Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie: Récit de deux évadés

Part 6

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Les distributions d'effets ont lieu en retard, avec cette circonstance aggravante que, comme il n'y a pas de rappel, leur durée compte du jour où on les délivre. C'est une dilapidation générale, et, du reste, je crois que cette manière d'opérer constitue le fond du système colonial.

Le 18 janvier, le _Calvados_ a amené cinquante-neuf Arabes. Ces malheureux, que leurs préjugés religieux forcent à se priver de tout ce qu'on peut leur donner à bord: cochon, salé, bœuf, vin, sont arrivés dans un état déplorable. Le scorbut avait exercé parmi eux d'affreux ravages. Leurs jambes étaient remplies d'ecchymoses livides; leur démarche était chancelante; plusieurs ne pouvaient faire trois pas sans s'asseoir. Deux surveillants armés de chassepots conduisaient ces hommes à moitié morts, les forçant brutalement à recharger leurs matelas, qu'il aurait été si facile de transporter sur les voitures de l'administration.

Des charrettes suivent portant les malades. Sur l'une d'elles deux matelas, sur l'un un cadavre qui dessine des plis à travers une couverture grise, sur l'autre un malade, qui succombe deux jours après. Ce dernier se couvre le yeux de ses deux mains pour éviter qu'ils se soient brûlés par le soleil. Ces inhumanités se passent de commentaires.

Le 8 février 1875, 45 déportés, pris au hasard, dont quatre femmes, ont leurs vivres réduits à la ration de pain et de légumes secs; quelques-uns de ces malheureux ont plus de soixante ans. La teneur de l'arrêté étant insultante pour les femmes, les maris de deux d'entre elles réclament, appuyés moralement par toute la déportation. Ils acceptent de passer pour ce fait en conseil de guerre. L'un d'eux est condamné à six mois de prison et 500 fr. d'amende, et l'autre à dix-huit mois et 8,000 fr. Leurs lettres étaient blessantes, paraît-il, pour ces messieurs de l'administration, qui se jouent de l'honneur des femmes et des souffrances physiques des déportés.--Les déportés ont répondu par un bel acte de solidarité: ils se sont arrangés pour partager leurs vivres avec leurs camarades privés de leurs rations!

L'administration vient de nommer un agent pour servir d'intermédiaire entre les déportés et les commerçants. Mais les commerçants, n'ayant aucune garantie et déjà éprouvés par la première crise, ne se hasardent qu'en tremblant à donner de l'ouvrage. D'un autre côté les déportés n'ont ni outillage, ni faculté pour se procurer des matières premières. C'est donc encore un avortement.

Cependant, en parallèle à cette mesure insuffisante, il vient d'être affiché que les déportés ayant deux ans de présence à la presqu'île n'avaient plus droit aux vêtements et aux vivres, qu'en conséquence, au bout d'un an, le retranchement s'opérerait.

Une porte de sortie est cependant ouverte. Ceux qui ne pourront se procurer du travail, pourront travailler sur les chantiers de l'administration en échange de leur nourriture, sans salaire. Les condamnés aux travaux forcés ont la même nourriture que nous et ont un salaire, minime il est vrai, mais ils en ont un.

Nous vous envoyons ces renseignements sans commentaires, avec les documents à l'appui. Nous vous prions de leur donner le plus de publicité possible, afin que nos amis sachent que, dans un an, nous serons tous soumis au régime des condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Salut et fraternité.

(_Suivent les signatures._)

* * * * *

«Ile Nou, 15 février.

«Je m'isole le plus que je peux, mais il est des heures où il faut que je sois au bagne sous peine de mourir. Il est des heures où il faut que je défende ma ration contre la voracité de mes compagnons, que je subisse le tutoiement d'un Mano ou d'un Lathauer.--C'est horrible, et je rougis de honte quand je pense que je suis devenu presque insensible à toutes ces infamies. Ces misérables sont lâches, et ils ne sont pas nos moindres bourreaux.--C'est à devenir fou, et je crois que plusieurs d'entre nous le deviendront. Berésowski, ce malheureux qui a tant souffert depuis huit ans, l'est presque devenu, et il fait peine à voir. C'est terrible! et je n'ose penser à cela. Combien de mois, d'années nous faudra-t-il passer encore dans ce bagne? Je frémis à cette pensée...

«Malgré tout, croyez bien que je ne me laisserai pas abattre; j'ai la conscience tranquille et je suis fort. Ma santé seule pourrait me trahir et être vaincue, mais je suis sûr de moi et je ne faillirai point...

* * * * *

«25 mars.

«Notre pauvre ami Gustave Maroteau est mort! mort misérablement sur un grabat du bagne, épuisé par la souffrance. Il a été admirable de courage, et, jusqu'à sa dernière seconde, il a conservé sa raison. Il a chassé le prêtre étant à l'agonie, et il nous souriait en disant: «Ce n'est pas une grande affaire de mourir, mais cependant j'eusse préféré le plateau de Satory à ce grabat infect. Ils savaient bien; les misérables, en me refusant cette mort et en m'envoyant ici, que cela durerait plus longtemps, mais que c'était aussi sûr; je meurs, mes amis, pensez à moi... mais que va devenir ma mère?» Il lui dicta une lettre d'adieu. J'étais près de lui; c'était navrant. Il pense à tous ses amis d'Europe; je lui parlai de vous, et il me chargea de vous envoyer un dernier adieu.

«Nous l'avons enterré nous-mêmes, sans prêtre, et il repose dans un coin du cimetière du bagne!!

«Transportons-nous à l'île des Pins.

«Il fut un temps--il n'est plus--où l'on accordait aux déportés des concessions de terrain. Ils les ont cultivées et y ont bâti des cases.

«Quelques-uns d'entre eux chantent une chanson après huit heures du soir. Le lendemain, des surveillants arrivent; ils détruisent et incendient maisons et récoltes, et conduisent en prison nos camarades.

«L'île des Pins est, du reste, moins favorablement située que nous. Ici, l'arbitraire ne peut être absolu. Malgré toutes les précautions prises, un écho de nos plaintes peut se faire entendre de temps en temps dans les colonnes de vos journaux, et cela suffit pour que nos geôliers reculent devant certaines atrocités.

«L'île des Pins est complétement isolée sous le rapport des communications.

«Ce sont de véritables supplices que subissent ceux des déportés simples qui veulent conserver leur dignité. Ils sont jetés sous un hangar, pris par les pieds entre deux bancs de bois, que vous avez pu voir figurer parmi les instruments de supplice de la sainte Inquisition. Ils restent des mois entiers dans la même posture, sur la terre humide. Quelquefois, par un raffinement de cruauté, les pieds dans la barre de justice, couchés à plat ventre et les mains attachées derrière le dos. A la moindre plainte, on les expose, dans cette position, à l'ardeur du soleil des tropiques. Un d'entre eux, que j'ai vu, n'avait dû qu'à la compassion d'un surveillant, moins barbare que les autres, de ne pas expirer sur place. Celui-ci, voyant une congestion cérébrale imminente, lui avait jeté de l'eau fraîche à la face. Quel est donc le crime de ces malheureux? Quelquefois d'avoir refusé d'obéir à la réquisition d'un agent lui demandant de prêter main-forte pour arrêter un camarade.»

* * * * *

«J'ai bien souffert; le bagne de Toulon, la chaîne, la casaque, et, ce qui est pis encore, l'ignoble contact des criminels, il m'a fallu tout subir. J'ai, il est vrai, pour consolation à tant de souffrances, ma conscience tranquille, l'amour de mes vieux parents et l'estime d'hommes tels que vous..... Combien de fois j'ai été découragé! Que de défaillances, que de doutes se sont emparés de moi! Je croyais aux hommes, et toutes mes illusions sont tombées une à une; un travail s'est fait en moi, et j'ai failli ne pas résister à tant de désillusions.

* * * * *

«Je ne me le dissimule pas, ces années sont complétement perdues pour moi; non-seulement ma santé est compromise, mais je me sens baisser tous les jours. Cette vie est vraiment trop dure à supporter, sans livres (sauf ceux de la bibliothèque Maine!), dans ce bagne immonde, en butte à toutes les injures, à tous les coups, renfermés dans des caves grillées; dans les ateliers, traités comme des bêtes, injuriés par nos chiourmes et nos camarades de chaîne, il nous faut tout subir sans murmurer; la moindre infraction entraîne des punitions terribles: la cellule, le quart de pain, les fers, les poucettes, le fouet. C'est ignoble, et je frémis en y pensant. Plusieurs de nos camarades sont à la double chaîne, dans le peloton de correction, soumis aux travaux les plus durs, mourant de faim, menés à coups de bâton, souvent à coups de revolver, sans communications avec nous, qui ne pouvons même pas leur faire passer une bouchée de pain. Henri Brissac, que vous connaissez, je crois, est dans cette catégorie depuis son arrivée, c'est-à-dire depuis six mois, et doit cela à M. Lapierre, capitaine du navire la _Loire_. Qu'a-t-il fait? Il n'en sait rien. Combien d'autres encore sont dans sa situation! C'est terrible, et j'ai peur que tout cela ne finisse pas bientôt. Mais on protestera, on ne nous abandonnera pas; ce serait horrible si on nous laissait là! Je suis dans l'impossibilité de travailler, aussi ai-je raison de dire que ces années sont complétement perdues, et cela me désespère; j'étais cependant disposé à apprendre, mais que faire sans livres et sans guide?

«Nous sommes presque sans nouvelles. Nous savons cependant que la République s'affirme tous les jours; notre espoir est là, mais je n'ose trop y croire; nous avons eu tant de déceptions depuis deux ans!»

* * * * *

(Extrait du _Moniteur de la Nouvelle-Calédonie_, nº 6811, 7 avril 1875.)

_Arrêté au sujet du travail des déportés, du 31 mars 1875._

Le gouverneur, chef de la division navale,

Vu la loi du 25 mars 1873,

Vu la dépêche ministérielle du 12 septembre 1874,

Vu la lettre de M. le garde des sceaux en date du 11 juillet 1874,

Vu les instructions de Son Exc. le ministre de la marine et des colonies au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, en date du 16 septembre 1874;

Considérant qu'il ressort du § 2 de l'art. 6 de la loi du 8 juin 1850, que si le législateur a eu l'intention d'obliger l'Etat à venir au secours des déportés, alors que, malgré leurs efforts, ils ne sont point parvenus à pourvoir à leur existence, il n'a pu vouloir évidemment consacrer un droit à l'oisiveté,

Arrête:

Art. 1er.--Les déportés qui ne subviennent pas encore à leurs besoins par eux-mêmes doivent se préoccuper, dès à présent, de se créer des ressources suffisantes pour que l'Etat n'ait plus à leur venir en aide au bout d'un certain temps. Il faut que leur industrie ou le travail offert par l'administration les mette à même de vivre de leurs propres deniers.--Un an après la promulgation du présent arrêté, la ration complète ne sera plus donnée qu'aux hommes que leur invalidité ou leur incapacité physique mettrait hors d'état de travailler.--A cette époque, les délivrances gratuites de viande cesseront. Elles pourront continuer à titre remboursable.--L'administration compte marcher graduellement dans la voie de réduction, de manière à être exonérée, après un certain temps qui sera ultérieurement fixé, des charges de nourriture, de vêtements, de couchage, etc., qu'elle a supportées jusqu'ici.--Elle tiendra compte cependant des circonstances exceptionnelles et de la plus grande difficulté qu'éprouveront les déportés de l'enceinte fortifiée à se créer des ressources suffisantes.

Art. 2.--En attendant, l'arrêté du 2 février 1875 continuera à recevoir son application, à mesure que les déportés compteront deux ans de séjour dans la colonie; ceux qui vivent dans l'oisiveté seront mis en demeure de commencer à se créer des ressources par leur travail. En cas de refus, ils ne recevront plus que la ration réduite, telle qu'elle est définie par le susdit arrêté. Mais aussitôt qu'un déporté déclarera vouloir revenir sur cette décision et se remettre au travail, il rentrera dans le droit commun.

Art. 3.--Le directeur de l'administration pénitentiaire est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera publié au Journal et au Bulletin officiels de la colonie, et rendu exécutoire, sauf approbation par le département.

Nouméa, le 31 Mars 1875.

_Signé_: L. DE PRITZBUER.

Pour le gouverneur, _Le Directeur de l'Administration pénitentiaire_, A. CHARRIÈRE.

Genève.--Imp. ZIEGLER et Cie, rue du Rhône, 52.