Part 2
Ici, il ne faut point passer sous silence ce que le zèle de cet homme si grand dans l’Église accomplit, pour la gloire de Dieu et de sa maison, contre ces Donatistes rebaptisants. Un de ces évêques, sorti du monastère et du clergé de saint Augustin, visitait un lieu dépendant de l’église de Calame, son diocèse, pour combattre l’hérésie et distribuer la doctrine de la paix qu’il avait apprise. Au milieu du chemin, il tomba dans les embûches des Donatistes, qui fondirent sur lui et sur compagnons, lui enlevèrent ses chevaux et ses bagages, en le chargeant d’outrages et de coups[18]. Mais, de peur que ces violences ne retardassent le progrès de la paix de l’Église, le défenseur de l’Église ne crut pas devoir se taire en présence des lois; et Crispinus, évêque de la même cité de Calame, dès longtemps célèbre parmi ceux de sa secte, et regardé comme savant, fut tenu de payer l’amende portée par les lois contre les hérétiques. Celui-ci refusa de se soumettre à la loi; il comparut devant le proconsul, et soutint qu’il n’était pas hérétique. Le défenseur de l’Église se retirant devant cette allégation, ce fut à l’évêque catholique d’insister et de le convaincre. La tolérance en ce cas eût donné lieu de croire que cet hérétique, niant qu’il le fût, était un évêque catholique; d’où il eût résulté un scandale pour les faibles. L’illustre évêque Augustin pressait l’affaire de tout son pouvoir, et les deux évêques de Calame en vinrent à une conférence: les débats s’engagèrent à trois reprises sur le différend entre les deux communions; une immense multitude chrétienne attendait, à Carthage et dans toute l’Afrique, quelle serait l’issue de cette affaire. Crispinus fut déclaré hérétique par sentence écrite du proconsul[19]. L’évêque catholique intercéda en sa faveur auprès du juge pour que la peine de l’amende fût remise à son adversaire; il lui obtint cette grâce. Celui-ci, par une singulière ingratitude, voulut en appeler au prince; et la réponse de l’empereur à cet appel fut que les hérétiques donatistes n’étaient l’objet d’aucune exception, et qu’ils devaient être tenus partout à la rigueur des lois portées contre les autres hérétiques; que non seulement Crispinus, mais le juge même et les officiers de justice, pour inexécution de la loi, acquitteraient chacun aux droits du fisc la somme de dix livres d’or. Néanmoins les évêques catholiques, et particulièrement Augustin, de sainte mémoire, poursuivirent encore la remise de cette amende, et, avec l’aide de Dieu, ils l’obtinrent de l’indulgence du prince. Ce zèle si saint et si charitable contribua beaucoup à l’accroissement de l’Église.
[18] S. Possidius lui-même.
[19] An 403, époque où, sous le IIe consulat de Stilicon et sous le consulat d’Anthémius, la loi contre les Donatistes fut portée à Ravenne, ides de décembre.
XIII
Paix de l’Église.
Et pour la part qu’il prit à la paix de l’Église, le Seigneur donna en cette circonstance la palme à Augustin, lui réservant en lui-même la couronne de justice. Ainsi, de jour en jour, avec l’aide de Jésus-Christ, s’accroissait et s’étendait de plus en plus l’unité et la fraternité de l’Église. Et ce résultat fut particulièrement remarquable après la conférence générale tenue peu de temps après[20] à Carthage entre les évêques catholiques et les évêques donatistes, par l’ordre du très glorieux et très religieux empereur Honorius, qui envoya de sa cour en Afrique le tribun et notaire Marcellin, pour présider et juger. Dans cette conférence, les donatistes, réfutés sur tous les points et convaincus d’erreur par les catholiques, furent réprouvés par la sentence du juge, et, après leur appel, justement condamnés comme hérétiques par rescrit du très pieux empereur. Aussi les évêques qui, avec leur clergé et leurs peuples, s’étaient réunis et avaient embrassé la communion des catholiques, eurent-ils à souffrir de nouvelles persécutions, la mutilation et la mort même, de la part des schismatiques. Or, je le répète, ce fut par le ministère de ce saint homme, aidé du concours et du zèle de nos évêques, que ce bien put s’entreprendre et s’accomplir.
[20] L’an 411, après le consulat de Varanus, kalend. juin. 3. non. et 6 id. du même mois.
XIV
Eméritus, évêque donatiste, confondu.
Mais, après cette conférence, plusieurs ne manquèrent pas de dire que les évêques donatistes n’avaient pas eu la permission d’exposer tous leurs moyens de défense auprès de l’autorité qui devait les entendre, parce que le juge, appartenant à la communion catholique, favorisait son Église. Quoique ces plaintes ne fussent qu’une vaine et dernière excuse de leur défaite, puisque avant les débats ils savaient que le juge était catholique, et qu’ils avaient promis de prendre part à la conférence où il les convoquait par des actes publics, quand ils pouvaient s’y refuser s’il leur était suspect, cependant il advint, par une providence particulière du Tout-Puissant, qu’Augustin, de vénérable mémoire, étant appelé à Césarée[21] par des lettres du siège apostolique, avec plusieurs autres évêques, pour mettre ordre à certaines affaires urgentes, il vit l’évêque donatiste de cette ville, Eméritus, qui à la conférence de Carthage s’était signalé dans la défense de sa secte, et disputa publiquement dans l’église contre lui en présence d’un grand nombre de témoins de communions différentes, les provoquant à une conférence ecclésiastique, afin que toutes ces raisons, qu’il n’avait pas eu, disait-il, la permission d’exposer dans le débat de Carthage, il voulût bien les donner en ce moment, où l’absence d’une autorité séculière lui laissait toute liberté et toute sécurité; que, dans sa propre cité, en présence de ses concitoyens, il ne refusât pas de défendre avec confiance sa communion. Ces exhortations furent vaines, et les instances de ses parents et de ses concitoyens, qui lui promettaient de revenir à lui au risque même de leurs biens et de leur salut temporel, s’il parvenait à triompher des doctrines catholiques. Mais il ne voulut ni ne put rien dire que cette parole: «Les actes de la conférence de Carthage témoignent si nous avons été vainqueurs ou vaincus». Ensuite, invité par le notaire à répondre, il se tut, et ce silence, qui manifesta sa défiance en sa propre cause, affermit et augmenta le progrès de l’Église de Dieu. Or, quiconque voudra pleinement connaître le zèle ardent d’Augustin, de bienheureuse mémoire pour la prospérité de l’Église de Dieu, qu’il parcoure ces actes, et il verra tout ce que le saint a mis d’éloquence et d’adresse pour provoquer à la discussion son savant et éloquent adversaire; de quelles instances il le pressa pour qu’il prît, comme il l’entendrait, la défense de son parti: il reconnaîtra bientôt qu’Eméritus a été vaincu[22].
[21] Alger.
[22] Honorius XII et Theod. VIII, consuls, 12 kal. octob., l’an 418, dans l’église principale d’Alger.
XV
Conversion de Firmus.
Je me souviens, et plusieurs autres frères et serviteurs de Dieu, vivant comme nous avec le saint homme dans l’Église d’Hippone, se souviennent aussi qu’un jour, à table, il nous dit: «Avez-vous fait attention à mon discours d’aujourd’hui? Avez-vous remarqué que le commencement et la fin ont procédé contre mon habitude, c’est-à-dire que, loin de développer le sujet que j’avais proposé, je l’ai brusquement interrompu?» Nous lui répondîmes qu’en effet nous l’avions remarqué sur l’heure avec étonnement. Je crois, reprit-il, que dans le peuple de Dieu il se trouvait quelque âme égarée qu’au moyen de mon oubli et de mon propre égarement le Seigneur aura voulu enseigner et guérir, lui qui dispose à son gré et de nous et de nos paroles. En effet, comme je scrutais les difficultés de mon sujet, j’ai passé rapidement à un autre, en sorte que, sans avoir résolu ou même développé la question posée d’abord, j’ai fini mon discours en me laissant aller à disputer contre l’erreur des Manichéens, dont je n’avais aucun dessein de parler. Et le lendemain même, si je ne me trompe, ou deux jours après, un commerçant, nommé Firmus, vint trouver saint Augustin dans le monastère où nous étions réunis; il se jette à genoux à ses pieds, fondant en larmes, et le conjurant de prier avec sa sainte famille le Seigneur pour lui. Il lui avoue en même temps qu’il a suivi la secte des Manichéens; qu’il y a demeuré de longues années, ayant inutilement donné beaucoup d’argent à ces Hérétiques ou à ceux qu’ils appellent Élus; mais que, par la miséricorde de Dieu, un des derniers sermons d’Augustin l’a converti et rendu catholique. Le vénérable Augustin et nous tous présents, lui demandons ce qui l’avait particulièrement satisfait dans ce sermon; il nous le dit, et repassant dans notre mémoire la suite de ces paroles, nous glorifiâmes le saint nom de Dieu, et nous admirâmes, en les bénissant, la profondeur de ses desseins pour le salut des âmes, qu’il opère quand il lui plaît, par où il lui plaît et comme il lui plaît, au su et l’insu de ceux dont il se sert. Dès lors, cet homme embrassa la règle des serviteurs de Dieu, renonça au commerce, et fit de grands progrès dans la perfection entre tous les membres de l’Église. On le demanda dans un autre pays pour être élevé au sacerdoce; dignité qu’il fut obligé de recevoir malgré toute sa résistance. Il conserva toujours inviolablement la sainteté de la profession monastique. Peut-être est-il encore vivant au pays d’outre-mer.
XVI
Crimes des Manichéens.
A Carthage aussi, par les soins d’un procurateur du palais impérial, nommé Ursus, et attaché la foi catholique, on arrêta quelques-uns de ceux que les Manichéens appellent Élus, hommes et femmes. Ils furent conduits à l’église, et en présence des notaires interrogés par les évêques. Du nombre de ceux-ci était Augustin, de sainte mémoire, qui, connaissant mieux que les autres cette exécrable secte, et dévoilant d’après les livres reconnus par les Manichéens leurs blasphèmes abominables, les amena à en faire l’aveu; et il tira même de ces femmes Élues la déclaration des impuretés qu’ils commettaient entre eux: déclaration qui fut consignée dans les actes ecclésiastiques. Ainsi, la vigilance des pasteurs donna un nouvel accroissement au troupeau du Seigneur, et fournit de nouvelles armes contre les voleurs et les loups ravissants. Il eut encore une conférence publique dans l’église d’Hippone, en présence des notaires et du peuple, avec Félix, Manichéen et du nombre des Élus, et après deux ou trois séances, ce Manichéen, reconnaissant la vanité et l’erreur de sa secte, se convertit à la foi de l’Église. On peut, d’ailleurs, relire les actes où ces faits sont attestés.
XVII
Le comte Pascentius, arien, confondu. Conférence avec Maximin, évêque arien.
Il eut encore à combattre un certain Pascentius, comte de la maison royale, Arien, rigide exacteur du fisc, et qui profitait de son autorité pour attaquer la foi catholique, pour tourmenter et troubler, par ses railleries et son pouvoir, les prêtres de Dieu vivant dans la simplicité de la foi. Augustin, qu’il provoquait, eut, à Carthage, une conférence avec lui en présence de témoins honorables et d’un rang élevé. Mais, comme notre saint demandait avec instance, avant et pendant les débats, la présence des notaires pour prendre acte de la conférence, son adversaire s’y refusa absolument, disant que la crainte des lois l’empêchait d’exposer ses paroles au danger d’une constatation par écrit. L’évêque Augustin, voyant que les arbitres et les autres évêques ses collègues consentaient à un simple entretien de vive voix, entra en matière, non sans prédire, ce qui arriva en effet, qu’après la séance levée, il serait libre à chacun de prétendre avoir dit ou n’avoir pas dit certaine parole, sans qu’on pût opposer le témoignage des écritures publiques. Il engagea donc la dispute, exposa les principes de sa foi et entendit la profession de foi de son adversaire; il prouva, par la saine raison et par l’autorité des saintes Écritures, la solidité des fondements de notre foi, et démontra que les opinions de Pascentius étaient destituées et de toute vérité et de toute autorité canonique. Aussi, dès que l’on se fut séparé, Pascentius, outré de fureur, et débitant beaucoup de mensonges à son avantage et au profit de ses vaines croyances, se proclamait vainqueur de cet Augustin dont les louanges retentissaient partout. Comme ces propos n’étaient point secrets, saint Augustin fut obligé d’écrire à Pascentius, en taisant, par crainte de son autorité, les noms de ceux qui l’avaient prévenu. Dans ces lettres, il rappelle exactement à son adversaire ce qui s’est dit ou fait dans la conférence: et s’il eût voulu nier, le saint avait, pour prouver ce qu’il avançait, autant de témoins qu’il s’était trouvé cette assemblée d’hommes illustres et honorables. Aux deux lettres d’Augustin, Pascentius répondit à peine par une seule, où il trouva plutôt des injures contre le saint que des arguments raisonnables en faveur de sa secte; ce qui sera prouvé pour quiconque aura la volonté ou le pouvoir de lire cette lettre.
Il eut une autre conférence avec un évêque arien, Maximin, venu en Afrique avec les Goths. Cette conférence, que le saint accorda aux désirs et aux prières d’un grand nombre, eut lieu à Hippone en présence de témoins honorables; et ce qui se dit de part et d’autre fut écrit. Les fidèles qui liront ces actes avec attention y trouveront sans aucun doute de quels artifices cette hérésie couvre sa faiblesse pour séduire et tromper, et quelle est la foi dont l’Église catholique fait profession sur la Trinité divine. Or l’hérétique Maximin, de retour à Carthage, se vantait d’être sorti victorieux de la conférence, ce qui eût été assurément un triomphe dû sa loquacité; mais quoique cette victoire fût un mensonge, néanmoins les gens étrangers à la connaissance de la loi divine ne pouvaient pas aisément en connaître et en juger. Aussi, le vénérable Augustin dut prendre la plume bientôt après pour rédiger le sommaire de toutes les objections et réponses qui avaient été faites dans les débats; il montra tout le vide des réponses de son adversaire, et ajouta de nouvelles preuves que le trop court espace de temps n’avait permis de donner ni d’écrire pendant la conférence; car cet homme, par malice, avait tellement prolongé sa réponse, qu’il tint à lui seul tout ce qu’il restait de jour.
XVIII
Hérésie de Pélage.
Ce fut encore les Pélagiens, nouveaux hérétiques de notre temps, disputeurs insidieux, écrivains subtils et dangereux, infatigables à répandre leurs doctrines et en public et en particulier, qu’il combattit pendant dix ans à peu près: il ne cessait d’écrire contre eux et de prendre la parole dans l’église contre leur erreur. Et comme ces perfides ennemis cherchaient par leurs artifices à persuader au saint-siège même leur perfidie, les conciles d’Afrique eurent un soin particulier de montrer au saint pape de Rome, d’abord le vénérable Innocent, et après lui saint Zozime[23], combien cette secte devait être abhorrée et condamnée par la foi catholique. Aussi les pontifes de ce siège suprême, à différentes époques, les censurèrent et les retranchèrent enfin du corps de l’Église; par des lettres adressées aux Églises d’Afrique, d’Occident et d’Orient, ils ordonnèrent à tous les catholiques de les anathématiser et de les fuir. Apprenant le jugement que l’Église catholique de Dieu avait prononcé contre eux, le très pieux empereur Honorius voulut s’y conformer. Il les condamna aussi par ses lois, et ordonna qu’on les traitât comme hérétiques. Plusieurs d’entre eux rentrèrent dans le sein de notre sainte mère l’Église, et d’autres reviennent encore aujourd’hui, la vérité se manifestant de plus en plus et la rectitude de la foi l’emportant sur cette détestable erreur.
[23] An 418.
Le grand évêque était le principal membre du corps du Seigneur, d’un zèle et d’une vigilance toujours active pour le bien de l’Église universelle. Et Dieu lui accorda de pouvoir jouir même dès cette vie du fruit de ses travaux, ayant d’abord établi l’unité et la paix dans son diocèse d’Hippone, et voyant ensuite dans les autres parties de l’Afrique l’Église du Seigneur se répandre et se multiplier soit par lui-même, soit par les prêtres qu’il avait procurés; et les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens, les païens, renoncer pour la plupart à leurs erreurs, se réunir à l’Église de Dieu; encourageant partout avec ardeur le progrès et le zèle des bons; souffrant en esprit de pitié les mouvements de ses frères contre la discipline; gémissant des injustices des méchants intérieurs ou extérieurs à l’Église; n’ayant enfin de joie ou de tristesse que pour les gains ou les pertes du Seigneur.
Il a dicté et publié tant d’ouvrages, soit controverses soutenues dans l’église, qu’il a recueillies et corrigées, soit écrits contre les hérétiques ou commentaires des livres canoniques composés pour l’édification des saints enfants de l’Église, qu’un homme d’étude pourrait à peine tout lire et tout connaître. Mais, pour que nous ne paraissions refuser aucune occasion de s’instruire aux fidèles avides de la parole de vérité, Dieu m’a inspiré la résolution de joindre à la fin de cet opuscule une liste de tous ses livres, traités et lettres, afin qu’après l’avoir lue, ceux qui préfèrent la vérité de Dieu aux richesses temporelles puissent choisir les ouvrages qu’il conviendra à chacun de lire et de connaître; qu’on les demande, pour les transcrire, à la bibliothèque de l’église d’Hippone, où l’on pourra peut-être trouver les exemplaires les plus corrects; qu’on se les procure enfin de quelque manière que ce soit, qu’on les transcrive, et qu’on les communique sans envie à ceux qui demanderont à les copier.
XIX
Équité et charité de saint Augustin dans le jugement des procès.
«Quelqu’un parmi vous, dit l’Apôtre, ayant un différend avec un autre fidèle, ose-t-il bien plaider devant des hommes injustes et non devant les saints? Ne savez-vous pas que les saints jugeront ce monde? Et si vous êtes les juges du monde, êtes-vous indignes de juger les moindres choses? Ne savez-vous pas que nous serons les juges des anges mêmes? Combien plus le serons-nous des choses du siècle! Si donc vous avez entre vous des différends temporels, prenez pour juges les moindres membres de l’Église. Je vous le dis pour vous faire honte: est-il possible qu’il ne se trouve point parmi vous un seul homme sage qui puisse être juge entre ses frères? Mais un frère plaide contre son frère, et cela devant les infidèles[24]»! Or, quand saint Augustin était prié par des chrétiens ou par des hommes appartenant une secte quelle qu’elle fût, il écoutait l’affaire avec attention et piété, ayant en même temps devant les yeux ce qu’un autre avait dit à ce sujet: qu’il aimait mieux être juge entre des personnes inconnues qu’entre ses amis, parce qu’entre les premiers, celui en faveur de qui la justice l’obligeait de prononcer pouvait être acquis à son amitié, au lieu que, jugeant entre ses amis, il était en danger de perdre celui qu’il condamnait. Il siégeait souvent ainsi jusqu’à l’heure de son repas; et lorsqu’il jeûnait le jour entier, il donnait tout ce temps à écouter ces sortes d’affaires et à les vider. Et en écoutant les plaideurs, il examinait l’état de leurs âmes, il remarquait le degré où chacun d’eux était avancé dans la foi et dans les bonnes œuvres, et quand il trouvait le moment favorable, il enseignait aux parties la vérité de la loi divine, il la leur inculquait de tout son pouvoir, les exhortant par ses paroles à chercher la vie éternelle. Il ne leur demandait pour prix du temps qu’il leur donnait que cette obéissance et cette charité chrétienne qui est due à Dieu et aux hommes. Mais il reprenait les pécheurs devant tous, afin que les autres eussent de la crainte; et il agissait ainsi, comme la sentinelle du Seigneur commise à la garde de la maison d’Israël, annonçant la parole, pressant les hommes à temps et à contre-temps, reprenant, suppliant, menaçant, toujours plein de patience et de lumières; donnant tous ses soins à former ceux qui étaient capables et à instruire les autres[25]. Souvent, à la prière de plusieurs, il écrivait des lettres relatives à leurs affaires temporelles; et cette occupation était de celles qu’il mettait au nombre des plus pénibles et des plus onéreuses, lui qui n’avait d’autre joie que de parler et de s’entretenir des choses de Dieu dans l’intimité de la vie fraternelle.
[24] I Cor., VI.
[25] I Tim., V; II Tim., IV, 2.
XX
Il intercédait en faveur des coupables.
Nous savons qu’il a souvent refusé à ses plus chers amis des lettres de recommandation auprès des puissances du siècle, disant qu’il fallait suivre le sentiment d’un sage, dont il est rapporté qu’il refusa plusieurs services à ses amis par égard pour sa propre réputation. Il ajoutait encore que la puissance qui oblige s’impose bientôt. Mais quand il se voyait obligé d’intercéder pour quelqu’un, il le faisait avec tant de convenance et de modération, que, loin de se rendre importun et onéreux, on admirait sa réserve. Ayant, dans une occasion importante, intercédé à sa manière en faveur d’un suppliant, auprès de Macedonius, vicaire de l’Afrique, celui-ci, non content de se rendre à son désir, lui écrivit encore en ces termes: «Je suis merveilleusement touché de la sagesse qui brille et dans les livres que tu as mis au jour et dans ce que tu veux bien prendre la peine de m’écrire en faveur de ceux qui sont en peine. Car je vois d’une part tant d’esprit, de science et de sainteté, qu’on ne peut rien désirer au delà, et, d’autre part, tant de retenue, que si je ne t’accordais ce que tu me demandes, la faute en serait à moi, et non aux difficultés, ô mon vénérable seigneur et père. Tu ne cherches pas, solliciteur inquiet, comme la plupart des gens de ce pays, à emporter de vive force tout ce que tu veux; mais ce qui te paraît pouvoir être demandé à un juge, distrait par tant de soins, tu le demandes sous forme d’avis, avec cette convenance qui est, entre gens de bien, le moyen le plus puissant pour aplanir les difficultés. J’ai donc sur-le-champ fait droit à ta recommandation, et j’avais commencé par donner bon espoir».
XXI
Son assiduité aux saints conciles.
Il assista autant qu’il put aux saints conciles tenus en différentes provinces, cherchant dans ces assemblées, non son intérêt, mais celui de Jésus-Christ, soit afin de maintenir la foi de la sainte Église catholique, soit qu’il s’agît d’absoudre ou d’exclure les prêtres et les clercs, justement ou injustement excommuniés. Dans l’ordination des prêtres et des clercs, il pensait qu’il fallait se rendre au vœu du plus grand nombre des fidèles, suivant la coutume de l’Église.
XXII
Sa vie domestique.