Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie: Récit de deux évadés

Part 5

Chapter 53,598 wordsPublic domain

Mais ce dont le rapport officiel n'a garde de dire un mot, c'est la situation des défenseurs de la Commune, qui ont été jetés au bagne côte à côte avec les plus vils scélérats, de ceux qu'on bat et qu'on mutile et qui meurent sous le fouet. Nous serions curieux d'avoir, à cet égard, ses explications. Le gouvernement de Versailles niera-t-il que les forçats politiques soient systématiquement maltraités? Niera-t-il que les peines corporelles soient toujours appliquées au bagne? Niera-t-il que la faim soit employée comme moyen coercitif dans cet enfer? Niera-t-il aussi que la démoralisation la plus abjecte soit le résultat de ce système pénitentiaire? Ou bien niera-t-il la présence de deux ou trois centaines de condamnés politiques au milieu des sept mille assassins, empoisonneurs et faussaires transportés à la Nouvelle-Calédonie? S'il en est ainsi, nous pouvons les nommer, car nous en avons la liste. Ce sont les citoyens Trinquet, Urbain, Roques (de Fillol), Girault, Soiphur (décédé), Martinut, Escache, Bertin, Humbert, Bourgeois, Desprez, Blanc, Gæufer, Pelletin, Doë, Miraillet, Quenneville, Poncin, Chevalier, Gobin, Maroteau, Ruhlmann, Guichanet, Lécolle, Bourguignon, Boyeux, Boisseau, Michelin, Ducousseau, Letourneau, Lecomte, Messier, Aldenoffe, Thierry, Mayer, Viard, Tavernier, Cohen, Perret, Fleury, Tauviron, Girard, Brunel (fou), Vivagne (décédé), Bayle, Latour, Amouroux, Annoy, Jolivet, Lecerf, Maillot, Geresme, Kohler, Raymond, Dunand, Faucher, Kubler, Lecomte, Guitton, Ræmer, Giffault, Héliman, Mannoury, Brousset, Rigaud, Boutin, Boussion, Liébert, Corniche, Pascal, Boitteaux, Rébert, Minault, Houet, Gasnier, Murat, Virtely, Douillet, Amary (décédé), Desmoulins, Jamet, Masson, Bleine, Paye, Cartier, Chamillard, Boudon, Raynaud, Pichot, Dufay, Bruchon, Gaude, Yokmans, Robot, Charton, Pireux, Dervier, Perdrix, Guillot, Chinardet, Dehenne, Bougardier, Finbert, Girardot, Villers (décédé), Legrip, Meyer, Bothran (fou), Doré, Magnier, Bailly, Bézias, Bry, Theis (décédé), Sauvage, Tromdesance, Boudaille, Mazet, Pierret, Werner, Peillerot, Houldinguer (décédé), Juhel, Morterol, Roger, Constant, Garnier (décédé), Lable, Ménard, Caria, Eloi, Landry, Lambert, Girin, Amiot, Etienne, Trouvé, Racine, Grélier, Fouillet, Fortin, Berthier, Beaudoin, Allemane, Ramain, Pignet, Niclot, Filtesse, Rastoul, Sauser, Solignac, Renaudot, Adam, Buisson, Misme, Chalier, Jacquet, Chachereau, Benoist, Chantereau, Naulot, Batton, Lisbonne, Jeanne, Lutz, Quétin, Largier, Marius, Picot, Louet, Fourche, Bistur, Huet frères, Lucipia, Lohou, Dacosta, Godard, Bareteau, Cornu, Van-Coulaer, Hénault, Blamia, Paillet, Phalippon, Gaultier, Turlutte, Cuzin-Clarchat, Vinot, Scheneck, Thierry, Leprince, Bufferne, Lavenir, Carré, David, Clouart, Labussière de Médicis, Gamard, Job (décédé), Dumont, Carpentier, Deléafernot, Volly, Lacaille, Guillermitte, Brissac, Dubreuil, Laloge, Velcomme, Pontillon, Dupont, Liége, Rabichon, Eraud, Lenotre, Néant, Roussel, Sarale, Clément, Fournier, Morel, Gadouin, Delibessart, Charvet, Ducos, Roger, Lestage, Malaret, Parrenin, Meyer, Renoux, Bossard, Varrache, Meunier, Légal, René, Bonavant, Arnanpy, Cabanon, Novi, Beauche, Roux[4].

[Note 4: Depuis, 20 autres forçats de la Commune ont été dirigés sur le bagne.]

En résumé, le plaidoyer officiel du gouvernement de Versailles laisse intactes toutes nos affirmations. Il reste acquis que, sur 4,000 déportés, 400 à peine, c'est-à-dire 1 sur 10, ont pu trouver de l'emploi et un salaire; il reste acquis que les autres sont maintenus dans une inaction démoralisante et sans issue; il reste acquis que la famille n'a pu être organisée en Nouvelle-Calédonie, en raison de cet insuccès manifeste; il reste acquis que le gouvernement français se débat dans une impasse, qu'il dépense neuf millions par an pour entretenir et garder aux antipodes, sans utilité pour eux ni pour la société, cette poignée d'infortunés, et qu'en dépit de cette dépense considérable et improductive, ils y sont plongés dans la misère la plus désespérante; il reste acquis enfin que près de 300 condamnés politiques sont soumis au régime avilissant et barbare du bagne. A l'opinion publique de dire si de tels résultats peuvent être défendus; si, moralement, humainement et politiquement, ils sont justifiables.

DOCUMENTS

Plus de deux années se sont écoulées depuis l'événement heureux qui nous a permis de faire entendre le cri de douleur de la déportation, de raconter ses souffrances, de révéler les traitements auxquels sont soumis plus de quatre mille défenseurs de la Commune de 1871.

Beaucoup croyaient que cette épouvantable situation ne pouvait se prolonger; beaucoup espéraient que l'Assemblée _républicaine_ de 1876 rendrait à ces quatre mille martyrs la justice qui leur est due, et mettrait un terme aux maux qu'ils subissent depuis cinq années.

Il n'en a rien été.

Nous complétons les pages qui précèdent, par la publication des dernières lettres venues de la Nouvelle-Calédonie; elles nous montrent que, loin de s'améliorer, la situation de nos malheureux camarades est devenue effroyable.

Le dernier gouverneur, le protestant converti au catholicisme, de Pritzbuër, a réussi à faire regretter l'assassin de Cayenne, Gauthier de la Richerie.

Un de nos camarades de la déportation nous écrit: mes chers amis, vous avez raconté ce que vous avez vu, ce que vous avez subi en Nouvelle-Calédonie. Qu'était-ce en comparaison de ce que nous souffrons maintenant? La déportation de votre temps, était un purgatoire éclairé par un lueur d'espérance; aujourd'hui c'est un enfer dont nous ne serons délivrés que par la mort!!»

Presqu'île Ducos, le 15 avril 1875.

Citoyens,

Vos amis, les déportés de la Commune de 1871, éprouvent le besoin de vous renseigner d'une manière certaine sur le sort qui leur est fait à la presqu'île Ducos et sur la position encore plus triste que l'avenir leur réserve. En effet, nous savons que le peuple travailleur, le seul de l'opinion duquel nous nous soucions, est, à notre égard, dans l'erreur la plus profonde. Nous comptons sur vous et sur la publicité dont vous disposez pour le dissuader.

Nous ne saurions trop vous mettre en garde contre le faux libéralisme des dispositions ministérielles prises vis-à-vis de la déportation. Ces documents ne peuvent tromper que ceux qui ne savent pas lire entre les lignes et qui ne connaissent pas l'hypocrisie des formules administratives. En y regardant de près, vous verrez ce que permettent les lois et décrets rendus à notre égard, et, du reste, la présente correspondance a pour but de vous montrer jusqu'à quel point une loi peut avoir un sens en Europe et un autre complétement opposé à 6,000 lieues de la métropole.--Tous les moyens ont été employés pour mettre un terme aux demandes d'amnistie de la population. Ces appels réitérés devenaient importuns en montrant que, malgré la défaite et le régime de terreur en vigueur depuis, les principes communalistes rencontraient des sympathies de plus en plus grandes à mesure que les idées, cause du mouvement, étaient de plus en plus connues. Les documents officiels, le _Moniteur_, témoignaient des soins apportés par le gouvernement pour rendre heureux, même enviable, le sort des déportés. Cela ne devait étonner personne et nul ne pouvait ajouter confiance à ces panégyriques intéressés.

Mais les organes policiers, _Figaro_, petits journaux, etc., renchérissent et publient des lettres de déportés venant à l'appui des dires du gouvernement. Pour qui ne sait dans quel bas fond se rédigent ces feuilles, le doute était permis. Ces lettres sont presque toutes des faux insignes, les unes signées de noms inventés, les autres de noms connus. Des protestations ont été envoyées, mais nous ne croyons pas qu'elles soient parvenues. Quelques déportés cependant, prenant des promesses et des espérances pour des réalités, ont véritablement, dans le commencement, écrit des lettres insensées; mais ils ont été peinés et surpris de les voir détournées de leur destination: celle de consoler leurs familles, pour les voir exploiter par le machiavélisme gouvernemental.

Je ne quitterai pas ce chapitre des lettres des déportés sans vous signaler un fait qui vous étonnera. Vous vous rappelez sans doute que M. Thiers a déclaré solennellement à la tribune que la correspondance des déportés serait respectée. Cette garantie était un peu illusoire pour nous qui sommes au courant des mystères du cabinet noir. Cependant, les formes étaient sauvegardées, les lettres nous arrivaient fermées et les nôtres étaient remises closes à la boîte, quand le 1er juin 1874, l'administration, perdant toute pudeur, publia le factum suivant: «Ordre du jour à la déportation--Les déportés sont prévenus qu'à l'avenir leurs lettres seront remises décachetées à la boîte. Le commandant territorial, après en avoir pris connaissance, les fera cacheter et remettre à la poste.--Signé: Le commandant territorial de la presqu'île Ducos, LANSE, capitaine d'infanterie de marine.»--Les journaux n'arrivent pas du tout. Inutile donc de nous en envoyer, vous ne faites que procurer un abonnement gratuit à ces messieurs.

Les journaux dévoués au gouvernement, et malheureusement d'autres aussi qui passent pour nous être sympathiques, ont annoncé que toutes les facilités avaient été données aux déportés pour travailler; ils ont ajouté en même temps que nous avions fait au bon vouloir de l'administration une opposition systématique devant laquelle se seraient brisés ses efforts. «Ils ont bien raison!» se serait écrié M. Georges Périn à l'Assemblée.--Les allégations ministérielles et officieuses étaient complétement fausses, et la riposte du député n'avait pas lieu d'être. En effet, ce qui pouvait être logique pour les déportés de 1851 ne l'a pas semblé aux déportés de 1871. Tous travailleurs, ils ont cru en général qu'il était de leur devoir d'accepter le travail libre et de faire tous leurs efforts pour l'organiser. Ils n'avaient ni matériel, ni matières premières, ni relations avec l'extérieur. Ils étaient sans abris, puisqu'on ne peut ainsi considérer quelques cases en bois et quelques tentes dans lesquelles, entassés dix par dix, ils avaient à peine la place pour se remuer et, par conséquent, pour travailler. Tout était à faire; mais l'administration, à cette époque, n'apportait que les entraves passives qu'apporte toute centralisation à l'organisation du travail. Les relations avec Nouméa n'étaient pas faciles, mais l'accès de la presqu'île n'était pas interdit aux commerçants. Du travail administratif à la tâche pour la construction des routes permettait de réunir les premiers fonds indispensables à l'achat du matériel. Les outils alloués par l'Etat n'étaient pas distribués, mais rien n'empêchait d'en acheter. Malgré les faibles ressources qui leur étaient laissées, les déportés se mirent à l'œuvre, et, au bout d'un an, les vallées qu'ils habitaient étaient complétement transformées. Des maisonnettes réjouissaient la vue de tous côtés. Les professions s'organisaient; beaucoup d'ouvriers déjà, s'étant créé des relations avec le commerce de Nouméa, exerçaient leur métier et apportaient par leur travail des adoucissements à leur position. On pouvait espérer que, dans un avenir peu éloigné, la déportation serait le plus sérieux appoint de la colonisation.--Nous en étions là quand plusieurs coups successifs vinrent mettre à néant toutes les espérances et jeter le découragement dans tous les esprits.

Voici un extrait de la circulaire ministérielle qui commença à entraver l'organisation du travail. Elle est datée du 15 avril 1873, signée Pothuau, et répond à une demande de crédit de 600,000 fr., faite par le gouverneur, M. de la Richerie:

«Votre lettre du 1er janvier 1873 rend compte de la situation générale des lieux de déportation. Elle se termine par une évaluation du coût des travaux de la déportation au sujet des salaires à allouer aux déportés qui demandent du travail. Le travail, dites-vous, nécessite un crédit de 600,000 fr. pour l'année 1873. La question du travail des déportés me préoccupe autant que vous, mais je ne saurais admettre que la loi de 1850 puisse recevoir sur ce point une interprétation entraînant pour le Trésor une dépense de 600,000 fr. Il n'est jamais rentré dans l'esprit du conservateur de créer au profit des déportés un droit de travail. Il suffit de lire avec attention l'article 6 de la loi de 1856 pour en être convaincu, car cet article n'oblige le gouvernement à pourvoir à l'entretien du condamné qu'autant que celui-ci est hors d'état d'y subvenir à l'aide de ses propres ressources. Il en ressort clairement que le jour où l'administration ne peut fournir du travail aux déportés, elle a rempli toutes ses obligations envers eux en leur fournissant un abri, l'habillement et les vivres. _Si l'on admettait la droit au travail pour les déportés, on ne tarderait pas à se voir renouveler le scandaleux exemple des ateliers nationaux de 1848._ Il semble de tout ce qui précède que l'administration n'a le devoir de fournir en fait de travail que celui dont elle dispose, c'est-à-dire celui qui est limité par les crédits qui lui sont nécessaires pour assurer les besoins qui lui sont propres, ou bien encore le travail que peuvent lui apporter les demandes de l'industrie privée. Cette source de travail manque encore à la Nouvelle-Calédonie, et il est préférable de la laisser se créer elle-même au profit direct des condamnés en favorisant leurs rapports avec les habitants en tout ce qui n'est pas contraire aux règlements en vigueur. Les habitudes, les traditions administratives se ploient difficilement aux nécessités des entreprises industrielles et commerciales, et il sera bien plus profitable au développement de la colonie que les déportés apprennent, à leurs risques et périls, à satisfaire aux nécessités de leur situation. Il faut donc chercher ailleurs que dans les travaux fournis par l'administration la solution d'une difficulté que je reconnais très-grave, et dont la solution doit, tout en assurant la bonne exécution de la loi, concourir à la prospérité de la colonie.....»--Suit la recommandation de favoriser l'établissement des déportés simples sur la grande terre et de donner des encouragements à la culture en distribuant des outils et des graines.--Continuons: «En ce qui concerne les déportés en une enceinte fortifiée, qui ne se livreront pas à la culture, il y aura lieu de faciliter leurs rapports avec les habitants de Nouméa, qui pourront trouver le moyen de faire exécuter par les déportés des travaux auxquels ne suffiraient pas les bras des hommes libres. Vous reconnaîtrez qu'en agissant ainsi, l'administration remplira d'autant mieux les obligations qui lui sont imposées par la loi, qu'elle assurera non-seulement le présent, mais aussi l'avenir des condamnés qui lui sont confiés.»

A la suite de cette circulaire, les travaux administratifs sont supprimés. Nous sommes de l'avis du ministre en ce qui concerne les ateliers nationaux; mais il n'en est pas moins vrai que, dans le cas présent, alors que le travail administratif était le seul moyen que pussent avoir les déportés de se procurer le matériel nécessaire à l'exercice de leur profession, la suppression brusque des travaux était un coup mortel porté aux efforts des déportés; car de distribution d'outils et de graines, il n'en fut pas question: les seuls outils distribués l'avaient été contre remboursement. La colonisation de la presqu'île était donc réduite, par le fait d'une mesure inintelligente et précipitée, au travail des déportés, auxquels huit mois avaient suffi pour se procurer leur matériel. En outre, ceux-là seuls auxquels les commerçants fournissent la matière première pouvaient travailler.

Un ralentissement considérable dans le mouvement ascendant de la déportation s'était donc opéré, quand un événement arriva qui nous plaça dans de toutes nouvelles conditions.--Le 18 mars 1874, singulier hasard si on rapproche cette date de celle de la proclamation de la Commune, Rochefort, Grousset, Jourde et Pain partaient de la presqu'île sur un navire anglais. Grande fut la joie des déportés, mais la rage des députés ne connut plus de bornes, et le gouvernement envoya un agent énergique, le contre-amiral Ribourt, avec de pleins pouvoirs pour prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir les évasions.--Le plénipotentiaire arriva en juillet, et un déluge de restrictions et de mesures vexatoires nous assaillit de tous côtés.

Je vous en énumérerai quelques-unes, non pas pour vous porter à nous plaindre, vos plaintes et les nôtres sont incompatibles avec la dignité que nous devons conserver vis-à-vis de nos adversaires, mais simplement pour vous démontrer que tout travail devient impossible.--Une grande perturbation, une véritable crise commerciale eut lieu à Nouméa par suite du renvoi de trois cents déportés simples employés par les commerçants; cinq de ces derniers, accusés d'être trop sympathiques aux déportés, furent renvoyés. Le gouverneur de la Calédonie, assez bon administrateur, fut remplacé par un colonel d'infanterie de marine, Alleyron, qui s'était distingué dans les massacres de Paris.--Pour la presqu'île, les rapports avec Nouméa furent complétement supprimés; plus de commandes possibles. Trois cantines établies dans le camp Humbo, et qui faisaient travailler les déportés, furent remplacées par un établissement administratif tenu par un gendarme. Une interdiction fut mise sur les sommes envoyées par les parents et amis.

Nous ne pûmes plus toucher que 25 fr. par semaine, et, comme conséquence, le travail que pouvaient faire entre eux les déportés fut complétement annulé. Toutes ces mesures, annulant la colonisation, furent accompagnées d'autres ayant pour but de restreindre la liberté dont nous jouissions à la presqu'île.

Quand nous arrivâmes, nous ne subissions pour ainsi dire pas d'appel; un de temps en temps, et c'était tout. Nous n'avions pas un mot à dire; rien ne règle dans la loi le degré de liberté dont nous pouvons jouir dans l'intérieur de nos limites. Il y est dit que nous pouvons avoir toute la liberté compatible avec la garde de nos personnes, mais cette phrase ne limite rien et permet tout à l'arbitraire administratif. Nous avons maintenant deux appels par jour; défense de sortir de nos cabanes entre le coucher et le lever du soleil, et une foule d'autres prohibitions qui nous lient totalement les bras. La loi nous accordait comme territoire de la déportation la presqu'île Ducos tout entière. Lorsque nous arrivâmes, un tiers seulement nous fut accordé, avec promesse de reculer les limites à mesure de l'augmentation de la population.--Depuis ce temps, le nombre des déportés a quadruplé, et, bien loin d'augmenter, le territoire qui leur était affecté a été restreint. Pour faire leur cuisine, les déportés allaient chercher du bois dans une petite forêt située à l'ouest de la presqu'île. Le contre-amiral plénipotentiaire visitant les lieux, son imagination lui représenta tous les arbres transformés en bateaux propres à l'évasion, et la forêt fut interdite. Cependant, comme nous ne sommes pas encore habitués à manger crus notre ration de viande et nos haricots secs, il fut décidé que l'administration nous fournirait un kilogramme de bois par homme et par jour, à peine de quoi faire notre café le matin, et bien souvent notre bois est oublié, ce qui nous oblige à dégarnir des moindres broussailles l'espace restreint qui nous est laissé et à le convertir en un véritable désert.

Tant que des mesures restrictives furent prises, les déportés souffrirent, mais supportèrent patiemment ce qui, à la rigueur, était dans la loi. Comme partout, les subalternes, jusque-là maintenus et même regardés de haut par les déportés, se voyant soutenus, relevèrent insolemment la tête.--Ce n'était pas encore assez de nous faire subir des appels à tous moments, il fallait encore nous faire jouer aux petits soldats, nous organiser en sections, demi-sections, escouades, nous faire répondre sur deux rangs. Plusieurs tentatives faites avaient échoué. Les déportés, conservant leur dignité, voulaient bien faire constater leur présence, mais voilà tout. L'administration, pour nous contraindre à accepter les formes prescrites par elle, afin de nous militariser, employa un stratagème qui, dans un pays civilisé, aurait conduit loin son éditeur et ses complices. Il fut affiché que ceux qui ne se conformaient pas aux règlements seraient privés de vivres jusqu'à obéissance complète. Un grand nombre résistèrent pendant plusieurs jours; mais il fallut enfin céder, malgré l'assistance mutuelle devant la faim. Plus de trois cents rations se trouvèrent ainsi détournées de leur destination. C'est une iniquité doublée d'un vol. Un de nos amis, Passedouet, prit de force sa ration à la cambuse et fut puni de huit jours pour avoir «soustrait à la cambuse une ration de pain à laquelle il pouvait avoir droit, mais qui ne lui avait pas été délivrée.» Cette phrase est extraite du rapport.

Une autre affaire aussi qui s'est dénouée en conseil de guerre. Le 1er janvier 1875, les surveillants se présentent ivres à l'appel; un d'eux s'élance, revolver au poing, sur un déporté qui quittait les rangs après avoir été appelé. Plusieurs camarades, voulant empêcher un meurtre, s'interposent. Il ne faut pas davantage pour constituer une tentative de révolte. Des déportés sont arrêtés au hasard; l'un d'eux est mis en sang par les agents qui le conduisaient. Un autre est condamné à un an de prison après une longue prévention.

Je ne vous ai parlé que de menaces de coups de revolver, mais il ne faut pas croire que l'on s'en tienne là à notre égard. Dernièrement encore, l'un de nous a été atteint dans son domicile d'une balle qui lui a traversé le bras. Un surveillant, encore en état d'ivresse, celui-là le visait à la tête, et le déporté n'a dû la vie qu'au mouvement instinctif qui lui a fait porter la main à son visage. Notre camarade, pour tout crime, avait été chercher du bois dans la forêt interdite.--D'autres déportés ont eu à essuyer des coups de revolver; jusqu'à présent, aucun n'a été tué.

Vous voyez de quelle manière est respectée notre existence.

Voyons maintenant comment les amis de la propriété traitent leur idole.

La presqu'île Ducos a été divisée par lots, et les concessions accordées à ceux qui les demandaient. Beaucoup se sont livrés à la culture d'un sol aride et, avec beaucoup de peine, sont arrivés à se procurer quelques malheureux légumes. Eh bien! vient la suppression de la forêt. Tous ceux qui habitaient les environs sont insolemment dépossédés et forcés d'abandonner leurs maisons et leurs cultures pour venir habiter à dix dans les cases de l'administration. Dix-huit mois d'efforts de perdus, et il faut y être pour savoir ce que coûte le défrichement de terres vierges, sillonnées de broussailles. Et pas la moindre question d'indemnité, l'administration nous l'avait donnée, l'administration nous l'a ôtée, que sa sainte volonté soit faite.

Dernièrement encore, le territoire d'habitation de la déportation ayant été restreint à deux vallées, tous ceux qui habitaient les autres se sont vus contraints de venir loger chez des camarades ou dans des cases. Ils abandonnaient ainsi leurs maisons; il est vrai que, comme elles restent situées dans l'intérieur de notre enceinte, ils ont le droit d'aller les visiter pendant le jour. Bonne plaisanterie servant de couverture à un vol inique. Du reste, on ne se gêne guère avec les vivres et les effets qui nous sont alloués. Les effets sont ceux qui ont été fabriqués pour la guerre et font partie de ces fameux tripotages que quelques scandaleux procès ont dévoilés. Nos faibles rations nous arrivent tronquées et le plus souvent en marchandises avariées.