de démence et de cruauté, qu’il était gratuitement méchant et cruel, nous savons néanmoins pourquoi. «Il craignait, dit l’historien, que le repos n’énervât sa main ou son cœur[80]». Mais ici encore, pourquoi? Il voulait que cette pratique du crime le rendît maître de Rome, fît tomber dans ses mains honneurs, richesses, autorité, l’affranchît de la crainte des lois et de cette détresse où le réduisaient la perte de sa fortune et la conscience de ses crimes. Ce Catilina n’aimait donc pas ses forfaits mêmes, mais la fin qui le portait à les commettre.

[80] Sallust., _De Bello Catil._, IX.

VI

Il se trouve dans les péchés une imitation fausse des perfections divines.

Qu’ai-je donc aimé en toi, malheureux larcin, crime nocturne de mes seize ans? Tu n’étais pas beau, étant un larcin; es-tu même quelque chose, pour que je parle à toi? Ces fruits volés par nous étaient beaux, parce qu’ils étaient votre œuvre, beauté infinie, Créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain bien et mon bien véritable. Ces fruits étaient beaux; mais ce n’était pas eux que convoitait mon âme misérable; j’en avais de meilleurs en abondance; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt je les jetai, ne savourant que l’iniquité, ma seule jouissance, ma seule joie. Si j’en approchai quelqu’un de ma bouche, je n’y goûtai que la saveur de mon crime.

Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui m’a plu dans ce larcin, et je n’y vois aucune ombre de beauté. Je ne parle point de cette beauté qui réside dans l’équité, dans la prudence; ou bien, dans l’esprit de l’homme, sa mémoire, ses sens, sa vie végétative; ni de la splendide harmonie des corps célestes, et de la terre et de la mer se peuplant de créatures par une continuelle succession de naissances et de morts; ni même de cette beauté menteuse, voile des vices décevants.

Car l’orgueil contrefait l’élévation, et vous seul, ô mon Dieu, êtes élevé au-dessus de tous les êtres. L’ambition, que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire? Et vous seul devez être honoré, seul glorifié dans tous les siècles. La tyrannie veut se faire craindre; et qui est à craindre que vous seul, ô Dieu? Votre pouvoir se laisse-t-il jamais rien ravir, rien soustraire, ici, là, par personne? Et les profanes caresses veulent être de l’amour; mais quoi de plus caressant que votre amour? Quoi de plus heureusement aimable que la beauté resplendissante et souveraine de votre vérité? La curiosité se donne pour la passion de la science; et vous seul possédez la science universelle et suprême. L’ignorance même et la stupidité ne se couvrent-elles pas du nom de simplicité et d’innocence, parce que rien ne saurait être plus simple que vous, rien de plus innocent que vous, vos œuvres étant ennemies du mal? La paresse prétend n’être que l’appétence du repos; et quel repos assuré, que dans le Seigneur? Le luxe se dit magnificence; mais vous êtes la source vive et inépuisable des incorruptibles délices. La profusion se farde des traits de la libéralité; mais vous êtes l’opulent dispensateur de toutes largesses. L’avarice veut beaucoup posséder, et vous possédez tout. L’envie dispute la prééminence; quoi de plus éminent que vous? La colère cherche la vengeance; qui se venge plus justement que vous? La crainte frémit des soudaines rencontres, menaçantes pour ce qu’elle aime; elle veille à sa sécurité: mais pour vous est-il rien d’étrange, rien de soudain? Qui vous sépare de ce que vous aimez? Hors de vous, où est la constante sécurité? La tristesse se consume dans la perte des jouissances passionnées, parce qu’elle voudrait qu’il lui fût aussi impossible qu’à vous de rien perdre. Ainsi l’âme devient adultère lorsque, détournée de vous, elle cherche hors de vous ce qu’elle ne trouve, pur et sans mélange, qu’en revenant à vous.

Ceux-là vous imitent avec perversité, qui s’éloignent de vous, qui s’élèvent contre vous. Et toutefois, en vous imitant ainsi, ils montrent que vous êtes le créateur de l’univers, et que vous ne laissez aucune place où l’on puisse se retirer entièrement de vous. Et moi, qu’ai-je donc aimé dans ce larcin? En quoi ai-je imité mon Dieu? faux et criminel imitateur! Ai-je pris plaisir à enfreindre la loi par la ruse, cette puissance de la faiblesse? Esclave échappé, mais traînant la chaîne de la licence, ai-je trouvé dans la faculté de violer impunément la justice une ténébreuse image de la Toute-Puissance? Esclave malheureux qui fuit son maître et n’atteint qu’une ombre! O corruption! ô monstre de vie! ô abîme de mort! Ce qui était illicite a-t-il pu me plaire, et par cela seul qu’il était illicite?

VII

Actions de grâces.

Que rendrai-je au Seigneur qui délivre mon âme du trouble de ces souvenirs? Que je vous aime, Seigneur, que je vous rende grâces et confesse votre nom, ô vous qui m’avez remis tant de criminelles et abominables œuvres! A votre grâce, à votre miséricorde je rapporte la gloire d’avoir fondu la glace de mes péchés. A votre grâce je rapporte tout ce que je n’ai pas fait de mal. Eh! de quoi n’étais-je point capable, ayant aimé le crime sans intérêt? Et je confesse que tout m’est pardonné, et le mal que j’ai fait de gré, et celui que m’a épargné votre miséricorde.

Quel mortel, méditant sur son infirmité, oserait attribuer à ses propres forces sa chasteté et son innocence, et se croirait en droit de vous moins aimer, comme s’il eût eu moins besoin de ce miséricordieux pardon que vous accordez au repentir des pécheurs? Que l’homme qui, docile à l’appel de votre voix, a évité tous ces désordres dont je publie le souvenir et l’aveu, se garde de rire s’il me voit guéri par le même médecin à qui il doit de n’avoir pas été ou plutôt d’avoir été moins malade; qu’il vous en aime davantage, reconnaissant que celui qui me délivre est le même qui l’a préservé des mortelles défaillances du péché.

VIII

Ce qu’il avait aimé dans ce larcin.

Malheureux! quel avantage trouvais-je donc alors dans ces actions, dont aujourd’hui la pensée me fait rougir, et surtout dans ce vol où je n’aimai que lui, rien que lui; rien sans doute, car lui-même n’était rien, ô misère! Et pourtant seul je ne l’eusse pas fait. Ma mémoire me représente bien mon âme alors; non, seul, je ne l’eusse pas fait. C’est donc, en outre, la société de mes complices que j’ai aimée. J’ai donc aimé autre chose que le vol? Mais quoi? rien; car cela même encore n’est rien.

Qu’y a-t-il donc là en réalité? Qui me l’enseignera, que Celui qui éclaire mon cœur et en dissipe les ténèbres? Quelle est enfin la cause de cet acte coupable? Mon esprit la recherche; il la poursuit; il veut la pénétrer. Si j’aimai ces fruits, si je les désirai, que ne les volai-je seul? Ne suffisait-il pas à ma convoitise de commettre l’iniquité, sans envenimer par le frottement de la complicité les démangeaisons de mon désir? Mais ce plaisir que ces fruits ne me donnaient pas, je ne le trouvais dans le péché que par cette association de pécheurs.

IX

Liaisons funestes.

Quel était donc cet instinct de mon âme? Vil et honteux instinct! Ame misérable, tu t’es livrée à lui! Quel était enfin cet instinct maudit? «Oh! qui peut sonder l’abîme des péchés[81]?» C’était un rire malin qui nous chatouillait le cœur à l’idée de tromper un homme, et de préparer à sa sécurité un fâcheux réveil. Pourquoi donc n’avais-je de plaisir, que précisément parce que je n’étais pas seul? Seul, est-il plus difficile de rire? Il est vrai; et cependant, un homme est seul, et le rire s’empare de lui, si un objet ridicule frappe ses sens ou son esprit. Mais moi je n’eusse rien fait seul; non, seul, je n’eusse rien fait.

[81] Ps. XVIII, 13.

Oui, mon Dieu, voici devant vous la vivante souvenance de mon âme! Seul, je n’eusse pas commis ce larcin, n’en aimant pas l’objet, n’aimant que lui-même. Seul, je n’eusse trouvé aucun plaisir à le faire, je ne l’eusse point fait. O amitié ennemie, séduction de l’esprit, subtile ardeur de nuire inspirée par l’entrain et le jeu, sans cupidité, sans passion vindicative, sur un seul mot: Allons, dérobons! et l’on rougit de rougir encore!

X

Élans vers Dieu.

Qui démêlera ces tortueux replis, ce nœud inextricable? Il recèle la honte; je n’y veux plus penser; je ne le veux plus voir. C’est vous que je veux, ô justice, ô innocence, si belle aux chastes regards, dont la possession nous laisse insatiables. En vous est la paix profonde et la vie inaltérable. Celui qui entre en vous, «entre dans la joie de son Seigneur[82]». Libre de toute crainte, il demeurera souverainement bien dans le Bien souverain. J’ai dérivé loin de vous, mon Dieu; mon adolescence s’est écoulée hors de votre stabilité, et je suis devenu à moi-même une contrée d’indigence.

[82] Matth., XXV, 21.

LIVRE TROISIÈME

Amours impures.--Il tombe, à dix-neuf ans, dans l’hérésie des Manichéens.--Prières et larmes de sa mère.--Paroles prophétiques d’un évêque.

I

Amours impures.

Je vins à Carthage, où bientôt j’entendis frémir autour de moi le brasier des honteuses amours. Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer; et par une indigence secrète, je m’en voulais de n’être pas encore assez indigent. Je cherchais un objet à mon amour, aimant à aimer; et je haïssais ma sécurité, ma voie exempte de pièges. Mon cœur défaillait, vide de la nourriture intérieure, de vous-même, mon Dieu; et ce n’était pas de cette faim-là que je me sentais affamé; je n’avais pas l’appétit des aliments incorruptibles, non que j’en fusse rassasié; je n’étais dégoûté que par inanition. Et mon âme était mal portante, et couverte de plaies, et se jetant misérablement hors d’elle-même, elle mendiait ces vifs attouchements qui devaient envenimer son ulcère. C’est la vie que l’on aime dans les créatures: aimer, être aimé m’était encore plus doux, quand la personne aimante se donnait toute à moi.

Je souillais donc la source de l’amitié des ordures de la concupiscence; je couvrais sa sérénité du nuage infernal de la débauche. Hideux et infâme, dans la plénitude de ma vanité, je prétendais encore à l’urbanité élégante. Et je tombai dans l’amour où je désirais être pris. O mon Dieu, ô ma miséricorde, de quelle amertume votre bonté a assaisonné ce miel! Je fus aimé! j’en vins aux liens secrets de la jouissance, et joyeux, je m’enlaçais dans un réseau d’angoisses, pour être bientôt livré aux verges de fer brûlantes de la jalousie, des soupçons, des craintes, des colères et des querelles.

II

Théâtres.

Je me laissais ravir au théâtre, plein d’images de mes misères, et d’aliments à ma flamme. Mais qu’est-ce donc? et comment l’homme veut-il s’apitoyer au spectacle des aventures lamentables et tragiques qu’il ne voudrait pas lui-même souffrir? Et cependant, spectateur, il veut en souffrir de la douleur, et cette douleur même est son plaisir. Qu’est-ce donc, sinon une pitoyable maladie d’esprit? Car notre émotion est d’autant plus vive, que nous sommes moins guéris de ces passions; quoique pâtir s’appelle misère et compatir, miséricorde. Mais quelle est cette compatissance pour des fictions scéniques? Appelle-t-on l’auditeur au secours? Non, il est convié seulement à se douloir, et il applaudit l’acteur, en raison de la douleur qu’il reçoit. Et si la représentation de ces infortunes, antiques ou imaginaires, le laisse sans impressions douloureuses, il se retire le dédain et la critique à la bouche. Est-il douloureusement ému, il demeure attentif, et pleure avec joie. Mais tout homme veut se réjouir; d’où vient donc cet amour des larmes et de la douleur? Le plaisir, que la misère exclut, se trouve-t-il dans la commisération? Et ce sentiment fait-il aimer la douleur dont il ne saurait se passer?

L’amour est la source de ces sympathies. Où va cependant, où s’écoule ce flot? Au torrent de poix bouillante, au gouffre ardent des noires voluptés, où il change et se confond lui-même, égaré si loin, et déchu de la limpidité céleste. Faut-il donc répudier la compassion? Nullement. La douleur est donc parfois aimable; mais garde-toi de l’impureté, ô mon âme, sous la tutelle de mon Dieu, Dieu de nos pères, qui doit être loué et exalté dans tous les siècles; garde-toi de l’impureté, car je ne suis pas aujourd’hui fermé à la commisération. Mais alors, au théâtre, j’entrais dans la joie de ces amants qui se possédaient dans le crime, et pourtant ce n’était que feinte et jeux imaginaires. Alors qu’ils étaient perdus l’un pour l’autre, je me sentais comme une compatissante tristesse: et pourtant je jouissais de ce double sentiment.

Aujourd’hui, j’ai plus en pitié la joie dans le vice, que les prétendues souffrances nées de la ruine d’une pernicieuse volupté, et de la perte d’une félicité malheureuse. Assurément, c’est là une compassion vraie; mais la douleur n’y est plus un plaisir. Car si la charité approuve celui qui plaint douloureusement un affligé, néanmoins, une pitié vraiment paternelle préférerait qu’il n’y eût point une douleur à plaindre. Et, en effet, la bonne volonté ne saurait pas plus vouloir le mal, que le vrai miséricordieux désirer qu’il y ait des misérables pour exercer sa miséricorde.

Il est donc certaine douleur permise, il n’en est point que l’on doive aimer. N’est-ce pas ainsi, Seigneur mon Dieu, que vous aimez les âmes d’un amour infiniment plus pur que nous, et d’une compassion d’autant plus incorruptible, que vous ne sentez l’atteinte d’aucune douleur. Mais l’homme en est-il capable? Malheureux que j’étais, j’aimais à me douloir, et je cherchais des sujets de douleurs. Dans ces infortunes étrangères et fausses, ces infortunes de saltimbanques, jamais le jeu d’un histrion ne me plaisait, ne m’attachait par un charme plus fort que celui des larmes qui jaillissaient de mes yeux. Pauvre brebis égarée de votre troupeau, impatiente de votre houlette, faut-il s’étonner que je fusse couvert d’une lèpre honteuse?

Et voilà d’où venait mon amour pour ces douleurs, non toutefois jusqu’au désir d’en être pénétré plus avant. Car je n’eusse pas aimé souffrir ce qui me plaisait à voir; mais ces récits, ces fictions m’effleuraient vivement la chair, et, comme l’ongle envenimé, elles soulevaient bientôt une brûlante tumeur, distillant le pus et la sanie. Telle était ma vie: était-ce une vie, ô mon Dieu?

III

Insolence de la jeunesse de Carthage.

Et votre miséricorde fidèle planait de loin, les ailes étendues sur moi. En quelles dissolutions ne me suis-je pas consumé? Loin de vous, j’ai suivi une curiosité sacrilège, qui m’amena au plus profond de l’infidélité, au culte trompeur des démons, à qui j’offrais un sacrifice de malice. Et je tournais toujours sous votre fouet. N’ai-je pas osé, même pendant la célébration d’une solennité sainte, dans votre sanctuaire, convoiter l’impudicité et marchander des fruits de mort? Votre main s’est appesantie davantage sur moi, mais non en raison de ma faute, ô mon Dieu, mon immense miséricorde, mon refuge contre ces épouvantables pécheurs, avec qui je m’égarais; présomptueux, la tête haute, toujours plus loin de vous, aimant mes voies et non les vôtres, aimant ma liberté d’esclave fugitif.