Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau

Part 20

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Je dis alors quelques paroles conformes à la circonstance; je cherchais avec le baume de vérité à alléger ma torture, connue de vous, et qu’ils ignoraient, attentifs à mes discours et me croyant insensible à la douleur. Mais moi, à votre oreille, où nul d’eux ne pouvait entendre, je gourmandais la mollesse de mes sentiments, et je fermais le passage au cours de mon affliction, et elle me cédait un peu, et elle revenait emportée par sa propre violence, sans toutefois en arriver à l’éruption des larmes, à l’altération du visage; seul, je savais tout ce que je refoulais dans mon cœur. Et comme je m’en voulais de laisser tant de prise sur moi aux accidents humains, cette fatalité de votre justice et de notre misère, ma douleur elle-même était une douleur; j’étais livré à une double agonie.

Le corps porté à l’église, j’y vais, j’en reviens, sans une larme, pas même à ces prières que nous versâmes au moment où l’on vous offrit pour elle le sacrifice de notre rédemption, alors que le cadavre est déjà penché sur le bord de la fosse où on va le descendre; à ces prières mêmes, pas une larme; mais, tout le jour, ma tristesse fut secrète et profonde, et, l’esprit troublé, je vous demandais, comme je pouvais, de guérir ma peine, et vous ne m’écoutiez pas, afin sans doute que cette seule épreuve achevât de graver dans ma mémoire toute la force des liens de la coutume pour retenir l’âme même qui ne se nourrit plus de la parole de mensonge.

J’imaginai d’aller au bain, ayant appris qu’ainsi les Grecs l’avaient nommé comme bannissant les inquiétudes de l’esprit. J’y vais, et je le confesse à votre miséricorde, ô Père des orphelins, j’en sors tel que j’y suis entré. Il n’avait point fait transpirer l’amertume de mon cœur.

Et puis je m’endormis, et à mon réveil, je sentis ma douleur bien diminuée; et seul au lit, je me rappelai ces vers de votre Ambroise, que je sentais si véritables.

«O Dieu créateur, modérateur des cieux, qui jetez sur le jour le splendide manteau de la lumière, répandez sur la nuit les grâces du sommeil, afin que le repos rende au labeur ordinaire les membres épuisés, soulage les fatigues de l’esprit, et brise le joug inquiet de l’affliction».

Et peu à peu je rentrais dans mes premières pensées sur votre servante, et me rappelant son pieux amour pour vous, et pour moi cette tendresse prévenante et sainte qui tout à coup me manquait, je goûtai la douceur de pleurer en votre présence sur elle et pour elle, sur moi et pour moi. Et je donnai congé à mes pleurs, jusqu’alors retenus, de couler à loisir; et soulevé sur ce lit de larmes, mon cœur trouva du repos, entendu de vous seul, et non pas d’un homme, juge superbe de ma douleur.

Et maintenant, Seigneur, je vous le confesse en ces lignes. Lise et interprète à son gré qui voudra. Et celui-là, s’il m’accuse comme d’un péché, d’avoir donné à peine une heure de larmes à ma mère, morte pour un temps à mes yeux, ma mère qui m’avait pleuré tant d’années pour me faire vivre aux vôtres, qu’il se garde de rire, mais que plutôt, s’il est de grande charité, lui-même vous offre ses pleurs pour mes péchés, à vous, Père de tous les frères de votre Christ.

XIII

Il prie pour sa mère.

Aujourd’hui, le cœur guéri de cette blessure que l’affection charnelle rendait peut-être trop vive, je répands devant vous, mon Dieu, pour cette femme, votre servante, de bien autres pleurs; pleurs de l’esprit frappé des périls de toute âme qui meurt en Adam. Il est vrai que, vivifié en Jésus-Christ, elle a vécu dans les liens de la chair de manière à glorifier votre nom par sa foi et ses mœurs; mais toutefois je n’oserais dire que, depuis que vous l’eûtes régénérée par le baptême, il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à vos préceptes. Et n’a-t-il pas été dit par la Vérité, votre Fils: «Celui qui appelle son frère insensé est passible du feu[205]»? Et malheur à la vie même exemplaire, si vous la scrutez dans l’absence de la miséricorde. Mais comme vous ne recherchez pas nos fautes à la rigueur, nous avons le confiant espoir de trouver quelque place dans votre indulgence. Et d’autre part, quel homme, en comptant ses mérites véritables, fait autre choses que de compter vos dons? Oh! si les hommes se connaissaient, «comme celui qui se glorifie se glorifierait dans le Seigneur[206]»!

[205] Matth., V, 22.

[206] II Cor., X, 17.

Ainsi donc, ô ma gloire! ô ma vie! ô Dieu de mon cœur! mettant à part ses bonnes œuvres, dont je vous rends grâces avec joie, je vous prie à cette heure pour les péchés de ma mère; exaucez-moi, au nom du médecin suspendu au bois infâme, qui aujourd’hui, assis à votre droite, «sans cesse intercède pour nous[207]». Je sais qu’elle a fait miséricorde, et de toute son âme «remis la dette aux débiteurs[208]». Remettez-lui donc la sienne; et s’il en est qu’elle ait contractée, tant d’années durant qu’elle a vécu après avoir reçu l’eau salutaire, remettez-lui, Seigneur, remettez-lui, je vous en conjure; «n’entrez pas avec elle en jugement[209]». «Que votre miséricorde s’élève au-dessus de votre justice[210]»! Vos paroles sont véritables, et vous avez promis aux miséricordieux miséricorde. Et vous leur avez donné de l’être, «vous qui avez pitié de qui il vous plaît de faire grâce[211]».

[207] Rom., VIII, 34.

[208] Matth., VI, 12.

[209] Ps. CXLII, 2.

[210] Jac., II, 13.

[211] Rom., IX, 16.

Et n’auriez-vous pas déjà fait ce que je vous demande? je le crois; mais encore, agréez, Seigneur, cette offrande de mon désir. Car aux approches du jour de sa dissolution, elle ne songea pas à faire somptueusement ensevelir, embaumer son corps; elle ne souhaita point un monument particulier; elle se soucia peu de reposer au pays de ses pères; non, ce n’est pas là ce qu’elle nous recommanda; elle exprima ce seul vœu, que l’on fît mémoire d’elle à votre autel. Elle n’avait laissé passer aucun jour de sa vie sans assister à ses mystères. Elle savait bien que «là se dispensait la sainte victime par qui a été effacée la cédule qui nous était contraire[212]», et vaincu, l’ennemi qui, dans l’exacte vérification de nos fautes, cherche partout une erreur, et ne trouve rien à redire en l’auteur de notre victoire. Qui lui rendra son sang innocent? Qui lui rendra le prix dont il a payé notre délivrance? C’est au sacrement de cette rédemption que votre servante a attaché son âme par le lien de la foi.

[212] Coloss. II, 14.

Que personne ne l’arrache à votre protection; que, ni par force, ni par ruse, le lion-dragon ne se dresse entre elle et vous. Elle ne dira pas qu’elle ne doit rien, de peur d’être convaincue par la malice de l’accusateur, et de lui être adjugée; mais elle répondra que sa dette lui est remise par celui à qui personne ne peut rendre ce qu’il a acquitté pour nous sans devoir. Qu’elle repose donc en paix avec l’homme qui fut son unique mari, qu’elle servit avec une patience dont elle vous destinait les fruits, voulant le gagner à vous.

Inspirez aussi, Seigneur mon Dieu, inspirez à vos serviteurs, mes frères, à vos enfants, mes maîtres, que je veux servir de mon cœur, de ma voix et de ma plume, tous tant qu’ils soient qui liront ces pages, inspirez-leur de se souvenir, à votre autel, de Monique, votre servante, et de Patricius, dans le temps son époux, dont la chair, grâce à vous, m’a introduit dans cette vie; comment? je l’ignore: qu’ils se souviennent, avec une affection pieuse, de ceux qui ont été mes parents à cette lumière défaillante, mes frères en vous, notre Père, et en notre mère universelle, mes futurs concitoyens dans l’éternelle Jérusalem, après laquelle le pèlerinage de votre peuple soupire depuis le départ jusqu’au retour; et que, sollicitées par ces confessions, les prières de plusieurs lui obtiennent plus abondamment que mes seules prières cette grâce qu’elle me demandait à son heure suprême.

LIVRE DIXIÈME

Confession du cœur.--Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu. Il le cherche et le trouve dans sa mémoire; Puissance incompréhensible dont il décrit les merveilles. Il s’interroge sur la triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil. Il remet à Notre-Seigneur Jésus-Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, la guérison des maux de son âme.

I

Élévation.

Que je vous connaisse, intime connaisseur de l’homme! que je vous connaisse comme vous me connaissez! Force de mon âme, pénétrez-la, transformez-la, pour qu’elle soit vôtre, et par vous possédée sans tache et sans ride! C’est là tout mon espoir, toute ma parole! Ma joie est dans cet espoir lorsqu’elle n’est pas insensée. Quant au reste des choses de cette vie, moins elles valent de larmes, plus on leur en donne; plus elles sont déplorables, moins on les pleure! Mais, vous l’avez dit, vous aimez la vérité, Seigneur; «et celui qui l’accomplit arrive à la lumière[213]»; qu’elle soit donc dans mon cœur qui se confesse à vous, qu’elle soit dans cet écrit qui me confesse à tous!

[213] Joan., III, 21.

II

Confession du cœur.

Et quand même je vous fermerais mon cœur, que pourrais-je vous dérober? Vos yeux, Seigneur, ne voient-ils pas à nu l’abîme de la conscience humaine? C’est vous que je cacherais à moi-même, sans me cacher à vous. Et maintenant que mes gémissements témoignent que je me suis en dégoût, voilà qu’aimable et glorieux vous attirez mon cœur et mes désirs, afin que je rougisse de moi, que je me rejette et vous élise; afin que je ne trouve grâce devant moi-même, comme devant vous, que grâce à vous.

Quel que je sois, vous me connaissez donc toujours, Seigneur; et j’ai dit cependant quel fruit je recueillais de ma confession. Je vous la fais, non de la bouche et de la voix, mais en paroles de l’âme, en cris de la pensée qu’entend votre oreille. En effet, suis-je mauvais, c’est me confesser à vous que de me déplaire à moi-même; suis-je meilleur, c’est me confesser à vous que de ne pas m’attribuer les bons élans de mon âme. Et il est ainsi, mon Dieu! «celui que vous bénissez comme juste, vous l’avez d’abord justifié comme pécheur[214]».

[214] Ps. V, 15; Rom., IV, 5.

Ma confession en votre présence, Seigneur, est donc explicite et tacite: silence des lèvres, cris d’amour! Que dis-je de bon aux hommes que vous n’ayez d’abord entendu au fond de moi-même, et que pouvez-vous entendre de tel en moi-même que vous ne m’ayez dit d’abord?

III

Pourquoi il confesse ce que la grâce a fait de lui.

Pour entendre mes confessions comme s’ils devaient, eux, guérir toutes mes langueurs, qu’y a-t-il donc des hommes à moi? Race curieuse de la vie d’autrui, et paresseuse à redresser la sienne! Pourquoi s’informent-ils de ce que je suis, quand ils refusent d’apprendre de vous ce qu’ils sont? Et d’où savent-ils, lorsque c’est moi qui leur parle de moi, que je dis vrai, puisque pas un homme ne sait ce qui se passe dans l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui? Mais qu’ils vous écoutent parler d’eux-mêmes, ils ne pourront dire: Le Seigneur a menti. Qu’est-ce en effet que vous écouter, sinon se connaître? Et qui nierait ce qu’il sait ainsi, ne mentirait-il pas à lui-même?

Mais comme entre ceux qu’elle unit des liens de sa fraternité, la charité croit tout, je me confesse à vous, Seigneur, de sorte que les autres m’entendent. Je ne puis leur démontrer la vérité de ma confession; et toutefois ceux dont la charité ouvre les oreilles croient à ma parole. Cependant, ô médecin intérieur, montrez-moi bien l’utilité de ce que je vais faire. Car la confession de mes iniquités passées, que vous avez remises et couvertes pour béatifier en vous cette âme transformée par la foi et par votre sacrement, peut ranimer les cœurs contre l’engourdissement et le: Je ne puis! du désespoir; les éveiller à l’amour de votre miséricorde, aux douceurs de votre grâce, cette force des faibles à qui elle a révélé leur faiblesse! Et pour les justes, c’est une consolation d’entendre les péchés de ceux qui en sont affranchis, non pour ces péchés eux-mêmes, mais parce qu’ils ont été et ne sont plus.

Mais de quel fruit, Seigneur mon Dieu, à qui chaque jour se confesse ma conscience, plus assurée en l’espoir de votre miséricorde qu’en son innocence; de quel fruit est-il donc, je vous le demande, que par ces lignes je confesse aux hommes devant vous, non ce que j’ai été, mais ce que je suis aujourd’hui? Quant au passé, j’en ai reconnu et signalé l’avantage. Et maintenant beaucoup de ceux qui me connaissent ou ne me connaissent pas, qui m’ont entendu ou bien ont entendu parler de moi, désirent savoir ce qu’il en est au temps même de ces confessions; ils n’ont pas l’oreille à mon cœur, où je suis tel que je suis; ils veulent donc m’entendre avouer ce que je puis être au fond de moi-même, où l’œil, ni l’oreille, ni l’intelligence ne peuvent pénétrer. Ils sont prêts à me croire sans plus de preuve; la charité, qui les sanctifie, leur dit que je ne mens pas en leur parlant de moi, et c’est elle en eux qui me donne créance.

IV

Quel fruit il espère de cette confession.

Mais dans quel intérêt le désirent-ils? Veulent-ils se réjouir avec moi en apprenant combien l’impulsion de votre grâce m’a rapproché de vous, et, sachant combien je suis retardé par le poids de moi-même, prier pour moi? A ceux-là je me révélerai. Car il n’est pas d’un faible intérêt, Seigneur mon Dieu, que grâces vous soient rendues par plusieurs à mon sujet, et que vous soyez par plusieurs sollicité pour moi. Que le cœur de mes frères aime en moi ce que vous leur enseignez d’aimable; qu’il plaigne en moi ce que vous leur enseignez à plaindre. Mais ces sentiments, je ne les demande qu’au cœur de mes frères, et non pas à l’étranger, «non pas au fils de l’étranger, dont la bouche parle le mensonge, dont la main est une main d’iniquité[215]». Je ne les demande qu’au cœur fraternel, qui, s’il m’approuve, se réjouit de moi, s’il m’improuve, s’attriste pour moi, et, dans la louange et le blâme, m’aime toujours.

[215] Ps. CLXIII, 8.

C’est à mes frères que je veux me dévoiler: qu’ils respirent à la vue de mes biens, qu’ils soupirent à la vue de mes maux. Mes biens sont votre ouvrage et vos dons, mes maux sont mes crimes et votre justice. Qu’ils respirent là, qu’ils soupirent ici! Que les hymnes, que les larmes s’élèvent en votre présence de ces âmes fraternelles, vos vivants encensoirs!

Et vous, Seigneur, touché des parfums de votre temple saint, «ayez pitié de moi, selon la grandeur de votre miséricorde, pour la gloire de votre nom[216]»; poursuivez votre œuvre; consommez mes imperfections. Voilà le fruit de ma confession présente, c’est l’aveu même, non plus en présence de vous seul, dans le secret de la joie qui appréhende et de la tristesse qui espère, mais publié à la face des enfants des hommes, associés à ma foi et à mon allégresse, hôtes comme moi de la mortalité, citoyens de ma cité, voyageurs comme moi, prédécesseurs, successeurs et compagnons de mon pèlerinage.

[216] Ps. L, 1.

Ceux-là sont vos serviteurs, mes frères, que vous avez faits vos fils; mes maîtres, que vous m’avez commandé de servir, si je veux vivre de vous avec vous. Et votre Verbe ne s’est pas contenté d’enseigner comme précepteur, il a pris les devants comme guide. Et je l’imite d’action et de parole, je l’imite sous vos ailes, à travers de grands périls. Mais sous ce voile protecteur, mon âme vous est soumise, et mon infirmité vous est connue.

Je ne suis qu’un petit enfant, mais j’ai un Père qui vit toujours; j’ai un tuteur puissant. Et celui-là même m’a donné la vie, qui me prend sous sa tutelle; et celui-là, c’est vous, ô mon tout bien! ô tout-puissant! qui êtes avec moi dès avant que je sois avec vous! Je révélerai donc à ceux que vous m’ordonnez de servir ce que je suis aujourd’hui, ce peu que je suis encore. «Mais je ne me juge pas[217]». Qu’on m’écoute dans l’esprit où je parle.

[217] I Cor., IV, 3.

V

L’homme ne se connaît pas entièrement lui-même.

C’est vous, Seigneur, qui êtes mon juge, parce que, «bien que nul homme ne sache rien de l’homme que l’esprit de l’homme qui est en lui[218]», cependant il est quelque chose de l’homme que ne sait pas même l’esprit de l’homme qui est en lui. Mais vous savez tout de lui, Seigneur, qui l’avez fait. Et moi, qui m’abaisse sous votre regard, qui ne vois en moi que terre et que cendre, je sais pourtant de vous une chose que j’ignore de moi. Et, certes, «ne vous voyant pas encore face à face, mais en énigme et au miroir[219]», dans cet exil, errant loin de vous, plus présent à moi-même qu’à vous, je sais, néanmoins, que vous êtes inviolable, et j’ignore à quelles tentations je suis ou ne suis pas capable de résister.

[218] I Cor., II, 11.

[219] I Cor., XIII, 12.

Et j’ai l’espérance que, «fidèle comme vous l’êtes, ne permettant pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, vous nous donnez la puissance de soutenir la tentation et d’en sortir vainqueurs[220]». Je confesserai donc, de moi, ce que je sais, et aussi ce que j’ignore. Car ce que je connais de moi, je le connais à votre lumière, et ce que j’ignore de moi, je l’ignore «jusqu’à ce que votre face change mes ténèbres en midi[221]».

[220] I Cor., X, 13.

[221] Isai., LVIII, 10.

VI

Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il aime Dieu.

Ce que je sais, de toute la certitude de la conscience, Seigneur, c’est que je vous aime. Vous avez percé mon cœur de votre parole, et à l’instant je vous aimai. Le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent ne me disent-ils pas aussi de toutes parts qu’il faut que je vous aime? Et ils ne cessent de le dire aux hommes, «afin qu’ils demeurent sans excuse[222]». Mais le langage de votre miséricorde est plus intérieur «en celui dont vous daignez avoir pitié, et à qui il vous plaît de faire grâce[223]»; autrement le ciel et la terre racontent vos louanges à des sourds.

[222] Rom., I, 20.

[223] _Ibid._, IX, 15.

Qu’aimé-je donc en vous aimant? Ce n’est point la beauté selon l’étendue, ni la gloire selon le temps, ni l’éclat de cette lumière amie à nos yeux, ni les douces mélodies du chant, ni la suave odorance des fleurs et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni les délices de la volupté.

Ce n’est pas là ce que j’aime en aimant mon Dieu; et pourtant j’aime une lumière, une mélodie, une odeur, un aliment, une volupté, en aimant mon Dieu; cette lumière, cette mélodie, cette odeur, cet aliment, cette volupté, suivant l’homme intérieur; lumière, harmonie, senteur, saveur, amour de l’âme, qui défient les limites de l’étendue, et les mesures du temps, et le souffle des vents, et la dent de la faim, et le dégoût de la jouissance.

Voilà ce que j’aime en aimant mon Dieu. Et qu’est-ce enfin? J’ai interrogé la terre, et elle m’a dit: «Ce n’est pas moi». Et tout ce qu’elle porte m’a fait même aveu. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu: «Nous ne sommes pas ton Dieu; cherche au-dessus de nous». J’ai interrogé les vents, et l’air avec ses habitants m’a dit de toutes parts: «Anaximènes se trompe; je ne suis pas Dieu». J’interroge le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent: «Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches». Et je dis enfin à tous les objets qui se pressent aux portes de mes sens: «Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas; dites-moi de lui quelque chose». Et ils me crient d’une voix éclatante: «C’est lui qui nous a faits[224]».

[224] Ps. XCIX.

La voix seule de mon désir interrogeait les créatures, et leur seule beauté était leur réponse. Et je me retournai vers moi-même, et je me suis dit: Et toi, qu’es-tu? Et j’ai répondu: «Homme». Et deux êtres sont sous mon obéissance; l’un extérieur, le corps, l’autre en moi et caché, l’âme. Auquel devais-je plutôt demander mon Dieu, vainement cherché, à travers le voile de mon corps, depuis la terre jusqu’au ciel, aussi loin que je puisse lancer en émissaires les rayons de mes yeux?

Il valait mieux consulter l’être intérieur, car tous les envoyés des corps s’adressaient au tribunal de ce juge secret des réponses du ciel et de la terre et des créatures qui s’écriaient Nous ne sommes pas Dieu, mais son ouvrage. L’homme intérieur se sert de l’autre comme instrument de sa connaissance externe; moi, cet homme intérieur, moi esprit, j’ai cette connaissance par le sens corporel.

J’ai demandé mon Dieu à l’univers, et il m’a répondu: «Je ne suis pas Dieu, je suis son œuvre». Mais l’univers n’offre-t-il pas même apparence à quiconque jouit de l’intégrité de ses sens? Pourquoi donc ne tient-il pas à tous même langage? Animaux grands et petits le voient, sans pouvoir l’interroger, en l’absence d’une raison maîtresse qui préside aux rapports des sens. Les hommes ont ce pouvoir «afin que les grandeurs invisibles de Dieu soient aperçues par l’intelligence de ses ouvrages[225]». Mais ils cèdent à l’amour des créatures; et, devenus leurs esclaves, ils ne peuvent plus être leurs juges.

[225] Rom., I, 20.

Et elles ne répondent qu’à ceux qui les interrogent comme juges; et ce n’est point que leur langage, ou plutôt leur nature, varie, si l’un ne fait que voir, si l’autre, en voyant, interroge; mais dans leur apparente constance, muettes pour celui-ci, elles parlent à celui-là, ou plutôt elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que des hommes qui confrontent ces dispositions sensibles avec le témoignage intérieur de la vérité. Car la vérité me dit: «Ton Dieu n’est ni le ciel, ni la terre, ni tout autre corps». Et leur nature même dit aux yeux: «Toute grandeur corporelle est moindre en sa partie qu’en son tout». Et tu es supérieure à tout cela; c’est à toi que je parle, ô mon âme, puisque tu donnes à ton corps cette vie végétative, que nul corps ne donne à un autre. Mais ton Dieu est la vie même de la vie.

VII

Dieu ne peut être connu par les sens.

Qu’aimai-je donc, en aimant mon Dieu? Quel est celui qui domine de si haut le faîte de mon âme? Mon âme elle-même me servira d’échelon pour monter à lui. Je franchirai cette force de vitalité qui me lie à mon corps et en remplit les organes de sa sève. Elle ne peut me faire trouver Dieu; autrement elle le ferait trouver «au cheval, au mulet qui «n’ont pas la raison[226]», et dont les corps vivent du même principe.

[226] Ps. XXXI, 9.

Il est une autre puissance qui non-seulement donne la vie, mais la sensibilité à cette chair que Dieu m’a faite, défend à l’œil d’entendre, à l’oreille de voir, ordonne à l’un de se tenir prêt pour que je voie, à l’autre pour que j’entende, et maintient tous les sens chacun à son poste et dans sa fonction, pour qu’ils prêtent la diversité de leur ministère à l’active unité du moi, de l’homme-esprit. Mais je franchirai encore cette puissance qui m’est commune avec le cheval et le mulet, également doués de la sensibilité corporelle.

VIII

De la mémoire.

Je franchirai donc ces puissances de mon être, pour monter par degrés jusqu’à Celui qui m’a fait. Et j’entre dans les domaines, dans les vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ces innombrables images entrées par la porte des sens. Là est aussi renfermé tout ce que nous pensons, augmentant, diminuant, modifiant de mille manières ce pécule de nos sens, et enfin tout dépôt ou réserve que le gouffre de l’oubli n’a pas encore enseveli.

Quand je suis là, je me fais représenter ce que je veux. Certains objets paraissent sur-le-champ, d’autres se font chercher davantage; il faut les tirer comme d’un recoin obscur; d’autres s’élancent en essaim, et tandis que l’on demande l’un d’eux, accourant tous à la fois, ils semblent dire: N’est-ce pas nous? Et la main de mon esprit les éloigne de la face de mon souvenir, jusqu’à ce que l’objet désiré sorte de ses ténèbres et de sa retraite. D’autres enfin se suggérant sans peine au rang où je les appelle, les premiers cèdent la place aux suivants, pour rentrer à leur poste et reparaître à ma volonté. Ce qui arrive exactement lorsque je fais un récit de mémoire.