Part 30
Il est d’autres eaux au-dessus de ce firmament; eaux immortelles, et pures de la corruption de la terre. Que ces eaux louent votre nom! Que par delà les cieux vos louanges s’élèvent de ces chœurs angéliques, qui n’ont pas besoin de considérer et de lire notre Firmament pour connaître votre Verbe! Car ils voient votre face, et lisent sans succession de syllabes les décrets de votre éternelle volonté. C’est à la fois lecture, élection et dilection: ils lisent toujours, et ce qu’ils lisent ne passe point; ils lisent par élection et par dilection l’immuable stabilité de votre conseil: livre toujours ouvert, et qui ne sera jamais roulé, parce que vous êtes vous-même ce livre, et que vous l’êtes éternellement; parce que vous avez créé vos anges supérieurs à ce firmament, que vous avez affermi au-dessus de l’infirmité des peuples de la terre, afin que cette infirmité, levant ses regards jusqu’à lui, y lise la miséricorde, qui daigne annoncer dans le temps que vous êtes le créateur des temps: car «votre miséricorde, Seigneur, est dans le ciel, et votre vérité s’élève jusqu’aux nues[312]». Les nues passent, mais le ciel demeure; les prédicateurs de votre parole passent de cette vie dans une autre, mais votre Écriture s’étend sur tous les peuples jusqu’à la fin des siècles.
[312] Ps. XXXV, 6.
«Le ciel même et la terre passeront, mais vos paroles ne passeront point[313]».--«Cette peau sera pliée, et l’herbe qu’elle couvrait se flétrira dans sa beauté[314]», mais votre Verbe demeure éternellement. Nous ne le voyons maintenant que dans l’énigme des nues et le miroir du ciel; il ne nous apparaît pas tel qu’il est; car nous-mêmes, malgré l’amour de votre Fils pour nous, nous ne voyons pas encore ce que nous serons après cette vie. Il nous a regardés à travers le voile de sa chair; il nous a comblés de ses caresses, et embrasés de son amour; et nous courons après l’odeur de ses parfums. Mais, au jour de son apparition, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Seigneur, faites-nous la grâce de le voir tel qu’il est, tel qu’il ne nous est pas encore permis de le voir.
[313] Matth., XXIV, 35.
[314] Isai., XL, 6.
XVI
Nul ne connaît Dieu comme Dieu se connaît lui-même.
Comme vous êtes seul l’Être absolu, l’Être immuable, vous êtes seul Connaissance immuable, et Volonté immuable. Votre essence connaît et veut immuablement; votre volonté est, et connaît immuablement. Et vous ne trouvez pas juste que la lumière immuable soit connue, comme elle se connaît elle-même, de la lumière illuminée et muable. Aussi, mon âme est-elle en votre présence comme une terre sans eau, car elle ne peut pas plus faire jaillir d’elle-même la source qui la désaltère que la lumière qui l’illumine. Comme nous ne verrons la lumière que dans votre lumière, c’est en vous seul que nous pouvons puiser la vie.
XVII
Comment on peut entendre la création de la mer et de la terre.
Quelle main a rassemblé en un même corps ces eaux d’amertume? Elles tendent toutes à une même fin: le bonheur du temps et de la terre, malgré la diversité et l’agitation de leurs courants. Quel autre que vous, Seigneur, a dit «aux eaux de se réunir en un même lieu»? Quel autre que vous «a fait surgir la terre aride et altérée» de votre grâce? Seigneur, «cette mer est à vous; elle est votre ouvrage; et cette terre aride a été formée par vos mains[315]». Ce n’est point l’amertume des volontés, mais la réunion des eaux, qui a reçu le nom de mer. Car vous réprimez aussi les mauvaises passions des âmes; vous fixez les limites qu’il leur est défendu de franchir, enceinte puissante où leurs flots se brisent sur eux-mêmes; et vous formez ainsi la mer du monde, et vous la gouvernez selon l’ordre de votre empire absolu sur toutes choses.
[315] Ps. XCIV, 5.
Mais ces âmes altérées de vous, présentes à vos regards, et séparées, pour une autre fin, de l’orageuse société de la mer, elles sont la Terre, que vous arrosez d’une eau mystérieuse et douce, «pour qu’elle porte son fruit». Et cette terre fructifie, et docile au commandement du Seigneur, son Dieu, notre âme germe des œuvres de miséricorde, «selon son espèce», l’amour et le soulagement du prochain dans les nécessités temporelles; et ces fruits conservent la semence qui doit reproduire leur principe; car c’est du sentiment de notre misère que procède notre compassion pour l’indigence, et nous porte à la soulager comme nous voudrions l’être nous-mêmes dans une semblable détresse. Et il ne s’agit pas seulement d’une germination légère, d’une assistance facile, mais de cette végétation forte, de ce patronage héroïque de la charité, qui étend ses rameaux fructueux pour soustraire aux bras du fort la faible victime, en l’abritant sous l’ombrage vigoureux de la justice.
XVIII
Les Justes peuvent être comparés aux astres.
Oui, Seigneur, oui; je vous en supplie, vous dont l’influence répand dans les âmes une sève de joie et de force, Seigneur, «que la vérité sorte de la terre, que la justice abaisse ses regards du haut du ciel[316]», et «que des astres nouveaux étincellent dans le firmament»! Partageons notre pain avec celui qui a faim; recevons sous notre toit le pauvre qui n’a point de gîte; couvrons celui qui est nu, et ne méprisons pas les concitoyens de notre boue.
[316] Ps. LXXXIV, 12.
Dès que notre terre aura produit ces fruits, voyez, dites: «Cela est bon»; que notre lumière «jette son éclat en son temps[317]»; que cette première végétation de bonnes œuvres nous fasse croître à la hauteur des contemplations délicieuses du Verbe de vie, et que nous apparaissions alors dans le monde comme des constellations attachées au firmament de votre Écriture.
[317] Isai., LVIII, 7, 8.
C’est là que, conversant avec nous, vous nous enseignez le discernement des choses de l’esprit et des choses des sens, comme celui du jour et de la nuit, ou des âmes spirituelles et des âmes asservies aux sens, afin que vous ne soyez plus seul à faire, dans le secret de votre connaissance, comme avant la création du firmament, la division de la lumière et des ténèbres; mais que les enfants de votre esprit, placés à leur firmament, dans un ordre qui révèle l’infusion présente de votre grâce, brillent au-dessus de la terre, signalent la division du jour et de la nuit, et annoncent la révolution des temps; car «l’antique institution est passée, et la nouvelle se lève, et notre salut est plus près de nous que lorsque nous avons commencé de croire»; «la nuit a précédé, et le jour arrive; et vous couronnerez l’année de votre bénédiction, quand vous enverrez des ouvriers dans votre moisson ensemencée par d’autres mains[318]»; quand vous enverrez de nouveaux ouvriers à de nouvelles semailles, dont la moisson ne se fera qu’à la fin.
[318] Rom., XIII, 11; Ps. LXIV, 2.
Ainsi, vous accomplissez les vœux du juste, et vous bénissez ses années; mais vous, vous êtes toujours le même, et vous recueillez, au grenier de vos années sans fin, nos années passagères; car votre conseil éternel verse sur la terre aux saisons marquées les biens célestes: l’un reçoit, par l’Esprit, la parole de sagesse, astre de lumière, qui plaît aux amis de la vérité, comme l’aurore du jour; à l’autre, vous donnez, par le même Esprit, la parole de science, astre inférieur; à celui-ci, la foi; à celui-là, la puissance de guérir; à l’un, le don des miracles; à l’autre, le discernement des esprits; à l’autre, le don des langues. Et toutes ces grâces sont comme autant de constellations, ouvrage d’un seul et même Esprit, qui distribue ses dons à chacun comme il lui plaît, et fait répandre à ces étoiles des irradiations salutaires.
La parole de science renferme les mystères sacrés, signes célestes qui, selon les temps, ont eu leurs phases, comme la terre; mais cette parole, et les autres dons spirituels, que j’assimile aux étoiles, ne sont, en comparaison des splendeurs du jour de sainte allégresse, que les premières heures de la nuit. Toutefois ils sont nécessaires à ceux en qui la chair n’est pas encore absorbée par l’esprit, et que votre grand serviteur ne peut entretenir dans la langue de sagesse qu’il parlait avec les parfaits.
Mais que l’enfant dans le Christ, cet enfant que nourrit la mamelle, en attendant qu’il soit capable d’un aliment plus solide et que ses yeux puissent soutenir le rayon du soleil, que l’homme animal ne se croie pas abandonné dans une nuit ténébreuse, mais qu’il se contente de la clarté de la lune et des étoiles. C’est ainsi, ô sagesse infinie! que vous conversez avec nous dans le firmament de vos Écritures, pour nous élever à la contemplation admirable qui sait distinguer toutes choses, quoique nous soyons encore enfermés dans le cercle des figures, des temps, des années et des jours.
XIX
Voie de la perfection.
Mais d’abord «lavez-vous, purifiez-vous; faites disparaître toute souillure et de vos âmes et de mes regards[319]», afin que la terre intérieure s’élève. Apprenez à faire le bien; rendez justice à l’orphelin, et maintenez le droit de la veuve, afin que cette terre se couvre de fertiles pâturages et d’arbres chargés de fruits. Venez, je veux vous instruire; attachés au firmament du ciel, vous serez les flambeaux du monde.
[319] Isai., I, 16.
Le riche demande au bon Maître ce qu’il doit faire pour obtenir la vie éternelle. Écoute ce bon Maître que tu crois un homme et rien de plus, mais qui est bon parce qu’il est Dieu. Il te dit: «Si tu veux arriver à la vie, observe les commandements; sépare du sol de ton cœur les eaux amères de la malice et de la corruption; garde-toi du meurtre, de l’adultère, du vol; ne porte point faux témoignage, afin que la terre paraisse et produise le respect des père et mère et l’amour du prochain.--J’ai fait tout cela, répond le riche.
D’où viennent donc tant d’épines, si la terre est fertile? Va, déracine ces sauvages buissons de l’avarice; vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et ton aumône te couvrira de fruits; et tu auras un trésor dans le ciel; et puis, suis le Seigneur, si tu veux être parfait et devenir le compagnon de ceux à qui il parle le langage de la sagesse, lui qui sait et te fera savoir ce que c’est que le jour, ce que c’est que la nuit, afin qu’il y ait aussi pour toi place au firmament de son ciel; chose impossible, si ton cœur n’y est déjà; et là ne sera jamais ton cœur, si là n’est point ton trésor, comme te l’a dit le bon Maître. Mais la tristesse se répandit sur la terre stérile, et les épines étouffèrent la parole.
Pour vous, race d’élection, faibles du monde, qui avez tout quitté pour suivre le Seigneur, allez et confondez les puissances du siècle. Que vos pieds radieux marchent sur sa trace! Étincelez au firmament, afin que les cieux racontent sa gloire, en discernant la lumière des parfaits qui sont encore loin des anges, et les ténèbres des petits déjà sauvés de vos mépris! Brillez sur toute la terre! Que ce jour, éblouissant des clartés de ce soleil, annonce au jour le Verbe de sagesse, et que cette nuit soit le clair de lune qui annonce à la nuit le Verbe de science.
La lune et les étoiles luisent sur la nuit, sans être obscurcies par ses ténèbres; elles lui donnent toute la lumière qu’elle peut recevoir. Et comme si Dieu eût dit: «Que les astres soient dans le firmament du ciel: voici soudain un grand bruit venu d’en-haut, comme un tourbillon violent, et des langues de feu rayonnent et se divisent en s’arrêtant sur la tête de chacun d’eux[320]»: et il se fit comme un firmament d’astres possesseurs du Verbe de vie. Courez partout, flammes de sainteté, feux admirables! car vous êtes la lumière du monde, et le boisseau ne vous couvre pas. Celui à qui vous vous êtes attachés a été exalté dans la gloire, et il vous a exaltés. Courez donc, et révélez-vous à toutes les nations.
[320] Genes. et Act., II, 2, 3.
XX
Sens mystique de ces paroles: «Que les eaux produisent les reptiles et les oiseaux».
Que la mer conçoive aussi, qu’elle enfante vos œuvres, et que les eaux produisent les reptiles des âmes vivantes! Car en séparant le pur de l’impur, vous êtes devenus la bouche de Dieu, et c’est par vous qu’il dit: «Produisent les eaux», non pas des âmes vivantes, productions de la terre; mais «des reptiles d’âmes vivantes, et les oiseaux qui volent au-dessus de la terre!» Ces reptiles, mon Dieu, sont vos sacrements qui, par les œuvres des saints, se sont glissés à travers les flots des tentations du siècle, pour régénérer les peuples dans le baptême en votre nom.
Et ainsi se sont produites de grandes merveilles, «semblables aux baleines monstrueuses», et les voix de vos messagers ont plané sur la terre et sous le ciel de votre Écriture, autorité protectrice, qui s’étend partout où leur vol se dirige. Et ce ne sont pas de sourds et vains accents que leurs paroles; toute la terre en a été l’écho; elles ont atteint les extrémités du monde; car votre bénédiction, Seigneur, les a multipliées.
Mais n’est-ce pas erreur? et ne confondrais-je pas les connaissances claires qui résident au firmament, et les œuvres corporelles qui s’opèrent sous ce firmament au sein orageux de la mer? Non; car ces mêmes connaissances, qui demeurent dans la fixité de leur certitude, et sans s’accroître par génération, comme les lumières de la sagesse et de la science, exercent cependant dans l’ordre réel une action différente et multiple, dont votre bénédiction féconde encore et multiplie les effets. O Dieu, vous nous consolez de l’infirmité de nos sens mortels, en permettant qu’une vérité, notion simple dans l’esprit, emprunte aux signes corporels plus d’une figure, plus d’une expression.
Voilà les productions des eaux, mais grâce à votre parole; productions nées de la misère des peuples devenus étrangers à votre vérité éternelle; productions que les eaux ont fait jaillir de leur sein, comme un remède dont votre Verbe adoucissait leur languissante amertume.
Et toutes vos œuvres sont belles, car elles sortent de votre main; mais que vous êtes incomparablement plus beau, divin auteur du monde! Oh! si Adam ne se fût point détaché de vous, ses flancs n’eussent pas été la source de cet océan amer, de ce genre humain, curiosité sans fond, éternel orage de superbe, flot de mobilité! Et alors les dispensateurs de votre vérité n’auraient pas eu besoin d’employer au sein des ondes tant de signes sensibles et corporels, tant de paroles symboliques, tant d’opérations mystérieuses.
Ce sont là, suivant moi, ces reptiles, ces oiseaux qui s’insinuent parmi les hommes pour les initier et les soumettre aux symboles sacramentels. Mais ils ne pourraient aller au delà si votre Esprit n’élevait la voix de leur âme à un degré supérieur, et si leur cœur, après les paroles du premier échelon, n’aspirait au faîte de l’échelle sainte.
XXI
Interprétation mystique des animaux terrestres.
Et ce n’est plus une mer profonde, c’est une terre séparée par votre Verbe des ondes d’amertume, qui produit, non pas des oiseaux et des reptiles d’âmes vivantes, mais l’âme vive; car elle n’a plus besoin, comme au temps où elle était cachée sous les eaux, du baptême nécessaire aux païens, cette voie qui seule donne entrée au royaume des cieux, depuis que vous avez interdit toute autre en l’ouvrant. Et cette âme ne demande plus des prodiges pour faire naître sa foi. Elle n’a plus besoin, pour croire, de signes et de miracles visibles: terre de foi, et déjà séparée des flots amers de l’infidélité, que lui importe «le don des langues, témoignage pour les infidèles et non pour les fidèles[321]»?
[321] I Cor., XIV, 22.
Et ces oiseaux, que votre parole a tirés des eaux, sont désormais inutiles à cette terre que vous avez affermie au-dessus des eaux. Faites descendre en elle ce Verbe que vos Apôtres ont annoncé. Car nous ne pouvons que raconter leurs œuvres, mais c’est vous qui opérez en eux l’œuvre qu’ils produisent: l’âme vivante.
Et la terre produit aussi; cette terre mystique, cause de l’opération de vos serviteurs sur elle; comme la mer était la cause de l’opération de ces reptiles d’âmes vivantes et de ces oiseaux dont le vol rase le firmament du ciel. Oiseaux, reptiles, dont cette terre n’a plus besoin, quoiqu’au festin dressé par vous à vos fidèles, elle mange le poisson mystérieux, tiré des profondeurs de l’abîme pour nourrir la terre; et les oiseaux, ces enfants de la mer, ne laissent pas de multiplier sur la terre.
Car, si l’infidélité des hommes a été la cause des premières prédications de la bonne nouvelle, les missionnaires de la parole n’en continuent pas moins d’exhorter les fidèles, et de multiplier sur eux chaque jour leurs bénédictions. Mais c’est du fond de la terre purifiée que sort l’âme vive: car il n’est profitable qu’aux seuls fidèles de renoncer à l’amour du siècle, pour faire revivre en vous leur âme morte dans la vie de ces délices, délices mortelles, ô Dieu, vivifiantes délices d’un cœur pur!
Que vos ministres travaillent donc sur cette terre, non plus comme sur les eaux infidèles, par des symboles, des miracles, des paroles mystérieuses, afin d’entretenir la crainte de l’inconnu dans le sein de l’ignorance, mère de l’étonnement; crainte salutaire, seule entrée qui conduise à la foi les enfants d’Adam, oublieux du Seigneur, et se cachant de sa face pour devenir un abîme! Non, plus ainsi! Mais qu’ils travaillent comme sur une terre nouvelle, séparée des gouffres de l’abîme, qu’ils forment les fidèles sur le modèle de leur vie, qu’ils les invitent à l’imitation de leurs exemples.
Et les fidèles n’entendent plus seulement pour entendre, mais pour pratiquer. «Cherchez le Seigneur, et votre âme vivra»; votre terre produira une âme vivante. «Ne vous conformez pas au siècle[322]», tenez-vous-en éloignés; et votre âme vivra par la fuite des objets dont le désir la fait mourir. Réprimez en vous la violence sauvage de l’orgueil, les molles indolences de la volupté et les insinuations d’une science menteuse, et voilà les animaux féroces apprivoisés, les chevaux domptés, les serpents sans venin: vivante allégorie des divers mouvements de l’âme. Le faste de la vanité, les séductions de la chair, le venin de la curiosité sont, en effet, les mouvements d’une âme morte, mais dont la mort n’est pas assez complète pour que tout mouvement en elle soit anéanti: elle meurt, il est vrai, en s’éloignant de la source de vie, mais elle a pris la forme du siècle, dont le torrent l’emporte.
[322] Ps. LXVIII, 33; Rom., XII, 2.
Votre parole, ô Dieu, source de la vie éternelle, demeure et ne s’écoule point. Aussi nous défend-elle, elle-même, de nous éloigner d’elle, en nous disant: «Ne vous conformez pas au siècle», afin que votre terre, abreuvée à la source de vie, produise une âme vivante, secondée par le Verbe que vos évangélistes ont publié, une âme pure, imitatrice des imitateurs du Christ. Et tel est le sens de ces mots: «Selon son espèce»; car l’homme ne se plaît à imiter que ceux qu’il aime. «Soyez comme moi, dit l’Apôtre, car je suis comme vous[323]».
[323] Galat., IV, 12.
Ainsi, cette âme vive n’est peuplée que d’animaux apprivoisés, dont les actions témoignent la douceur. C’est le précepte que vous avez donné: «Agissez en vos œuvres avec douceur, et vous serez aimé de tous les hommes[324]». Et ces troupeaux inférieurs ne se trouveront pas mieux pour être dans l’abondance, ni plus mal pour être dans la disette; et ces serpents innocents seront sans venin pour nuire, mais pleins de prudence pour éviter les morsures, et ils ne donneront à la contemplation de la nature temporelle qu’autant qu’il est nécessaire pour s’élever de la vue de l’ordre temporel à la vue intelligente de l’ordre éternel. Ces animaux deviennent les serviteurs de la raison, quand ils ont reçu le frein qui les préserve de la mort; et ils vivent alors, et leur être est bon.
[324] Eccl., III, 19.
XXII
Vie de l’âme renouvelée.
Oui, Seigneur, mon Dieu et mon Créateur, quand nos affections seront dégagées de l’amour du siècle, et de cette vie de péché, qui nous faisait mourir; quand notre âme commencera de vivre de la vraie vie, docile à la parole que vous avez fait entendre par la bouche de l’Apôtre: «Ne vous conformez pas au siècle»; alors doit s’accomplir le précepte qui suit aussitôt: «Mais réformez-vous en renouvellement de l’esprit[325]». Et il ne s’agit plus de se produire «suivant son espèce», d’imiter ses prédécesseurs, et de régler sa vie sur l’autorité d’un homme plus parfait. Non: car vous n’avez pas dit: Que l’homme soit fait selon son espèce, mais: «Faisons l’homme à notre image et ressemblance», afin que nous ayons la faculté de reconnaître quelle est votre volonté. C’est pourquoi le grand dispensateur de vos mystères, père de tant de fils selon l’Évangile, ne voulant pas toujours avoir des enfants à la mamelle, nourrissons à porter dans ses bras, s’écrie: «Réformez-vous en renouvellement d’esprit, pour reconnaître la volonté de Dieu, pour savoir ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait». Aussi, ne dites-vous pas: Que l’homme soit fait, mais: «Faisons l’homme»; et non: selon son espèce, mais: «à notre image et ressemblance». Renouvelé spirituellement, et voyant votre vérité des yeux de l’intelligence, il n’a plus besoin d’un maître, d’un modèle de son espèce. C’est de vous, et c’est en vous qu’il connaît votre vérité, ce qui est bon, ce qui vous plaît. Et vous lui donnez la puissance de contempler la Trinité de votre Unité, et l’Unité de votre Trinité. Aussi, vous dites d’abord au pluriel: «Faisons l’homme»; puis vous ajoutez: «Et Dieu fit l’homme». Vous dites: «A notre image»; et vous ajoutez: «A l’image de Dieu». Ainsi, l’homme est renouvelé dans la connaissance de Dieu, «selon l’image de Celui qui l’a créé»,--«et transformé en esprit, il juge de tout, et n’est jugé de personne».
[325] Rom., XII, 2.
XXIII
De qui l’homme spirituel peut juger.
Or, «l’homme spirituel juge de tout», et c’est ce que l’Écriture appelle «avoir puissance sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les animaux domestiques et sauvages, sur toute la terre, sur tout ce qui rampe à sa surface». Et, cette puissance, il l’exerce par cette intelligence qui le rend capable de pénétrer «ce qui est de l’Esprit de Dieu»! «Déchu de la gloire, par défaut d’intelligence, n’est-il pas descendu au rang des brutes, ne leur est-il pas devenu semblable[326]»?
[326] I Cor., II, 14; Ps. XLVIII, 13.
Et nous, mon Dieu, nous, enfants de la grâce dans votre Église, «nous, votre ouvrage, créés dans les bonnes œuvres», nous sommes juges spirituels, soit que nous ayons l’autorité selon l’esprit, soit que nous obéissions spirituellement. «Vous avez fait l’homme mâle et femelle»; et il en est ainsi dans la création de votre grâce, où cependant il n’y a plus ni mâle ni femelle, suivant le sexe corporel; ni Juif ni Grec, ni libre ni esclave. Et ces hommes de l’esprit, soit qu’ils commandent, soit qu’ils obéissent, sont juges spirituels. Mais leur jugement ne s’exerce pas sur les pensées spirituelles qui brillent au firmament. Il ne leur appartient pas de prononcer sur une autorité si sublime; de s’élever en juges de votre livre saint, lors même que des ombres y voilent la lumière. Car nous lui devons la soumission de notre intelligence, et une ferme assurance dans la rectitude et la vérité de toute lettre close à nos yeux. L’homme, «même spirituel, et renouvelé dans la connaissance de Dieu, selon l’image du Créateur», doit être l’observateur, et non pas le juge de la loi.
Son jugement ne va pas non plus à discerner les hommes de l’esprit des hommes de la chair, s’il ne les connaît par leurs œuvres, comme «l’arbre se connaît par son fruit[327]». Votre regard seul les voit, mon Dieu; vous les connaissez déjà, Seigneur, et vous les aviez déjà distingués; vous les aviez appelés dans le secret de votre conseil, avant même de créer le firmament.
[327] Matth., VII, 20.