Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie: Récit de deux évadés

Part 3

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[Note 1: Et plus tard, en février, mai, octobre, décembre 1873, le _Var_, l'_Orne_, le _Calvados_, la _Virginie_ avec 1700 déportés.]

Le gouverneur Gauthier de la Richerie avait trompé son gouvernement lorsqu'il l'avisait que tout était prêt pour nous recevoir. Nous trouvâmes la solitude, rien de plus. Quelques misérables huttes, construites à la hâte par un détachement de forçats, offrirent à une centaine d'entre nous un méchant abri contre le soleil des plus dangereux à cette époque de l'année.

Le képi que l'on nous avait donné au départ était usé; le gouverneur nous refusa les chapeaux qui devaient faire partie de notre pauvre équipement, et la plupart durent aller tête nue au risque d'insolations qui furent fréquentes au début. Plusieurs déportés moururent de congestions cérébrales et de fièvres typhoïdes sans que ces accidents éveillassent l'attention d'une administration fort indifférente, qui ne nous remit des chapeaux qu'après un séjour de dix mois. La plupart des mauvais souliers qui nous avaient été distribués, étaient hors de service, ou faisaient partie de la nombreuse catégorie de chaussures que le gouvernement n'avait pu utiliser pendant la guerre, parce qu'elles étaient dépareillées ou de dimensions si extravagantes qu'il fallait renoncer à les porter; le gouvernement colonial négligea absolument la distribution réglementaire, et la moitié de la déportation qui allait déjà tête nue, prit le parti d'aller aussi pieds nus, se rapprochant petit à petit du primitif costume de nos noirs voisins. Nous fûmes bientôt sur le point d'abandonner toute espèce de vêtements, outre que les deux blouses et les deux pantalons délivrés étaient insuffisants, on nous refusa absolument le savon si nécessaire pour notre blanchissage.

Le service des vivres était dirigé de la même manière. A notre arrivée nous n'avions pas même de boulangerie pour préparer notre pain et nous fûmes réduits à la demi-ration de pain et de biscuit jusqu'au jour où les déportés se construisirent des fours. Le service d'approvisionnement de bétail sur pied pour notre subsistance était si bien entendu que nous manquions très-souvent de viande fraîche, seule nourriture qui nous fut accordée. Notre ration de viande était fréquemment remplacée par un peu de mauvais lard rance, que la famine à laquelle nous étions en proie pouvait seule nous faire dévorer. Au mois de juin 1873 nous restâmes ainsi 40 jours sans viande fraîche; au mois de mars suivant la déportation n'avait plus même de lard et en était réduite à sa ration de café et de pain.

La saison des pluies arriva pour aggraver notre fâcheux état; les pluies qui sont torrentielles et durent parfois des semaines entières sans interruption, inondèrent bien vite les misérables habitations que nous nous étions construites, les tentes étant devenues inhabitables. D'autre part nous ne possédions pas encore de chemins, et c'est dans l'eau jusqu'à la ceinture qu'il fallait que les déportés allassent, à une grande distance, chercher leurs très-sommaires provisions. De retour au campement, les rafales et la pluie éteignaient notre feu quand par hasard nous avions réussi à l'allumer malgré l'humidité du bois. Bien souvent l'impossibilité de faire cuire nos aliments était telle, que la lassitude s'emparait de nous; ces jours-là, nous nous jetions sur nos hamacs humides, mal abrités par notre pauvre toiture de chaume, nous contentant de notre pain sec et rêvant tristement à la patrie, aux chères affections que nous avions laissées à six mille lieues de nous; les larmes étaient dans tous les yeux, mais nous les empêchions de couler pour ne pas augmenter la douleur de nos amis par le spectacle de la nôtre. Que d'heures passées ainsi en proie à nos amères réflexions, sans échanger une parole, bloqués dans nos insuffisants abris par l'eau qui nous environnait de toutes parts.

Cette épouvantable vie eut un résultat facile à prévoir. Quelques jours après notre arrivée, le vin qu'on nous avait distribué pendant sept jours fut supprimé, malgré la nécessité reconnue de cette boisson sous un climat qui, sans être précisément malsain, exige des précautions hygiéniques dont nous fûmes toujours complétement privés; ce fut le signal de la dyssenterie qui vint fondre sur nous. Pendant plus d'un mois une longue procession de plus de cent cinquante malades gravit le rude chemin qui mène à l'hôpital, situé sur une hauteur, et alla demander du secours contre le mal dangereux qui sévissait contre nous; mais là comme partout rien n'avait été préparé. Le sulfate de soude, le bismuth, les remèdes les plus essentiels manquaient absolument, et il fallut s'en remettre à la nature du soin de la guérison. La rude vie des deux siéges, les malsaines prisons, les longues privations nous avaient aguerris, et à l'exception de quelques-uns qui succombèrent, nous nous rétablîmes peu à peu.

Les tortures morales venaient encore ajouter à ces souffrances et accroître les maux de notre sombre existence. Une fois par mois un bateau de l'Etat devait nous apporter notre courrier, notre unique consolation sur cette terre privée de toute communication. Par la plus coupable des négligences ou par un raffinement d'odieuse cruauté, aucun service de poste, n'avait été régulièrement établi, et nos chères lettres tant désirées ne nous parvenaient le plus souvent que deux ou trois semaines après leur arrivée au chef-lieu de la colonie. Ces heures d'attente étaient les plus cruelles, les lettres que nous recevions nous rattachaient seules au monde extérieur, à la patrie; en les lisant nous oubliions un instant que nous étions dans un horrible tombeau; elles contenaient parfois un mot d'espérance, nous cessions d'être isolés, la distance disparaissait et nous vivions de courtes mais délicieuses minutes au milieu de ceux qu'il nous avait fallu quitter pour venir traîner sur cet îlot du Pacifique une existence misérable et sans lendemain.

Ce rayon de soleil dans notre nuit sombre, le gouvernement colonial nous le faisait acheter par de longues journées d'attente et d'angoisses. Puis nous retombions dans notre vide, errants dans notre solitude, sans même au début pouvoir être reçus dans une pauvre hutte de sauvages odieusement excités contre nous par les calomnies répandues sur notre compte par les prêtres qui les dirigeaient. Ce ne fut que par la douceur persévérante de notre conduite que nous pûmes détruire l'horreur que nous leur inspirions et trouver au milieu d'eux, malgré l'interdiction qui nous avait été faite de les visiter, quelque soulagement à nos maux.

Cependant malgré l'énergie et l'espérance qui nous avaient soutenus jusque-là, quelques-uns ne purent résister plus longtemps à de si dures épreuves, maintenant que l'espoir d'en sortir ne les réconfortait plus. Plusieurs déportés furent frappés par la plus terrible des maladies, l'_aliénation mentale_, et sur le refus de l'administration de s'occuper d'eux, nous nous chargeâmes de nos pauvres camarades, leur prodiguant tous les adoucissements que notre misérable situation nous permettait de leur procurer.

Albert Grandier, journaliste qui avait appartenu à la rédaction du _Rappel_, fut un des premiers atteint du mal terrible dont il devait mourir. Estropié, malade à son départ de France, il ne put supporter les privations de tous genres qui sont le lot du déporté. Pendant quelque temps il vécut avec un camarade dévoué dans une chétive habitation qu'il s'était construite, et essaya pour distraire sa pensée de s'occuper de jardinage; mais sans forces, mal habile à ce rude métier, privé des outils les plus nécessaires, il ne put rien obtenir d'une terre qui exige une santé robuste et un labeur de tous les instants pour donner quelque récompense. Le dégoût s'empara de lui, son cœur était resté en France auprès d'une sœur qu'il adorait et dont les rares nouvelles lui parvenaient difficilement; nous vîmes s'éteindre peu à peu cette vive et nerveuse intelligence, s'affaisser graduellement cette constitution épuisée par les nuits sans sommeil de Satory et les humides casemates de Boyard. A la fin il quitta son ami pour vivre dans les bois et caresser dans leur solitude l'idée fixe qui s'était emparé de lui. Il passait des journées entières assis sur le bord de la route qui mène à la mer, et quand nous lui demandions ce qu'il faisait là, il nous répondait d'un air joyeux qui faisait mal à voir: qu'il attendait sa sœur qui venait le rejoindre. L'un de nous, Mourot, journaliste comme lui, s'était chargé de notre malheureux camarade, il lui avait loué une petite cabane et s'occupait avec un soin touchant de la personne de son ami; mais celui-ci lui échappait sans cesse, pour courir, presque nu, les bois et les chemins à la recherche de cette sœur bien aimée qu'il ne devait plus revoir!

Mourot demanda bien des fois à l'administration un asile pour notre malheureux camarade; nous espérions qu'un changement de résidence, un genre de vie convenable, rallumerait peut-être ce flambeau éteint par la souffrance; nous redoutions surtout que Grandier, trompant la surveillance se perdît dans les bois voisins et ne pérît de fatigue et de besoin. _L'administration ne répondit pas aux demandes qui lui furent adressées_, et, au mois de novembre dernier, Grandier était trouvé mort dans la brousse, non loin du chemin qui mène à la mer! Il avait trente ans.

L'administration, interpellée sur la manière de vivre des déportés, répondit mensongèrement dans la séance du 12 décembre 1873, par l'organe de M. Dompierre d'Hornoy, ministre de la marine, que la plupart des déportés se refusaient à toute espèce de travail, et que l'administration avait, en leur faveur fait les plus grands efforts. Le ministre qui affirmait ces choses avait fait parvenir de ses bureaux la dépêche précédemment envoyée au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, dans laquelle il était prescrit de ne pas renouveler dans cette île le scandale des ateliers nationaux et de suspendre sur les pénitenciers, tous les travaux en cours d'exécution.

En effet, quelque temps après notre arrivée, le gouvernement colonial avait fait entreprendre à l'île des Pins une certaine quantité de travaux indispensables: l'achèvement de l'hôpital, qui ne fut terminé que six mois après notre arrivée, la construction des ateliers de l'administration, déserts aujourd'hui, la conduite d'un cours d'eau pour l'alimentation de l'hôpital, ouvrage qui a produit trente mille francs de salaires pour les déportés, et, sans exiger d'autre dépense que l'entretien de l'outillage coûte à notre budget plusieurs centaines de mille francs; enfin une route, qui ne sera jamais terminée, devant traverser l'île dans sa plus grande longueur et desservir les cinq camps ou communes sur lesquels nous devions être répartis.

Ces divers travaux et quelques autres de peu d'importance qui ont coûté plus d'un million et demi, et qui n'ont pas été achevés pour la plupart, ont fourni en salaires en une année une somme qui ne dépasse pas deux cent cinquante mille francs.

Tous les travaux entrepris par le gouvernement dans la colonie, le sont dans ces conditions. Le budget des pénitenciers, qui s'élève pour 1874 à la somme de neuf millions et demi, est l'objet de détournements s'élevant à plus de quatre millions; à peine cinq millions ont été appliqués aux services auxquels cette somme de près de dix millions devait être affectée.

Les fers envoyés pour les diverses constructions à élever sur l'île des Pins, ont été détournés de leur destination et nous ne savons ce qu'ils sont devenus, aussi l'administration a-t-elle, pour masquer ses agissements, fait construire depuis quelques mois seulement, des baraquements en planche devant servir de logement à 20 déportés et absolument inhabitables. Les marchés de viande, de farine et de toutes les autres fournitures donnaient lieu de la part de l'administration de M. Gauthier de la Richerie, à un trafic scandaleux sur lequel les colons ont vainement appelé l'attention du gouvernement français.

Si nous revenons au bien-être produit par ces travaux confiés aux déportés, il nous suffira de dire que, sur 2,700 déportés qui ont été internés à l'île des Pins, le maximum des travailleurs employés n'a jamais dépassé 800, bien que deux mille déportés environ se fussent fait inscrire pour obtenir du travail. L'ensemble des salaires distribués par l'administration n'a pas dépassé deux cent cinquante mille francs en une année, soit environ 0.85 c. par jour et par travailleur, ou 0.25 c. par déporté et par jour. Voilà ce que l'administration a fait pour réaliser les conclusions optimistes du rapport de M. Othenin d'Haussonville, nous promettant liberté et richesse dans cet Eldorado qui doit devenir, selon lui, un _second (?) empire_ français dans le Pacifique.

Depuis le mois d'octobre 1873 cette situation s'est encore aggravée, tous les travaux ont été suspendus, et les déportés n'ont plus même la ressource des 0.25 c. de l'administration pour améliorer leur sinistre condition ou pourvoir aux pressants besoins de leurs familles, que le gouvernement français leur expédie, en persuadant les malheureuses que la situation du déporté est des plus brillantes en Calédonie.

Les bois de l'île des Pins offraient quelques ressources aux nombreux menuisiers et ébénistes parisiens qui sont déportés. Le commandant territorial, que nous avons nommé au commencement de ce récit, après avoir accordé l'autorisation de couper des arbres morts et laissé nos industrieux camarades s'épuiser en pénibles travaux pour produire des meubles fort élégants très-demandés à Nouméa, interdit brusquement la sortie de ces meubles et détruisit, par cet acte d'inqualifiable fantaisie, les efforts et les travaux d'une quantité de malheureux déportés qui avaient compté sur le produit de leurs travail, pour les aider à recevoir leur famille ou à se créer un petit établissement.

A notre arrivée, le commandant nous octroya assez facilement la concession provisoire d'un hectare de terre; nous demandâmes quelques outils à l'administration, qui nous les refusa à titre gratuit et prétendit nous en retenir le montant sur le faible salaire, 0.25 c., que l'administration nous répartissait si libéralement. Nous parvînmes cependant à nous en procurer quelques-uns, mais l'ingénieux commandant, plein d'imagination quant aux moyens de torturer des prisonniers confiés à sa garde, nous laissait achever les plus rudes besognes sur nos concessions, puis, arbitrairement, nous changeait de lieu de résidence et nous déclarait tout net que nous ne pouvions posséder sur le territoire du camp auquel nous n'appartenions plus. Une autre fois c'était un chemin fantaisiste qui devait traverser notre concession, l'expropriation était prononcée sans appel et exécutoire dans les 24 heures, et voilà toutes nos espérances de récolte évanouies. Un autre jour il imaginait de retirer les vivres à ceux de qui les concessions paraissaient promettre quelque résultat, il va sans dire que l'on s'empressait de renoncer à cette trop avantageuse propriété pour ne pas mourir de faim; ceux d'entre nous qui étaient devenus tailleurs, cordonniers, cuisiniers, barbiers de leurs camarades, virent de même leurs vivres supprimés, ils durent bien vite renoncer à un métier insuffisant pour les nourrir et qui leur procurait seulement quelques douceurs.

Toute tentative de travail, d'amélioration a été poursuivie par le commandant Boutin avec une haine aveugle et féroce. Son rêve était d'acculer les déportés, de les forcer à une révolte qui lui permettrait de supprimer la déportation par le fer et le feu.

Le même arbitraire présidait à la remise de l'argent que nos familles nous faisaient parvenir pour améliorer un peu notre maigre ordinaire, le commandant avait décidé que nous n'aurions pas en notre possession une somme supérieure à vingt-cinq francs, laquelle somme nous serait délivrée, non pas sur notre demande, mais selon le bon plaisir de ce gracieux geôlier, qui exigeait en outre pour nos demandes qui devaient être écrites, une formule si humiliante, que beaucoup renoncèrent à lui adresser leurs requêtes.--A cet égard pourtant il dut modifier ses prétentions. Je serais entraîné hors du cadre de ce récit si je racontais le système de punitions dont il était le seul juge, les abus d'autorité journalière, les instructions grossières, enfin les actes illégaux auxquels avait recours celui entre les mains de qui on avait remis le sort de trois mille déportés.

Aujourd'hui donc, près de trois mille déportés, sans ressources et sans travail, en butte aux odieux caprices d'un officier supérieur, digne émule des Garcin et des Galiffet, gardés par des surveillants constamment ivres qui donnent, eux et leurs femmes, le spectacle de la plus profonde immoralité et de la plus dégoûtante débauche[2], errent comme des fauves, les regards sur l'Océan sans voile et attendent qu'une voix s'élève pour raconter leurs souffrances et leurs douleurs.

[Note 2: Dans les premiers mois de notre arrivée, deux surveillants de première classe étaient cassés pour ivresse continuelle, un autre pour tentative de meurtre, un autre pour tentative de suicide étant en état d'ivresse, un autre _chevalier de la légion d'honneur, médaille militaire_, condamné à 7 années de travaux publics pour meurtre sur la personne de sa femme, d'autres poursuivis pour adultère, etc., etc. Ce sont de tels hommes à qui a été donné le droit de vie et de mort sur les déportés.]

Pendant quelque temps les déportés simples purent espérer que leur résidence à l'île des Pins serait de courte durée et compter sur des temps meilleurs. En effet, le déporté demandé par un négociant, un propriétaire ou un entrepreneur qui en répond peut être autorisé à séjourner sur la grande terre et à vivre de son travail. En y arrivant il reconquiert sa liberté et n'est plus soumis qu'à l'appel. C'est ainsi qu'en 1874, trois cents déportés simples résidaient à Nouméa ou dans les environs. (Nouméa est le chef-lieu de la colonie, il est situé sur une presqu'île au sud et compte environ trois mille habitants.) Deux cents autres déportés se trouvaient répartis sur les établissements de Ouaraïl, Gomen et Balade.

Malheureusement la grande terre offre peu de ressources au travailleur. La Nouvelle-Calédonie, comme toutes les colonies françaises, est confiée à un officier peu soucieux de la prospérité de cette colonie. Destinée à être un immense pénitencier, elle est soumise au régime le plus énervant et le moins fait pour développer sa production. Le commerce et l'industrie y sont soumis à toutes les entraves que savent si bien multiplier les administrations militaires françaises. Dans ce pays qui n'a encore que des promesses à donner plutôt que des résultats à produire, les impôts de toute espèce sont fort lourds pour le colon et ne sont jamais employés à son profit.

Bien loin d'encourager les tentatives d'établissements sérieux, le gouvernement colonial apporte là comme en toutes choses son esprit méticuleux, routinier et paresseux, plus dangereux encore dans une colonie naissante que partout ailleurs. Les moyens de communications n'existent pour ainsi dire pas entre Nouméa et le nord de l'île, qui est cependant la partie la plus riche de ce territoire. Après vingt années d'occupation et les dépenses les plus considérables, les relations entre les diverses parties de l'île se font encore par la voie de mer, l'intérieur étant à peu près dépourvu de routes et de chemins. La plupart des colons, qui ont des concessions de terre et qui désireraient être rassurés sur l'avenir de leur propriété, demandent vainement et depuis plusieurs années que les terrains soient délimités, que les artères essentielles soient tracées, au moins sur le papier. Ils ne peuvent rien obtenir d'une administration qui, cependant, occupe un personnel plus nombreux que le plus important de nos ministères français. Avant même qu'il y ait des centres de population, et négligeant des travaux plus indispensables, le gouverneur a demandé et obtenu l'établissement d'un télégraphe, sur une île privée de villages, sans commerce, et à peu près inhabitée par les blancs. Disons que les fonds attribuées à ce travail affectent le chapitre de la déportation pour laquelle il n'est nullement destiné et qui ne saurait en profiter.

La représentation des intérêts des colons est absolument nulle et le contrôle dérisoire. Le Conseil colonial est choisi, nommé et présidé par le gouverneur; les officiers municipaux ont pour toute attribution la tenue des registres de décès et de mariages; ils sont aussi nommés par le gouverneur.

Tout le territoire est administré militairement, et ne relève que du gouverneur qui exerce sur ces terres une autorité à rendre jaloux l'autocrate le plus absolu. Aussi les capitaux se refusent-ils à prendre le chemin de cette colonie. La Nouvelle-Calédonie trouve peu de crédit; l'instabilité des institutions, changeant avec les gouverneurs qui se succèdent rapidement, repousse le concours actif des capitaux indispensables au développement de la colonie.

Jusqu'à ce jour bien des entreprises ont été commencées; mines d'or, de cuivre, de charbon; sucreries, plantations de café, élève du bétail, tout a été essayé, mais il faut bien dire, sauf de trop rares exceptions, les résultats obtenus ont été des plus minces.--Tant que l'argent de la France ira, sans contrôle sérieux, salarier l'oisiveté de mille fonctionnaires, officiers de marine, d'administration, employés de toutes sortes, gendarmes, surveillants; tant qu'il sera destiné à entretenir une véritable armée de plus de deux mille hommes, et de sept mille forçats dont les bras ne sont pas utilisés, les promesses faites aux malheureux émigrants qui, en ce moment, sont dirigés traîtreusement sur la colonie, seront illusoires et mensongères.

La situation faite aux déportés, sur la grande terre, est la preuve de ce que nous avançons.

A notre arrivée, Nouméa, la seule ville que possède la Calédonie, ville d'administration, sans commerce et sans industrie autres que la vente d'objets de consommation à un immense personnel administratif; Nouméa, disons-nous, demandait des ouvriers coûte que coûte. La déportation lui offrit immédiatement tous ses travailleurs; mais cette ville sans port, sans eau, sans exportation, avait besoin d'un nombre très-limité de bras.

Maintenant qu'elle possède trois cents ouvriers de la déportation, elle n'a plus d'ouvrage à donner aux trois mille artisans qui ne demandent pourtant, là bas, qu'à conquérir une indépendance relative, à l'aide d'un salaire honnêtement et laborieusement acquis; c'est dans une telle situation que la France expédie des émigrants qui viennent partager, en les augmentant, les misères de la déportation.

Dans l'intérieur on trouve quelques vallées fertiles et bien abritées, mais elles exigent de longs et pénibles travaux et un genre de culture qui nécessite des avances importantes pour obtenir des résultats satisfaisants. Le gouvernement accorde chichement quatre ou cinq hectares au déporté qui demande à coloniser, quatre mois de vivres, pas de vêtements, pas d'habitation, et un outillage plus qu'insuffisant.--Au bout des 4 mois le déporté s'aperçoit qu'il a encore une année à attendre pour que son terrain lui rapporte quelque chose.--Sans ressources, abandonné par le gouvernement, il regagne dans le plus déplorable équipage le chef-lieu d'où on le réexpédie dans son enfer de l'île des Pins.